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Laurent Zecchini

Les illusions dangereuses de l'armée russe

LE MONDE | 15.11.08

 

Pour pressantes que soient les guerres d'Afghanistan et d'Irak et la crise économique internationale, une autre urgence diplomatique attend Barack Obama : la réparation de la relation russo-américaine. Car si la guerre froide s'est achevée il y a dix-sept ans, si son fondement idéologique a disparu, ses armements et ses rivalités perdurent. Vladimir Poutine n'avait pas tort de souligner, en février 2007 à Munich, qu'"elle a laissé derrière elle des munitions qui n'ont pas encore explosé".

Les défis stratégiques entre les Etats-Unis et la Russie ont été dangereusement laissés en jachère. C'est notamment le cas du traité Start de 1991 sur la réduction des armes stratégiques, qui arrive à échéance le 5 décembre 2009. Au-delà, c'est l'inconnu. Or Start, rappelle l'expert l'américain Daryl Kimball, directeur de l'Arms Control Association, apporte une "prévisibilité et une transparence" indispensables. Start-II et Start-III ont été rendus caducs par le traité SORT (réduction des arsenaux nucléaires stratégiques) de 2002, qui fixe l'objectif d'une fourchette d'armes déployées se situant entre 1 700 et 2 200 têtes nucléaires d'ici à fin 2012.

Mais SORT n'est pas un garde-fou : il ne limite ni les vecteurs ni le nombre de têtes nucléaires stockées et ne prévoit aucun mécanisme de vérification. L'offre de Washington, le 6 novembre, d'une reprise des pourparlers stratégiques n'est pas convaincante : les deux parties savent que rien de significatif ne sera accompli avec une administration Bush décrédibilisée. Celle de M. Obama ne disposera que d'un temps très court avant l'échéance de 2009, d'autant qu'elle devra négocier avec un partenaire russe plus imprévisible, enhardi par une nouvelle aisance financière, dangereusement illusionné par sa facile victoire, en août, contre les troupes géorgiennes.

La reprise des vols de bombardiers stratégiques, le retour de la marine russe en Méditerranée, ses manoeuvres en Atlantique, dans l'Arctique et les Caraïbes, les essais de missiles stratégiques, la menace de déployer des missiles Iskander à Kaliningrad, la progression du budget de la défense, une politique offensive d'exportation des armements avec la Syrie, l'Algérie, l'Iran et le Venezuela... autant de manifestations illustrant un désir de revanche, de statut et de puissance.

Le projet américain d'installer des sites de la défense antimissile en Pologne et en République tchèque n'est pas seulement un prétexte saisi par le Kremlin : fruit des réflexions des stratèges néoconservateurs de Washington, il couronne une stratégie d'élargissement de l'Alliance atlantique aux marches de la Russie, que celle-ci a quelques raisons d'assimiler à cette vieille recette de la guerre froide, l'"endiguement". Vue de Moscou, la guerre de Géorgie aura eu le mérite de refroidir l'enthousiasme des Européens à accueillir la Géorgie et l'Ukraine dans l'OTAN. A choisir, la Russie préfère être de nouveau crainte dans son glacis, que retrouver des relations harmonieuses avec l'Occident qui, estime-t-elle, ne lui ont valu qu'une succession d'humiliations.

Elle veut y mettre un terme : c'est le sens de sa démonstration guerrière d'août. Celle-ci est ambiguë : si elle a fouetté la fierté militaire retrouvée des généraux russes, elle a aussi confirmé les profondes carences de son armée. Le Blitzkrieg mené par la 58e armée russe dans le Caucase mérite qu'on s'y attarde. Si la coordination des troupes russes s'est relativement bien faite, c'est parce que ses unités sortaient de l'exercice Caucase 08, qui s'est déroulé en juillet, selon un scénario semblable à la percée vers Tbilissi.

 

UNE CORRUPTION MASSIVE

Avec une quinzaine de bâtiments, la flotte russe de la mer Noire a mis facilement en pièces la marine d'opérette géorgienne, mais, incapable de détruire l'artillerie adverse, l'aviation russe a révélé son faible taux de préparation opérationnelle. L'armée russe a cependant fait la preuve de sa capacité à mobiliser quelque 20 000 hommes en quarante-huit heures, pour une action d'envergure au-delà de ses frontières. "La leçon aura été retenue dans la région, souligne Isabelle Facon, de la Fondation pour la recherche stratégique, et c'est là l'essentiel pour Moscou." Pourtant, si la Russie est redevenue un danger pour la sécurité européenne, cela ne veut pas dire qu'elle est en passe de retrouver sa puissance d'antan.

Les crédits militaires ont beaucoup progressé depuis dix ans, mais guère plus que le budget de l'Etat, dopé par les ressources pétrolières et gazières. Avec quelque 30 milliards de dollars, le budget militaire russe ne représente que 1/20e de celui des Etats-Unis. Un plan de modernisation a été lancé, qui profite essentiellement aux forces nucléaires et, plus généralement, aux systèmes d'armes qui, comme au temps de l'ex-URSS, incarnent un statut de grande puissance : missiles balistiques, sous-marins nucléaires et porte-avions.

Les effectifs de l'armée russe ont été largement réduits (de 2,7 millions de soldats en 1992 à environ 1 million en 2008), autant pour se doter de régiments professionnalisés, que pour s'adapter à une inquiétante évolution démographique. Et si le service militaire est passé de dix-huit à douze mois, c'est avant tout dans l'espoir de réduire le taux d'insoumis et de déserteurs. Les conditions de vie des soldats russes restent frustes : la pratique du diedovchina (bizutage violent) ne faiblit pas plus que l'abus généralisé d'alcool. Les soldes ont été doublées, mais surtout au profit des troupes d'élite, les Spetsnaz. En dépit de purges et d'une reprise en main par le ministre de la défense, Anatoli Serdioukov, l'armée russe reste un trou noir qui engloutit, par une corruption massive, une partie importante des crédits, au détriment du taux d'entraînement des forces, dramatiquement bas.

Sur le plan de la doctrine, la Russie tire les leçons de ce qu'elle appelle la "remilitarisation des relations internationales", qu'elle attribue aux Etats-Unis. Sur le plan diplomatique, elle hésite entre sa nostalgie de la guerre froide, qui lui donnait le sentiment d'une fausse parité stratégique avec Washington, et la vision d'un monde multipolaire ayant l'avantage de relativiser la suprématie américaine. Sur le plan militaire, elle ne semble pas avoir tiré les leçons d'une funeste course aux armements stratégiques, pas plus que celles d'un aventurisme régional. Ce sont ces illusions de puissance qui en font un partenaire incertain et inquiétant pour Barack Obama.

 

Courriel : lzecchini@lemonde.fr