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Paulo A. Paranagua

En Amérique centrale, des gangs juvéniles défient les pouvoirs

Le Monde 13.04.04

Au Honduras et au Salvador, les "maras" regroupent des milliers de jeunes. Influencés par les bandes de Californie, ils agissent en réseaux jusqu'en Colombie. A San Salvador, un prêtre mène une des rares expériences de réinsertion.

 

Un spectre hante l'Amérique centrale, celui des gangs juvéniles, les maras. Au Honduras, ils adressent des menaces au président Ricardo Maduro, accompagnées de la tête coupée d'une de leurs victimes en guise d'authentification.

Le dixième message avec tête coupée destiné au chef de l'Etat a été trouvé à El Progreso, jeudi 8 avril, dans un sac en plastique posé sur le banc d'un parc. Si l'âge des délinquants ne cesse de baisser, leurs actions sèment la terreur, au Honduras comme au Salvador.

Les anciennes bandes, les clickas, réunissaient une soixantaine d'adolescents du même barrio (quartier), concentrés sur la défense de leur territoire, sans autres liens. Sous une influence venue des Etats-Unis, les mareros ont désormais une structure multinationale. Rien qu'au Salvador, les maras comptent aujourd'hui 35 000 membres, affirme Oscar Bonilla, du Conseil national à la sécurité publique. Au Honduras, les chiffres sont similaires.

Au départ, à Los Angeles, les gangs relevaient de l'autodéfense et de la contre-culture des minorités. "La mara Salvatrucha (MS) et la mara 18 (M 18) étaient composées uniquement de Mexicains. Mais en prison, confrontés aux Noirs, tous les Hispaniques se sont reconnus appartenant à la Raza, la même race", raconte M. Bonilla.

Un demi-million de Salvadoriens avaient émigré pour fuir la guerre civile (1980-1992), alors qu'ils sont aujourd'hui 2,5 millions à vivre en Amérique du Nord. "Le phénomène des maras a explosé après la déportation massive de Salvadoriens qui avaient purgé leur peine dans les prisons américaines, poursuit Oscar Bonilla. De retour au pays, ils sont devenus des héros pour les jeunes." Aux Etats-Unis, la durée moyenne d'appartenance à la bande est d'un an, tandis qu'au Salvador elle est de huit ans.

Près de la gare routière de San Salvador, le taxi hésite à se frayer une voie dans le dédale des ruelles d'un taudis. "Je ne viendrai jamais ici le soir", jure le chauffeur.

Installé là depuis quinze ans, le Père José Maria Moratalla est le fondateur du polygone industriel Don Bosco. "Avant, il y avait ici un immense dépôt d'ordures de 500 m de long, à côté du barrio le plus violent de la capitale", évoque ce prêtre salésien d'origine espagnole. De l'avis général, il mène la meilleure, si ce n'est la seule, expérience de réhabilitation de jeunes criminels. "D'ici, aucun d'entre eux ne s'échappe, alors qu'en prison ils ne cessent de le faire", dit-il fièrement.

"J'ai vu passer ici des fondateurs ou des leaders de la mara Salvatrucha et de la mara 18", raconte "padre Pepe" : tout le monde l'appelle ainsi familièrement. "La plupart des mareros ne se "calment", comme ils disent, ne décrochent, que si on leur offre une alternative idoine, une option de vie. Nous ne faisons pas d'assistanat, nous formons les jeunes pour qu'ils aient une mentalité d'entrepreneur. D'abord, j'ai passé deux ans, les plus fertiles de ma vie, à écouter les gens dans leurs cabanes, tous les soirs. Ensuite, j'ai envoyé quatre groupes de huit jeunes chacun faire un stage de travail en Espagne et j'ai demandé à leurs employeurs des machines hors d'usage. Nos dix ateliers - aluminium, menuiserie, chaussure, textile, sérigraphie, plastiques, matrices, boulangerie, imprimerie et mécanique - ne sont pas de simples écoles, mais des entreprises avec existence légale, pour leur apprendre comment est faite la vie. L'atelier de matrices commence à penser en termes d'Amérique centrale", s'exclame-t-il.

La mentalité capitaliste coexiste néanmoins avec la méfiance envers les Etats-Unis, d'autant plus grande que le Père Moratalla y décèle l'origine de la métamorphose des maras. "Les déportations de Salvadoriens ont provoqué un saut qualitatif des premières bandes de collégiens. La mara Salvatrucha est équipée de fusils M-16, comme la guérilla. Avant, il n'y avait rien au-dessus du dirigeant d'une clicka. Désormais, il y a un commandant, qui dépend à son tour des vétérans, une hiérarchie occulte dont l'action est régionale, car elle englobe les Etats-Unis, l'Amérique centrale et la Colombie", pointe le salésien. Le leadership des maras est en affaires avec les mafias colombiennes de la drogue, d'égal à égal.

Le Père Moratalla est particulièrement frappé par l'apparition de cultes sataniques. "Nous avons eu ici une fille de 24 ans, membre de la MS depuis l'âge de 14 ans, à la suite d'un viol par une clicka de Soyapango. Son leader se faisait appeler "le Diable". Après une orgie de drogues et de sexe, il tuait la victime, en mangeait le cœur et buvait le sang. La fille en faisait des cauchemars", confie-t-il.

A l'ambassade de France, Guy Pose, attaché de sécurité intérieure pour l'Amérique centrale, compare les maras à "une franc-maçonnerie dont l'initiation se ferait autour des 13-14 ans et dont le rite de passage serait un meurtre spectaculaire". "Avant, pour y entrer, il fallait subir une violente raclée, 13 secondes pour la MS, 18 secondes pour la M 18, avec côtes cassées et fractures à la clé", complète le prêtre. De l'endurance, on est passé à la violence imposée à n'importe qui, pris au hasard.

Le policier français rappelle que le président hondurien, Ricardo Maduro, partisan de la manière forte, a eu un fils enlevé et tué il y a deux ans. Les lois anti-maras en vogue au Honduras et au Salvador, qui punissent la simple appartenance à la bande constatée par les tatouages, sont d'application difficile, puisqu'elles vont "contre l'individuation des délits et des peines", souligne-t-il.

Padre Pepe ne croit pas davantage au tout carcéral, car cette solution consolide le pouvoir des maras. "La M 18 contrôle déjà la prison de Tonacatepeque et la MS celle d'Ilobasco", plaide le curé. "La mara Salvatrucha, la mieux structurée, compte 13 leaders en pénitencier, 13 dans la rue et 13 aux Etats-Unis", renchérit Oscar Bonilla. Le crime organisé est devenu ainsi le principal facteur de déstabilisation institutionnelle des pays centraméricains.