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Enercon, espionnée puis accusée de plagiat, n'installera pas ses éoliennes au Texas

Nicolas Bourcier

Le Monde daté du mercredi 23 février 2000


« ARRIVÉE sur site vers  9 h 30. Température 0 °C, temps nuageux, sol très humide. Après qu'Ubbo eut éteint la machine, j'ai, la première, escaladé la petite échelle fixée à l'extérieur de la tour pour gravir les 42 mètres. Ubbo m'a rejoint et nous avons passé 60 minutes à discuter de l'engin en prenant des clichés. » Rédigé avec précision, le rapport date du 28 mars 1994. Il émane d'une dénommée Ruth Heffernan, qui y détaille pour son employeur la manière dont, la semaine précédente, elle et son complice - le nommé Ubbo - ont investi une ferme à quelques encablures de Hambourg, au nord de l'Allemagne, pour y récupérer, en toute illégalité, des informations sur une des installations éoliennes les plus modernes au monde. Du travail de pro. Du travail d'espionnage, s'entend.

L'objet de tant de convoitise, le E-40, est alors le fleuron de la société allemande Enercon. Moulin à vent géant ultramoderne, il devance la concurrence de plusieurs années. Dès sa commercialisation, en 1993, les commandes s'envolent. La société projette de s'implanter aux Etats-Unis pour installer des parcs à éoliennes au Texas.

  INTERVENTION DE LA NSA

Mais brusquement, le rêve américain tourne au cauchemar. Début 1995, à la place de juteux contrats, le PDG d'Enercon, Aloys Wobben, reçoit deux lettres peu avenantes accusant son entreprise d'atteinte à la propriété industrielle : l'une du tribunal de San José, en Californie, l'autre de l'International Trade Commission (ITC), organisme public contrôlant les échanges commerciaux à Washington. Enercon est poursuivi pour avoir plagié, selon les autorités américaines, des brevets de son concurrent américain Kenetech Windpower.

« L'histoire est étrange, note l'avocat d'Enercon, Me Knuttnerus-Meyer. Après un an de procédure, nous nous sommes vus interdits d'accès au marché américain jusqu'en 2010. Le verdict est tombé une semaine après la mise en liquidation de la société Kenetech. Mais la vraie surprise fut l'arrivée, au cours du procès, d'un courrier apportant la preuve que nous avions été victimes d'un acte d'espionnage  ! » L'enveloppe contient le rapport de Ruth Heffernan avec des photos en couleur, prises à l'intérieur du E-40 et des relevés techniques. Et surtout, il confirme que l'employeur de Mme Hefferman n'était autre que Kenetech !

Un journaliste allemand indépendant, Jörg Heimbrecht, entre alors en scène. Selon cet enquêteur « connu pour son sérieux », rapporte Me Knuttnerus-Meyer, les communications de la société allemande auraient été interceptées par la NSA - une information transmise au journaliste par un « agent américain ». L'histoire tourne à la machination internationale : les conférences par téléphone d'Enercon auraient été écoutées, les codes et documents secrets interceptées et livrés au concurrent américain. « Pour entrer dans une installation protégée comme le E-40, il faut en connaître les différents systèmes, avance l'avocat. La thèse de la NSA peut être envisagée, même s'il n'y pas de preuves. Si un système de surveillance global existe, nous n'y échappons certainement pas, du fait de l'importance de notre secteur pour les technologies du futur. » Le préjudice financier s'élève à 100 millions de deutschemarks (51 millions d'euros) et la mystérieuse Ruth Heffernan s'est envolée dans la nature.

« Nous avons tout mis en oeuvre pour casser la décision américaine. Sans succès, admet Me Knuttnerus-Meyer. Une chose est sûre  : depuis cette affaire, nos informations sensibles ne passent plus ni par le téléphone, ni par le courrier électronique ou la télécopie. »