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«Qui, en 1997, aurait osé abriter des militaires
algériens dissidents? Si c'était
nécessaire, on serait allé sur le site du
diable.»
Colonel B. Ali
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Maol, un bug dans
l'armée algérienne
Ces officiers dissidents mettent en ligne les dossiers
noirs des «décideurs».
Par JOSÉ
GARÇON
Libération, le jeudi
17 mai 2001
Partout, on
cherche à les interviewer. Et eux ne demandent
que cela. Dissimulés derrière un site
Internet, on ne sait précisément où ils
vivent, en principe Madrid et Londres. Récemment, une
télévision arabe de grande audience a failli
les faire tomber dans un traquenard qui les aurait
probablement ramenés à Alger. L'épisode
n'a pas seulement l'intérêt de les
crédibiliser. Il résume leur
clandestinité, la guerre d'information qu'ils
mènent contre les «décideurs», cette
poignée de généraux qui assume le
pouvoir réel en Algérie, et la menace qu'ils
représentent désormais. Car de dossiers
explosifs en révélations brûlantes
impliquant le haut commandement de l'armée dans les
massacres, ils ont fait du Web une arme redoutable.
«Au-delà du faible coût, on aimait
l'idée d'être les premiers cybercommandos, les
premiers militaires d'un pays à s'emparer de la
modernité», s'amuse le colonel B. Ali, qui
se présente comme «chargé de la
gestion sécuritaire» au secrétariat
général du ministère de la
Défense jusqu'à sa désertion à
l'été 1998. Formé en
Tchécoslovaquie et en URSS, il est le
«porte-parole» du Maol (Mouvement
algérien des officiers libres) dont le site - anp.org
- s'est approprié les initiales de l'Armée
nationale populaire, l'armée
algérienne.
Algérie
mafieuse. Depuis son premier communiqué, en mars
1999, la diffusion des «dossiers noirs» du
régime - mêlant vrais scoops et approximations
- fait un malheur «au pays» où ils
circulent partout en photocopies : assassinats du
président Boudiaf, du chanteur Lounès Matoub;
enlèvement des agents consulaires français;
infiltration-manipulation des GIA; «vrais»
résultats de la présidentielle de 1999;
comptes bancaires des chefs de l'armée... Sans parler
des «coups»: la diffusion des photos - du jamais
vu! - du général Médiène,
alias Tewfik, chef du DRS, l'ancienne
Sécurité militaire (SM), puis de son second,
le général Smaïn Lamari et, depuis deux
mois, quelques intrusions sur les ondes. Du coup, les
Algériens dévorent le polar de cette
Algérie mafieuse et haut gradée dans laquelle
ministres et intrigues de gouvernement n'apparaissent
jamais, simplement parce qu'ils pèsent peu face
à la réalité du pouvoir
militaire.
«Nous voulons
faire imploser de l'intérieur un système dont
la force est d'agir dans l'opacité totale et la
manipulation, en mettant à nu les pratiques et la
corruption des généraux qui dirigent dans
l'ombre pour mieux les délégitimer»,
explique B. Ali sans cacher qu'ils «n'ont de
toute façon pas les moyens de faire un coup
d'Etat». Le Maol sait de quoi il parle. Ses membres
viennent tous de l'armée et des
«services» qui «constituent la
matière grise du régime», jamais de
la police «car elle connaît mal la structure
du pouvoir».
Mélange
d'élégance recherchée et d'allure
martiale, loquace mais insaisissable, le colonel B. Ali, 42
ans, incarne cette génération de jeunes
officiers ambitieux élevés dans le
nationalisme et formés à l'extérieur.
Souvent partisans de l'annulation des législatives
remportées par le FIS en 1991, ils ont vite compris
que le système n'avait d'autre projet politique que
durer, quitte à ériger le chaos en
stratégie. Nommés à l'étranger,
ils y ont vu passer les «dossiers» des affaires
juteuses des «décideurs» et
réalisé qu'ils n'auraient leur place au soleil
que «cooptés», cette
«règle d'or du système qui
empêche l'émergence de cadres militaires moins
archaïques, plus professionnels». La crise
économique a exacerbé ce malaise dont le Maol
est le produit et qu'il aggrave par ses
«révélations» pour grossir ses
rangs. «Avant, quand quelqu'un ruait dans les
brancards, on augmentait ses avantages. Mais nous ne sommes
plus à l'euphorie du partage de la rente»,
remarque B. Ali.
Secouée,
l'Algérie officielle a réagi comme elle sait
le faire. En mêlant insultes personnelles -
«on accuse les généraux de massacrer,
ils répondent qu'on a plaqué notre
fiancée et que notre père nous renie» -
et injures politiques, la plus efficace étant
d'être «islamiste». Alger en donne
pour preuve que leur fournisseur d'accès est un
islamiste patenté, Abdelwahid «Bruce»
Paterson, qui gère plusieurs sites
intégristes, mais aussi une agence de voyages et une
église chrétienne. Le colonel dément et
rétorque: «Qui, en 1997, aurait osé
abriter des militaires algériens dissidents? Si
c'était nécessaire, on serait allés sur
le site du diable.» Le Maol sait que les services
spéciaux des grandes puissances occidentales ne
retiennent plus cette hypothèse. A commencer par les
Français et les Américains qui les ont
contactés sans détour ces deux derniers mois.
Avec une interrogation récurrente: existe-t-il une
alternative au sein de l'armée?
720.000 visites.
Le Maol, lui, entretient le flou sur sa filiation dans un
pays où le mot «indépendant» cache
souvent «tuteur» et où organiser une
dissidence dans l'armée est une gageure compte tenu
de la surveillance qui s'exerce sur les jeunes officiers.
Est-il alors lié à un clan militaire? Il ne se
reconnaît en tout cas qu'une
«paternité»: celle de Kasdi Merbah,
cet ancien chef de la SM, tombé en août 1993
dans une embuscade trop professionnelle pour relever des
GIA. Est-il le produit d'une opération tordue du haut
commandement militaire qui aurait laissé publier des
informations sur ses turpitudes pour mieux identifier et
frapper ceux qui, dans l'armée, seraient
tentés par une dissidence? L'inquiétude
croissante d'Alger à l'égard du Maol - son
site a reçu 720000 visites - semble le
démentir. L'an dernier, une note de la DST remarquait
que «ses textes, qui reflètent
l'insatisfaction des officiers algériens,
pénètrent largement dans les
casernes», même si le mouvement «n'a
pas l'envergure qu'il prétend». Et
d'affirmer que l'ambassade d'Algérie en France a
chargé un de ses agents de «collecter des
informations sur le Maol dans les milieux journalistiques
parisiens qui sont en contact» avec lui. De son
côté, un ministre français de premier
plan a confirmé a contrario une information de
ces dissidents en donnant pour preuve de leur
«déconnexion» de l'armée, le
fait que les «mercenaires français»
qu'ils citaient avaient... «quitté
l'Algérie depuis plusieurs mois»!
«On s'interrogerait moins sur ce qu'ils sont si on
ne savait pas que l'essentiel de ce qu'ils rapportent est
vrai», admet, de son côté, un
diplomate européen.
«Décisions
graves.» Le mouvement reste tout aussi discret sur
ses effectifs. «On n'a pas intérêt
à dire combien nous sommes», tranche B. Ali,
évoquant 60 à 80 officiers et sous-officiers
à l'étranger, une dizaine en Algérie.
Bluff ou pas, fort de 3 ou 100 membres, le Maol est devenu
un élément incontournable du puzzle
algérien. «Il a introduit la donne
"armée" dans l'opposition, dans un pays qui ne peut
faire abstraction de cette institution», estime une
journaliste algérienne. Alger ne s'y trompe pas.
«On tente à la fois de nous infiltrer et de
nous inciter à arrêter», constate le
colonel. Ainsi leur a-t-on fait savoir - en leur
communiquant le portable du général Smaïn
- qu'on «peut toujours les amnistier» et
qu'ils «resteront des militaires». A
condition que le Maol annonce sa dissolution. Mais le
mouvement a préféré jusqu'ici exploiter
cyniquement les contradictions entre les clans du pouvoir,
une source intarissable d'informations.
Il lui arrive en effet
tout et n'importe quoi: depuis des copies de facturettes des
cartes Gold de la progéniture des
généraux jusqu'à des dossiers
entièrement ficelés. A moins qu'un
«émissaire» d'un haut responsable -
du général Betchine à... Bouteflika -
les contacte. «On les laisse venir et on s'amuse que
chacun n'ait qu'une question: "Y a-t-il vraiment un
général derrière vous"?»
Justement. Le 30 avril, pour la première fois, c'est
un «général commandant» du
Maol qui a signé un communiqué
annonçant «des décisions graves»
et de futures «instructions». Signe
qu'une étape s'achève, celle de la
«dénonciation, du recrutement et de la
popularisation du Maol» ? Conflit interne?
«Infiltration»? Il y a un an, le mouvement
reconnaissait que basculer dans des actions militaires
«conforterait le pouvoir et provoquerait une
fracture au sein de l'institution militaire». Les
prochaines semaines clarifieront peut-être la donne.
Ou la compliqueront plus encore.
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