Sécurité, crime et entreprise : le nouveau chaos mondial
Revue de défense nationale, Paris, avril 2005
Avec la mondialisation sont apparus de nouveaux risques, de nouvelles menaces qui constituent des dangers pour la société comme pour l'entreprise. Après en avoir dressé le panorama, l'auteur recommande que l'entreprise devienne productrice de sécurité en organisant sa défense et sa protection.
Mondialisation et interdépendance économique avaient déjà profondément modifié les espaces d'intervention et les comportements des entreprises. Or des risques imprévus, des dangers immédiats apparaissent. Pourquoi ? Comment ?
Aujourd'hui, l'ordre international n'est plus un ordre interétatique. Le capitalisme s'est émancipé de la politique et, chaque jour, des transferts de souveraineté se produisent au détriment de l'État. Au-delà de la concurrence, même poussée à son paroxysme, l'intervention d'acteurs purement criminels se fait désormais sentir à tous les niveaux. Escroqueries, extorsions, chantages, enlèvements, espionnage industriel, attaques visant les biens ou les personnes se multiplient. L'effritement ou l'effondrement des grands États centraux, la fin de la guerre froide, ont permis à des organisations criminelles ou terroristes de mener utilisant des méthodes millénaires ou grâce à des moyens technologiques nouveaux une guerre ou des prédations aux effets dévastateurs.
Chaque jour, la presse annonce un virus informatique hier encore inconnu, un enlèvement crapuleux visant un expatrié, un attentat contre une entreprise. Au-delà des drames humains, c'est à chaque fois la stabilité d'une entreprise, l'économie et l'emploi d'un pays qui souffrent. Tout cela est bien réel et relève désormais du quotidien. Et, comme souvent dans ce domaine, en France, on se réfugie encore trop souvent derrière le triptyque national « négation-minoration-éjection » (en français courant : ce n'est pas vrai, ce n'est pas grave, ce n'est pas de ma faute) plutôt que de prévenir, de déceler, de maîtriser.
Les grands groupes américains, asiatiques, britanniques ou allemands (mais aussi chinois, indiens...) ont pris la mesure de ces enjeux et réagi en conséquence. Reconnaissant le principe de réalité, ils se sont rapprochés de leurs gouvernements pour envisager avec eux les dispositifs adéquats - sans omettre d'investir eux-mêmes dans la défense de leurs intérêts vitaux.
Désormais, sur les 100 principales puissances économiques du monde (États et entreprises confondus), la moitié ne sont plus des États-nations, mais des multinationales. Les 200 principaux groupes mondiaux représentent à eux seuls plus de 30 % de l'activité économique planétaire. Des entités de toute nature - économiques, financières, culturelles, religieuses - s'affranchissent aujourd'hui des frontières territoriales et des normes juridiques nationales. Elles usent pour cela de technologies sophistiquées, dont celles de la communication, se connectent à des groupes analogues, etc.
La criminalité organisée n'a rien fait d'autre que ces entités licites : elle a profité de la mondialisation des marchés, de l'impact du commerce électronique, de l'accélération des moyens d'échange, pour amplifier et accélérer le mouvement des marchandises illicites. Comme d'autres, l'activité criminelle a joué sur la mondialisation pour se disperser, se délocaliser, optimiser ses prestations. Comme dans les cas légitimes, la mondialisation a suscité un marché mondial, criminel celui-là, en confrontant offre et demande de biens, d'actes ou de services illicites.
Le crime est une entreprise comme les autres. La criminalité organisée a tout compris des astuces et des logiques du capitalisme ; jusqu'à la caricature - et la fameuse « main invisible » est trop souvent criminelle. Le crime organisé sait aussi utiliser, quand il n'assure pas lui-même sa mise en place, la tuyauterie qui permet l'optimisation fiscale (plus communément appelée fraude) qui sert aussi au blanchiment, à la corruption, aux versements des rétro-commissions et (rarement) au terrorisme. En acceptant, par souplesse ou facilité, les systèmes offshore, on tend à contaminer les circuits financiers mondiaux. Et on rend vulnérables ceux qui les utilisent. Les Nations unies ont ainsi révélé début 2004 que l'évaporation fiscale pour les recettes des États a atteint plus de 7 % du niveau des recettes (37,6 % en 1996, 30,8 % en 2003) (1). Même la vertueuse Belgique (sans compter les habituels Luxembourg, Monaco, îles anglo-normandes, Suisse) servirait de centre pour le blanchiment de l'argent des stupéfiants (2).
La puissance du crime organisé mondial est telle aujourd'hui, qu'elle suscite la mobilisation des principaux pays du monde. C'est désormais une menace de niveau stratégique pour les systèmes financiers nationaux, même les plus grands, et d'abord pour les États fragiles. Willie Sutton, légendaire « braqueur » américain, disait jadis qu'il s'attaquait aux banques parce que « c'est là que se trouve le fric ». Aujourd'hui où se trouve « le fric » ? De plus en plus, dans des systèmes informatiques, dans les grandes entreprises ou encore, au-dessus de celles-ci, dans ces fonds de pension géants dont les actifs gérés dépassent plusieurs centaines de milliards de dollars ou d'euros.
Ainsi, le monde post-guerre froide est périlleux, pour les entreprises comme pour les individus. Sauf à se limiter aux quelque vingt États de droit, démocratiques et policés de la planète, les entreprises doivent donc désormais savoir faire des affaires, des profits, dans des pays ou des continents chaotiques, complexes, souvent hostiles.
Plus que jamais, marché émergent égale marché à risque. Ainsi se révèlent, en Asie centrale comme ailleurs dans le monde, des risques de toutes sortes, politiques, criminels, terroristes, avec, dans ce dernier cas, un mélange perturbant de formes « classiques » de violence politique et de variantes post-guerre froide ; elles irrationnelles - parfois à la limite de l'autisme - et d'autant plus dangereuses.
Ajoutons à cela des fanatiques, des sectes, et les plus radicaux des activistes des droits de l'homme, des droits des animaux, ou encore des droits de la nature ; ces deux dernières variantes n'hésitant désormais plus à passer à « l'écoterrorisme » si besoin est.
Cette irruption du monde criminel dans celui de l'entreprise et des affaires n'est nulle part plus nette que dans le domaine financier. Dès février 1999, une grande étude du New York Times montrait que la crise asiatique a débuté en Thaïlande, « quand la Thaïlande s'est enrhumée, toute l'Asie s'est mise à éternuer ». Un rapport du Bureau international du travail (BIT) daté du 16 mars 1999 révélait que cette « crise asiatique » a supprimé 24 millions d'emplois dans la région et a donc replongé 24 millions d'asiatiques dans le chômage ou l'« économie informelle ». Le chômage a doublé à Hongkong, en Chine et aux Philippines ; triplé en Indonésie, en Corée du Sud et en Malaisie. Pour la société de ratings Moody's, les banques thaïlandaises sont, en juin 1999, encore « plongées dans une crise profonde » ; elles sont « gravement handicapées » et « sérieusement insolvables » ; 45 % des prêts qu'elles ont consentis sont « non recouvrables ».
Or à l'origine, la crise financière vécue par la Thaïlande est clairement criminelle : des études d'universitaires thaïs montrent qu'en 1996, le budget de l'État était de 28 milliards de dollars, alors que le chiffre d'affaires du crime en Thaïlande (prostitution, stupéfiants, déforestations illégales, etc.) dépassait, lui, les 32 milliards... Idem au Brésil : la crise locale (séquelle de l'asiatique) renforce le pouvoir corrupteur régional des cartels colombiens et criminalise plus encore le pays.
Plus généralement, les cas mexicains et thaïlandais ont permis à des experts d'institutions financières internationales majeures (FMI, Banque mondiale) d'établir une sorte de règle : quand, dans un pays émergeant, le volume d'argent criminel en circulation dépasse le budget de l'État, celui-ci est condamné à terme au cycle « bulle financière-effondrement financier ».
Ainsi, à l'inverse de ce qui nous est seriné depuis trente ans, c'est la criminalité violente qui génère au sud les drames économiques, donc la misère. Rarement le contraire. Une étude faite en 1998 par la Banque mondiale démontre que depuis 1980, le ratio homicides-population a doublé en Amérique latine, ce qui ampute directement de 3 % par an le PIB de ce continent. Ajoutons au calcul le coût indirect du crime - les sommes dépensées en vain pour les futures victimes - et la terrible déperdition dépasse 14 % du PIB de l'Amérique du Sud.
Aujourd'hui, le crime organisé tend à devenir le second problème majeur de l'Irak, selon le rapport émis devant la conférence internationale sur la reconstruction du pays (3). Par ailleurs, chaque attentat terroriste y dope le prix du pétrole (4) et pose un problème à l'économie mondiale toute entière (5).
Ailleurs dans le monde, maintenant : la République tchèque, plutôt calme, est victime des règlements de compte de la mafia israélienne des casinos (6) ; des milices enlèvent et rançonnent au Bengladesh, au Pakistan, en Colombie, au Mexique et en Chine (7) ; le crime organisé prend le relais des organisations terroristes en Irlande (8) ; l'Afrique du Sud connaît une crise criminelle sans précédent (9) ; le trafic de cigarettes et la contrebande financent des mouvements
hybrides et « gangsterroristes » (10) ; des liens se tissent entre Camorra et Al-Qaïda (11) ; et la piraterie maritime se développe à grande échelle (12), la sûreté des conteneurs devient un enjeu de sûreté majeur.
Au-delà de ces exemples et cas ponctuels, observons encore qu'Internet est devenu un outil de déstabilisation des cours de Bourse, d'escroquerie aux fausses actions ou aux fonds de placement fantômes, on trouve même des sites de recrutement qui rançonnent ou pillent des amateurs peu éclairés (13) - sans compter les e-mails nigérians, escroqueries supposées aider la veuve de tel ou tel chef d'État à retrouver son magot caché... après règlement d'un droit d'entrée substantiel, bien sûr. Quant aux relations avec des alliés locaux douteux, voire criminels, certaines entreprises découvrent, toujours trop tard, en Amérique du Sud, en Russie ou au Japon, qu'elles peuvent avoir, en argent et en image, un prix tel qu'il devrait faire réfléchir (14).
Soulignons encore que la France n'est pas épargnée. Les enquêtes sur le FLNC en Corse ont montré la vulnérabilité des entreprises et des structures sportives de l'île au chantage, au racket et à l'intimidation (15).
Les entreprises ne peuvent plus négliger ces très réels dangers - nouveaux, ou subitement plus graves - dans leurs projets de développement et d'investissement. Ce d'autant que le risque n'est pas seulement pour leur réputation, il est beaucoup plus directement et concrètement pénal. Prenons ici le seul exemple du transport involontaire de stupéfiants dans des conteneurs d'une société commerciale ou industrielle, elle, honorable : le détenteur des marchandises de fraude est réputé responsable de la fraude (article 392 du Code des douanes, CD) ; les capitaines des navires... commandants d'aéronefs... sont réputés responsables d'une manière générale des infractions commises à bord de leurs bâtiments (art. 393, CD) ; les commissaires en douane agréés sont responsables des opérations en douane effectuées par leurs soins (art. 396 CD). En cas de saisies répétées de stupéfiants à bord de navires ou aéronefs d'une compagnie donnée, des pays comme les États-Unis saisissent le moyen de transport ; une mesure prévue également en France (art. 389 CD).
Les grands groupes et ces entreprises affrontent aujourd'hui le redoutable problème de la criminalisation du monde : pour eux par exemple, implanter des cadres et des techniciens dans des secteurs chaotiques de la planète est une nécessité économique indubitable. Les entreprises ont donc un réel devoir de protection de leurs expatriés ; mais aussi de leur personnel local, de leur structure, de leur infrastructure, de leurs flux via les voies de communication et d'échange, des marchés, des secrets industriels et commerciaux, de leur argent : ces sociétés ont un légitime, un sérieux devoir de sécurité.
Ces besoins imposent d'englober - au moins intellectuellement - sûreté, sécurité, technologie de l'information, intelligence économique, veille juridique et moyens d'assurance en une doctrine de sécurité au niveau d'un groupe - ou d'une alliance d'entreprises de moindre taille - comme il y a eu élaboration d'une doctrine par les grand États, à chaque bouleversement technologique majeur. Pour de nombreuses raisons (d'abord légales), cette doctrine ne peut se borner à copier les politiques étatiques de sécurité. Aux grands groupes, aux alliances d'entreprises, de concevoir avec audace, puis de mettre en oeuvre des outils d'investigation et de protection originaux, respectueux des lois locales comme du droit international. Enfin, d'inventer des modes d'échange et de coopération sûrs avec les appareils de sécurité des États. Et de se préparer à la crise qui inéluctablement viendra.
Un monde nouveau se présente, où le crime est devenu un acteur banal, si ordinaire qu'il en deviendrait presque invisible, les médias s'obstinant à signaler qui « la fin de la mafia », d'autres « le dernier parrain »... avant de découvrir qu'à Naples, en 2004, plus de 130 personnes ont été assassinées durant l'année, dans une crise de succession ne touchant qu'un seul des quelque quarante clans camorristes de la ville.
Il ne s'agit pas du cri de Cassandres épouvantées par les nouvelles menaces (cyberdélinquance, entités criminelles hybrides, etc.), mais l'expression d'un avertissement salutaire : des dispositifs et des procédures de protection efficaces contre ces nouvelles menaces existent, il faut désormais que les entreprises acceptent de les mettre en place.
Le crime est présent, discret mais efficace, disposant de moyens de plus en plus considérables, qu'il s'agisse de finances, d'employés ou d'armements. La concentration horizontale et verticale se poursuit, la zone de chalandise se développe, les promotions, notamment en matière de stupéfiants, s'affichent et la concurrence s'appelle élimination.
Les entreprises sont entrées dans le cercle « privilégié » des cibles prioritaires, surtout si elles sont cotées en bourse. Il suffit de regarder pour voir. Conan Doyle faisait dire à Sherlock Holmes qu'une fois l'impossible supprimé, ce qui restait, même invraisemblable devait être la vérité. En matière de relation entre crime et entreprises, ce qui se produit n'est même plus invraisemblable.
(1) Cf. New York Times, 24 février 2004.
(2) Le Soir, 6 mars 2004.
(3) Toronto Star, 13 juillet 2004.
(4) Le Figaro, 13 mars 2004 ; Le Monde, 2 juin 2004.
(5) OCDE, juillet 2002 ; Valeurs Actuelles, 19 mars 2004.
(6) Jerusalem Post, 2 août 2004.
(7) Courrier International, 11 mars 2004 et 17 décembre 2004.
(8) Ulster Press, 11 mai 2004.
(9) AP, 27 juillet 2004.
(10) ATF, 13 juin 2004 ; Interpol, 6 avril 2004 ; Le Figaro, 20 mai 2004 ; Le Monde, 10 juillet 2004.
(11) AP, 20 avril 2004.
(12) IMB report 2003, Jane's Intelligence Review, juin 2004.
(13) Herald Tribune, 18 mai 2004 et 27 mars 2004.
(14) Libération, 6 mars 2004.
(15) Le Monde, 16 mars 2004.