Environnement hostile - Hostile environment - Entorno hostil : G. Verna

L'emploi de mercenaires et la privatisation des activités militaires - Use of Mercenaries and Privatization of Military Activities - La utilización de mercenarios y la privatizacion de las actividades castrenses

 

Plan du site - Site Map - Mapa del sitio  

Le Monde, Vendredi 21 mai 1999

Bob Denard a été acquitté du meurtre de l'ancien président comorien Abdallah

Jean-Michel Dumay

L'ancien mercenaire a bénéficié des doutes entourant les différentes versions des faits

La cour d'assises de Paris a acquitté, mercredi 19 mai, l'ancien mercenaire Bob Denard et son compagnon d'armes, Dominique Malacrino, dans le procès du meurtre, en novembre 1989, de l'ancien président des Comores Abderrhamane Ahmed Abdallah. L'avocat général avait requis de douze à quinze ans de réclusion contre les accusés tout en reconnaissant que l'audience était "grosse d'un acquittement".


L'AUDIENCE était "grosse d'un acquittement", avait lui-même constaté dans son réquisitoire l'avocat général Philippe Bilger avant de tenter d'infléchir son cours, en requérant de douze à quinze ans de réclusion. Mercredi 19 mai, après quatre heures de délibéré, l'audience de la cour d'assises de Paris, présidée par Yves Corneloup, déboucha donc sur un acquittement.

L'ancien mercenaire Bob Denard, soixante-dix ans, et son compagnon d'armes, Dominique Malacrino, quarante-six ans, n'ont pas été reconnus responsables de la mort en novembre 1989, dans des conditions qui demeureront mystérieuses, de l'ancien président comorien Abderrhemane Ahmed Abdallah.

Poursuivis pour assassinat, les deux hommes (un troisième mercenaire accusé, Jean-Paul Guerrier, est toujours en fuite et devra être jugé à son tour s'il est retrouvé) avaient soutenu que le décès du chef d'Etat était le fruit d'un "accident". Paniqué par des tirs autour de la résidence présidentielle - en fait une simulation de coup d'Etat organisée par les mercenaires -, un garde du corps aurait cru le président Abdallah menacé et se serait trompé de cible en visant Bob Denard.

Ecartant cette thèse qui souffrait de quelques carences - rien ne semblait véritablement justifier la méprise du garde du corps, lui-même abattu -, l'avocat général avait cependant lui aussi, faute de preuve matérielle, livré aux jurés une version qu'il n'avait pu qualifier, après un long temps d'arrêt, cherchant son mot, que de "plausible" et qui se révélait d'ailleurs différente de celle contenue dans l'acte d'accusation : l'arrivée inopinée du garde du corps , venu défendre le président , aurait précipité un projet d'assassinat quasiment "dans l'instant". La préméditation, du coup, apparaissait moins évidente ( Le Monde du 20 mai).

"Plausible !, s'est écrié Me  Alexandre Varaut, c'est insuffisant pour envoyer Bob Denard mourir en prison !" L'avocat de l'ancien mercenaire stigmatisait ainsi le réquisitoire "tombé du ciel", reposant, selon lui, sur de "la voyance pure". Il soulevait aussi cette contradiction de l'accusation, qui adjurait les jurés de ne pas céder à un compromis sur la peine en cas de doute, mais qui requérait néanmoins une peine intermédiaire.

Succédant à son fils, Me Jean-Marc Varaut enchérissait sur l'image des mercenaires de Bob Denard, "ce retraité de l'aventure, mais toujours conscrit de l'idéal" : "Ce sont peut-être des "affreux", mais ce ne sont pas des tueurs qui auraient été assez stupides pour préméditer leur propre perte". Et d'évoquer la vie et l'oeuvre du "Vieux", alias "le Colonel", et la kyrielle d'appuis de moralité puisés tant dans les dépositions louangeuses des nombreuses femmes qui ont partagé sa vie que dans celles d'anciens responsables de services secrets français qui ont eu à utiliser ses services : "Ce crime, disait-il , ne lui ressemble pas."

Ainsi, le défenseur fustigeait tant la procédure "cahotante", "sinueuse" des dix années d'instruction (qui n'a jamais concerné la mort du garde du corps du président) que l'ultime "hypothèse non vérifiée" de l'accusation.

"Les hypothèses ne font pas une conviction", martelait l'avocat, qui aurait pu ajouter que les mensonges ne font pas nécessairement des coupables, puisqu'il prenait la peine de donner cette définition de son client : "Un homme de vérité sur l'essentiel." Saisissant la parole que lui donnait le président Corneloup, Bob Denard ajoutait d'ailleurs : "Si j'ai pu taire parfois en partie la vérité, c'était pour éviter les débordements. Elle a toujours fini par être rétablie (...) . J'ai été un soldat, jamais un assassin."

Achevée sur un acquittement, la trouble affaire de la mort du président Abdallah, jugée en France par une forme de "coopération judiciaire" avec son ancienne colonie, comme l'a relevé Me Varaut, n'aura donc été, sur dix ans, qu'une suite de renversements imprévisibles et parfois étonnants : une plainte déposée en 1990 par la famille du président décédé puis retirée en 1996, des témoignages écrits changeant à l'audience, un expert en balistique virant à la barre à 180 degrés par rapport à ses conclusions écrites, une accusation renouvelant ses hypothèses en bout de course...

Accueillie par les applaudissements des proches de Bob Denard, vite réprimés, l'annonce de l'arrêt de la cour a ensuite donné lieu à une clameur de protestations de plusieurs dizaines de membres de la communauté comorienne, dont certains ont aussi pris à partie verbalement le fils du président Abdallah, qui avait retiré sa plainte en 1996. "Assassins ! Assassins !", ont-ils lancé à l'adresse des anciens mercenaires.

Dix ans plus tôt, tels avaient déjà été les cris, aux Comores, quand Bob Denard et ses hommes avaient dû quitter l'archipel sous la pression des parachutistes français.

 

© Le Monde 1999