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Thématique Le Monde

Va-t-on vers un monde sans armes nucléaires ?

Thématique publiée le 04.02.10

 

Les Etats-Unis et la Russie sont parvenus à un accord de principe en vue d'un traité de désarmement nucléaire pouvant succéder à l'accord Start, qui a expiré le 5 décembre, a affirmé mardi le "Wall Street Journal". Le futur traité abaisserait le nombre maximum des têtes nucléaires pouvant être détenues par chacun des deux ex-ennemis de la guerre froide entre 1 500 et 1 675, indique encore le quotidien, qui cite anonymement des "responsables de l'administration et du contrôle des armes". Cela correspond à la volonté du président américain au début de son mandat de parvenir à un monde dénucléarisé. Mais un monde sans armes nucléaires serait-il plus sûr alors que certains Etats comme l'Iran et la Corée du Nord développent des programmes militaires nucléaires ? Et des grandes puissances comme la France sont-elles prêtes à perdre l'arme de la dissuasion, facteur de puissance et d'influence mondiale ou régionale ?

 

Désarmement : compte à rebours pour un traité (Publié le 05.12.09)

Barack Obama réussira-t-il à arracher aux Russes un accord de désarmement qui pourrait être signé en marge de la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix, le 10 décembre à Oslo ? Alors que le traité Start de 1991 expire le 5 décembre, la Maison Blanche n'exclut pas une percée de dernière minute dans les négociations menées par les Etats-Unis et la Russie depuis des mois à Genève sur la réduction de leur arsenal nucléaire. "Improbable, mais toujours possible", selon un responsable américain.

La signature d'un accord de désarmement permettrait à M. Obama de nuancer l'image de "président de guerre" ayant décidé d'envoyer 30 000 soldats de plus en Afghanistan. Elle lui offrirait un succès diplomatique non négligeable : dix mois après avoir été inaugurée, la "relance" (reset) des relations avec Moscou n'a pas encore porté de fruits spectaculaires, même si la Maison Blanche se félicite de la coopération russe sur l'Afghanistan et d'un pas dans la bonne direction sur l'Iran.

Depuis le printemps, l'administration américaine a déployé des efforts considérables en direction de Moscou. M. Obama a rencontré Dmitri Medvedev à une demi-douzaine de reprises, soit plus souvent que ses autres homologues. En septembre, il a fait une concession importante, en renonçant au bouclier antimissile prévu par George Bush, notamment en Pologne et en République tchèque.

En retour, les signaux qui viennent de Moscou continuent d'être contradictoires. Jeudi, le président Medvedev a apporté son soutien à l'effort américain en Afghanistan, rappelant que la Russie avait autorisé, en juillet, le survol de son territoire par 4 500 avions militaires américains par an, y compris pour le transport de troupes. Il a aussi proposé que l'armée russe forme des policiers et militaires afghans.

Mais le même jour, le premier ministre, Vladimir Poutine, a eu des mots sans complaisance pour les Etats-Unis, accusés d'empêcher l'entrée de la Russie dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC), à laquelle elle postule depuis quinze ans. Et il a de nouveau affirmé ne pas avoir "d'informations selon lesquelles l'Iran utiliserait le nucléaire à des fins militaires", alors que Moscou s'est associé, la semaine dernière, au vote de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) réprouvant les activités nucléaires de l'Iran.

Pierre angulaire de la relance des relations : la renégociation du traité Start I signé en 1991 par George Bush père et Mikhaïl Gorbatchev. Sur les grandes lignes, les deux parties sont d'accord. Dès leur rencontre à Moscou en juillet, MM. Obama et Medvedev avaient évoqué une réduction sur sept ans des têtes nucléaires (de 1 500 à 1 675 chacun, contre moins de 6 000 chacun actuellement) et des vecteurs (entre 500 et 1 100 contre 1 600). Reste à trouver un compromis sur le comptage des lanceurs mobiles et le mécanisme des inspections.

Moscou ne veut plus entendre parler du poste américain de contrôle à Votkinsk (Oudmourtie), à 900 km à l'est de Moscou, qui doit fermer le 5 décembre. Trente inspecteurs américains installés depuis quinze ans y surveillent la production des missiles SS-27 Topol-M et SS-26 Bulava. Les Russes ont perdu le droit de maintenir de semblables inspecteurs aux Etats-Unis en 2001, lorsque le site de production de missiles Peace Keeper, dans l'Utah, a fermé.

Ils s'inquiètent aussi des missiles de croisière américains non stratégiques, sans succès. Le Pentagone, qui a fait passer à usage conventionnel des systèmes comptabilisés en 1991 comme nucléaires, ne souhaite pas que ses sous-marins soient inclus dans l'arsenal.

L'autre revendication russe consiste à vouloir lier les armements stratégiques et la défense antimissile. Or pour Washington, lier la réduction des arsenaux nucléaires et la défense antimissile est difficilement envisageable. La moindre limitation sur les antimissiles réduirait les chances de ratification du traité par le Sénat, où M. Obama a besoin d'une majorité des deux tiers (67 voix). Les républicains ont des réserves, estimant les nouvelles procédures de vérification pas assez contraignantes.

Le général James Jones, conseiller à la sécurité nationale, s'est montré optimiste, jeudi, sur les négociations "contre-la-montre", a-t-il dit, qui continuent à Genève. "Les Russes sont demandeurs. C'est un sujet très complexe. Il ne nous reste plus que quelques derniers paragraphes", a-t-il dit, dans une interview à la chaîne Fox News. "Si nous pouvons terminer pour le 5 décembre, c'est bien. Peut-être cela sera un ou deux jours plus tard." Les deux présidents se sont entretenus lundi et ont prévu de se reparler. Dans le cas où ils ne parviendraient pas à aplanir les divergences, les deux parties devraient s'entendre sur un accord de prolongation des arrangements actuels.

Ces difficultés sont normales si l'on se souvient que Start I est le traité le plus complexe de l'histoire du désarmement, mais elles soulignent néanmoins les limites de la "relance". L'administration Obama avait quelque peu sous-estimé la difficulté de s'entendre avec Moscou sur les armements stratégiques. Or, justement, elle voudrait en finir au plus vite afin de passer à l'étape supérieure, la non-prolifération et le soutien russe dans le dossier nucléaire iranien.

 


La dénucléarisation militaire totale : une utopie ?, par Pierre Pascallon, Publié le 05.02.10

"En tout état de cause, croyait pouvoir écrire Bruno Tertrais en 2008, le désarmement nucléaire généralisé n'est pas d'actualité." Et pourtant ce thème de la dénucléarisation totale est bien à plein en 2009 sur le devant de la scène, après en particulier et surtout l'allocution de Barak Obama le 5 avril 2009 à Prague, le nouveau président des Etats-Unis plaidant ce jour-là pour un monde complètement débarrassé à terme des armes nucléaires.

Cette prise de position du nouveau locataire de la Maison Blanche – renouvelée devant le Conseil de sécurité de l'ONU le 24 septembre 2009 – s'inscrit, on le sait, dans le prolongement des options retenues par le candidat démocrate, qui avait fait sienne l'initiative "global zéro" lancée en 2007 par quatre éminents hommes d'Etat américains : Henry Kissinger, Sam Nunn, William Perry et Georges Schultz, ces derniers ayant repris et prolongé leur proposition dans une conférence à Paris en décembre 2008.

A dire le vrai, cette thèse de "l'abolitionnisme nucléaire" n'est pas aussi nouvelle qu'on pourrait le croire avec les notations précédentes. De longtemps, en effet, elle est défendue par des "populistes" et des "pacifistes". Et elle n'a cessé de ressurgir régulièrement, surtout depuis la fin de la guerre froide. Mais il est clair que cette thèse paraissait jusqu'ici pour beaucoup utopique tant qu'elle ne bénéficiait pas de l'appui que lui apporte désormais le responsable de la première puissance mondiale : le président américain Barak Obama – sans compter les autres dirigeants (le premier ministre britannique Gordon Brown, …) qui semblent vouloir lui emboîter le pas.

Quel est le contenu de cette thèse du désarmement nucléaire mondial total (l'option "global zero") ?

Les défenseurs d'une planète où les armes nucléaires auront été demain totalement exclues entendent persuader que les perspectives d'un tel monde post-nucléaire sont tout à la fois possibles et indispensables.

– L'abandon total du nucléaire militaire est possible demain. L'affirmation ne manquera pas de surprendre tant il est vrai que traditionnellement l'arme nucléaire est présentée comme l'arme suprême que doit avoir toute nation qui entend tenir son rang et affirmer sa souveraineté, dont doit se doter tout Etat soucieux d'avoir une "assurance" contre les périls les plus extrêmes, une garantie de non-contournement vers un conflit de type conventionnel… Les partisans du "zéro nucléaire" veulent convaincre que ce point de vue "traditionnel" est dépassé et qu'on peut donc très bien abandonner le nucléaire militaire.

– D'abord parce que, au vrai, la possession de l'arme nucléaire n'est plus à leurs yeux l'expression et le symbole de la puissance des nations, celle-ci se mesurant désormais davantage sinon exclusivement en terme de forces économiques.

– Ensuite et surtout peut-être parce que les armes nucléaires ne sont plus d'aucune utilité face aux menaces d'aujourd'hui et de demain.

Après en effet, insistent les "abolitionnistes", les changements géostratégiques de 1989-1991, les attentats du 11 septembre 2001, nous sommes et serons toujours plus demain confrontés à des conflits asymétriques où l'inadaptation des forces nucléaires est particulièrement patente. Personne, poursuivent-ils, n'osera utiliser ou menacer d'utiliser les armes nucléaires dans un but de dissuasion ou de riposte dans le cadre de ces nouvelles conflictualités qu'on ne peut avoir de chances de "traiter" que par l'action de forces conventionnelles et de forces spéciales efficaces.

– Possible, l'abandon du nucléaire militaire est, qui plus est, demain, indispensable. Indispensable aux yeux des partisans de la dénucléarisation totale..., si l'on veut maîtriser la prolifération nucléaire. En effet, tant que les nations qui ont l'arme nucléaire continueront à terme à garder en partie un arsenal nucléaire, on ne peut qu'encourager les nations émergentes qui veulent s'affirmer sur la scène internationale à se doter ou (et) à développer les armes nucléaires. On voit donc bien, concluent les tenants du "zéro nucléaire", qu'on ne peut penser vraiment empêcher la prolifération qu'avec un engagement d'abandon total, complet du nucléaire, de la part en particulier des superpuissances nucléaires : Etats-Unis, Russie.

– Indispensable, l'élimination totale de l'arme atomique est bien ainsi au final la meilleure garantie de sa non-utilisation face à un "échiquier" stratégique mondial où la "multipolarité nucléaire" est profondément déstabilisatrice et dangereuse, avec le risque d'une apocalypse nucléaire.

On se doute que cette argumentation pour un monde sans armes nucléaires paraît trop idéaliste, sinon utopique, pour recueillir l'unanimité.

Présentons en effet maintenant les interrogations, les réserves que suscite la thèse de la dénucléarisation totale.

– Et d'abord l'abandon total du nucléaire militaire est-il demain vraiment possible ? Nombre de spécialistes mettent en avant en première analyse les difficultés pratiques entraînées par un tel projet de dénucléarisation totale : on a aujourd'hui, en effet, neuf pays qui possèdent environ 25 000 armes atomiques, dont plus de 12 000 sont prêtes à l'emploi. On devine intuitivement qu'il faudra beaucoup de temps, beaucoup d'argent pour faire "disparaître" la totalité de ces armes.

A supposer qu'on se soit mis d'accord – au terme d'une négociation mondiale – pour donner les moyens à l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de veiller au processus de dénucléarisation complète et de non-prolifération de la part d'Etats qui entendaient se doter de l'armement nucléaire.

Peut-on imaginer un accord unanime dans le cadre de cette négociation mondiale pour aller vers ce monde post-nucléaire ? On peut en douter. Beaucoup d'Etats continuent en effet à considérer le nucléaire comme socle indispensable d'une véritable politique de défense utile et adaptée à leur sécurité pour aujourd'hui et pour demain. Et sont prêts dès lors à voir, derrière le projet américain de dénucléarisation complète, la tentative des Etats-Unis de continuer à l'avenir à assurer leur leadership grâce à leur énorme supériorité en matière d'armes conventionnelles.

– Sceptiques, on le voit, vis-à-vis de la possibilité d'un désarmement nucléaire total, les réticences de beaucoup d'observateurs sont perceptibles – on le mesure déjà sur les remarques précédentes – vis-à-vis du caractère souhaitable, plus, indispensable d'un tel projet. On entend marquer ici que le nucléaire – à y regarder de près – a été au vrai hier, et peut donc encore l'être demain, un facteur de stabilité et de paix.

Un facteur de stabilité ? Ainsi, à leurs yeux, on peut soutenir que la prolifération nucléaire qu'a connue notre monde depuis 1945 se révèle avoir été dans la réalité un élément de stabilité.

Un facteur de paix ? La seconde partie du XXe siècle a su préserver le monde des grandes tragédies. Nous n'avons pas connu durant cette période "nucléarisée" les horreurs des deux guerres mondiales. Et on a donc tout lieu de penser – et de redouter – qu'un monde débarrassé des armes nucléaires serait à nouveau un monde livré à la course aux armements conventionnels qui pourrait mettre… à nouveau la planète à feu et à sang.

Que retenir au total ?

La dénucléarisation militaire complète de notre monde est une utopie… qui ne cessera d'être féconde. En poussant en effet vers le désarmement – et cette dynamique du désarmement nucléaire et de l'"arms control" se dessine pleinement en 2009 –, la "global zero option" invite et engage à réduire toujours plus demain les armements nucléaires. Mais, dans le même temps, on voit bien tout ce qui plaide pour la pérennisation des arsenaux nucléaires.

On ne se hasarde donc guère à avancer, au final, que l'avenir du nucléaire militaire ( à horizon 2030 au moins) ne cessera d'être le point de rencontre et le creuset d'une dialectique "maintien-déclin", ce "mix" contradictoire mais réel nourrissant les prises de position et les décisions des Etats en la matière, de la France en particulier.

Pierre Pascallon est professeur à la faculté de sciences économiques et sociales de Clermont-Ferrand.

 


Pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique, MM. Juppé, Norlain, Richard et Rocard
Publié le 15.10.09

Conçue dans la lutte extrême de la seconde guerre mondiale, l'arme nucléaire est devenue l'outil de la dissuasion mutuelle des deux protagonistes de la guerre froide, rejoints par le Royaume-Uni, la France et la Chine. La dissuasion, associée à la suprématie stratégique des "deux grands" de l'époque, a joué un rôle de limitation des conflits armés pendant la guerre froide ; elle a conservé en partie cette fonction depuis lors. Deux évolutions profondes de la scène mondiale obligent cependant à réexaminer le rôle de l'arme nucléaire pour demain.

D'une part, la variété des conflits après la fin des blocs offre beaucoup moins de prise aux mécanismes de la dissuasion. Beaucoup des acteurs y sont engagés avec des objectifs purement locaux, ne se rangent aux pressions d'aucune puissance globale et n'atteignent pas les intérêts vitaux des puissances nucléaires. Celles-ci ont opté durablement pour des politiques coopératives dans leurs rapports mutuels. Les seuls porteurs d'une contestation globale sont des acteurs non étatiques tentant de répandre leur fondamentalisme. La pertinence stratégique de la dissuasion connaît des "angles morts" de plus en plus larges.

D'autre part, l'instrument de régulation constitué par les accords antiprolifération à partir du traité de 1968 a perdu de son efficacité. Il a pu, voici deux ou trois décennies, amener certains Etats à ne pas acquérir l'arme nucléaire ou à s'en défaire. Mais les engagements des puissances nucléaires qui fondaient l'équilibre du système n'ont pas abouti. Israël, l'Inde et le Pakistan sont entrés dans le "club" sans résistance, le règlement des crises régionales les plus aiguës n'a pas été obtenu et les détenteurs de l'arme n'ont fait que des progrès limités dans le processus de désarmement auquel ils avaient souscrit.

Ces échecs de la non-prolifération, que confirment et accentuent les actions de l'Iran et de la Corée du Nord, ont des conséquences cumulatives : la légitimité des accords actuels est affaiblie par les proliférations déjà admises, l'efficacité d'un système fondé sur un petit nombre d'acteurs connaissant la cohérence stratégique de l'adversaire est minée par l'arrivée de nouveaux venus. Le phénomène contient des risques d'emballement à terme par la multiplication des protagonistes et par l'instabilité institutionnelle pouvant affecter l'un d'eux. La sécurité internationale est donc gravement en cause. Ajoutons que les succès relatifs obtenus contre la prolifération d'autres types d'armes peuvent être fragilisés par la propagation de la plus puissante des armes de destruction massive qu'est l'arme nucléaire.

La conséquence de ces observations est claire : la réussite de la non-prolifération est une nécessité première pour la paix, et elle repose sur des initiatives urgentes et beaucoup plus radicales des cinq puissances nucléaires reconnues par le traité de 1968. Elles doivent engager un processus conduisant de manière planifiée au désarmement complet, y associer pleinement les trois puissances nucléaires de fait, écarter tout projet de développement d'arme nouvelle, prendre plus d'initiatives et de risques politiques pour surmonter les crises régionales majeures.

Barack Obama, le président américain, a pris des positions très prometteuses dans ce sens à partir de son discours de Prague le 6 avril, puis de ses rencontres avec le président russe Dmitri Medvedev. Un mouvement stratégique majeur peut être en train de s'engager. Les obstacles prévisibles sont cependant massifs : l'attachement aux acquis de puissance de l'establishment politique et militaire aux Etats-Unis, la méfiance devant le changement des dirigeants russes et chinois, les stratégies régionales de l'Inde, du Pakistan et d'Israël, la difficulté d'obtenir la renonciation de la Corée du Nord et de l'Iran.

La France a une place spéciale dans ce débat par sa tradition d'indépendance, le sens des responsabilités que démontrent la stricte suffisance de son arsenal et la solidité de ses dispositifs de sécurité, sa participation persévérante et constructive à toutes les initiatives de limitation et de contrôle efficace des armements. Elle est tout aussi intéressée que les autres puissances nucléaires au rétablissement d'une non-prolifération crédible. Le message politique de paix et de justice qu'elle entend adresser au monde lui impose d'être un acteur dynamique et créatif du processus de désarmement effectif et équilibré qui peut s'amorcer et qu'espèrent la très vaste majorité des peuples de la planète et tous nos partenaires européens.

Au nom de leur expérience de ce sujet, les signataires de la présente déclaration expriment le voeu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d'en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités, en ouvrant les débats nécessaires dans ses institutions démocratiques et en préparant activement les échéances prochaines de négociation, en premier lieu la préparation de la conférence quinquennale d'examen du traité de non-prolifération nucléaire de 2010.


Alain Juppé, ancien premier ministre ; Bernard Norlain, général, ancien commandant de la force aérienne de combat ; Alain Richard, ancien ministre de la défense ; Michel Rocard, ancien premier ministre.


Les grandes puissances se mobilisent après les révélations sur un site nucléaire iranien secret

Publié le 27.09.09

La donne diplomatique pourrait-elle avoir brusquement changé avec la révélation subite d'un nouveau site nucléaire iranien, tenu secret depuis des années ? Alors qu'ils étaient réunis à Pittsburgh pour le G20, les présidents américain et français, Barack Obama et Nicolas Sarkozy, aux côtés du premier ministre britannique Gordon Brown, ont voulu en tout cas souligner, vendredi 25 septembre, devant la presse, la gravité des informations dont ils disposent.

Les trois dirigeants ont annoncé avoir demandé à l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) une enquête urgente sur un site identifié près de la ville iranienne de Qom. Construite sous une hauteur, cette installation est destinée à l'enrichissement d'uranium, une activité dont les résolutions successives du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'Iran, depuis 2006, ont demandé la suspension.

Selon nos informations, la France souhaitait que le site de Qom fasse l'objet d'une prise de parole des dirigeants occidentaux lors du sommet extraordinaire du Conseil de sécurité de l'ONU du 24 septembre, présidé par M. Obama et consacré au thème du désarmement nucléaire. Pour Paris, c'était le meilleur moment pour révéler à la face du monde l'ampleur des dissimulations iraniennes en matière de prolifération. Un passage du discours de M. Sarkozy aurait même été initialement préparé pour cela.

L'administration Obama s'est formellement opposée à ce que le grand déballage intervienne à ce moment. Elle voulait à tout prix éviter de "gâcher" l'impression de succès qui se dégageait de l'adoption à l'unanimité d'une résolution sur le principe de la recherche d'un monde sans arme nucléaire. C'est donc le lendemain, vendredi, que l'événement a eu lieu, alors que tout le monde était déjà à Pittsburgh (Pennsylvanie).

Il s'agit d'un tournant. Le facteur aggravant que constitue pour l'Iran l'existence du site de Qom a pour effet d'apporter des arguments supplémentaires aux Occidentaux devant la Russie et la Chine. Deux pays qu'ils tentent depuis des mois de convaincre d'accepter le principe d'un renforcement substantiel des sanctions internationales, au cas où les efforts de dialogue avec l'Iran, relancés par l'administration Obama, s'enliseraient.

Le sujet est "inquiétant", a dit M. Obama devant la presse. Il a ajouté, plus tard dans la journée, qu'il n'excluait "aucune option", tout en insistant sur le fait que sa "préférence va à la diplomatie". "Nous sommes prêts à mettre en oeuvre des sanctions supplémentaires et plus sévères", a déclaré Gordon Brown. "Si d'ici le mois de décembre, il n'y a pas de changement profond de la politique iranienne, des sanctions devront être prises, il en va de la paix et de la stabilité", a ajouté M. Sarkozy.

Les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France semblent s'être livrés à un formidable coup de poker, à quelques jours de la réunion prévue le 1er octobre à Genève entre les représentants des grandes puissances et un émissaire iranien - la première rencontre de ce type à impliquer l'administration Obama. Attrapé une nouvelle fois en flagrante violation de ses obligations internationales, l'Iran aura plus de mal, calculent les responsables occidentaux, à trouver des appuis diplomatiques extérieurs.

Le site de Qom était surveillé depuis des années par les agences de renseignement américaine, française, britannique et israélienne, selon nos informations. Il est le deuxième site clandestin d'enrichissement d'uranium à être découvert en Iran, après celui de Natanz, révélé en 2002. Depuis des mois, les responsables américains, britanniques et français, débattaient dans le secret de savoir quel serait le meilleur moment pour lever le voile, de préférence de manière fracassante, sur cette installation.

Au final, l'Iran a pris les devants, mais de façon partielle. Le 21 septembre, ayant compris que son secret était débusqué, la République islamique a adressé une lettre à l'AIEA à propos des équipements de Qom. Elle se gardait toutefois d'en détailler le contenu. Les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont transmis, jeudi, à l'Agence les briefings qu'ils avaient déjà préparés depuis des mois à cet effet.

Le site de Qom a une particularité : sa taille réduite (il peut accueillir 3 000 centrifugeuses tandis que Natanz est prévu pour 50 000 de ces appareils) ne permet pas d'y fabriquer du combustible pour centrale nucléaire. Alors qu'il s'agit de la raison constamment invoquée par l'Iran pour expliquer ses activités. Il pourrait en revanche servir à la production d'uranium hautement enrichi, la matière fissile utilisée dans les armes nucléaires.

Lorsque le président russe, Dmitri Medvedev, est sorti, mercredi, à New York, de son entretien bilatéral avec Barack Obama - qui lui aurait parlé à cette occasion du site de Qom, selon des officiels américains - il a déclaré que même si elles lui déplaisaient, parfois des sanctions pouvaient être nécessaires. Vendredi, il a déclaré que l'Iran devait fournir, le 1er octobre, "la preuve" des intentions "pacifiques" de son programme nucléaire. La Chine, quant à elle, apparaît toujours très réservée sur la possibilité de nouvelles sanctions.

Le site de Qom pourrait avoir pour finalité, dans l'esprit des dirigeants iraniens, de servir de solution de remplacement en cas de bombardement israélien de l'usine de Natanz. Des officiels américains indiquent qu'il ne pourra pas produire de l'uranium enrichi avant un an environ. Selon nos informations, sa construction est peu avancée, n'ayant pas dépassé le génie civil.

 


Le réveil du désarmement nucléaire et l'"option zéro"
Publié le 01.04.09

L'"option zéro", un monde sans armes nucléaires, est-ce possible ? Loin d'être une utopie pour pacifistes, l'idée a été défendue par Barack Obama pendant la campagne présidentielle américaine. Elle figurera en toile de fond des discussions que le chef de la Maison Blanche aura avec le président russe Dmitri Medvedev, mercredi 1er avril, à Londres, qui marqueront la reprise des négociations sur les armements nucléaires.

Il est temps : la planète est arrivée à un dangereux tournant de la prolifération nucléaire, les négociations russo-américaines sur le désarmement ont été laissées en jachère, et la Conférence sur le désarmement est en léthargie depuis treize ans. Les pays proliférants (Iran, Corée du Nord) n'ont pas tort de dénoncer l'hypocrisie des puissances nucléaires historiques (Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne et France), qui n'ont pas fait mine de respecter leur promesse du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), dont l'article 6 prévoit que les parties signataires oeuvreront en faveur d'un "traité de désarmement général et complet".

Certes, les appels de l'Iran en faveur de l'"option zéro" seraient plus crédibles, si la République islamique n'était pas suspectée de mener un programme secret pour produire de l'uranium hautement enrichi, une matière fissile permettant de mettre au point une arme nucléaire. Mais Gordon Brown, le premier ministre britannique, se pose lui aussi en défenseur d'un monde sans armes nucléaires, sans pour autant renoncer au renouvellement de sa flotte de sous-marins nucléaires dotés du missile Trident...

C'est bien la difficulté : l'élimination totale de l'arme atomique est la meilleure garantie de sa non-utilisation, mais comment désarmer collectivement ? La démocrate Ellen Tauscher, appelée à prendre en charge le dossier du contrôle des armements dans l'administration Obama, ainsi qu'Ivo Daalder, qui va devenir le prochain ambassadeur américain auprès de l'OTAN, sont des partisans de "Global zéro", du nom de la campagne mondiale qui a été lancée en janvier 2008.

L'intention de M. Obama de faire du désarmement nucléaire "l'élément central" de la politique nucléaire américaine a été bien accueillie par Moscou. D'autant que l'élargissement de l'Alliance atlantique aux marches de la Russie - qui cherche à se recréer une sphère d'influence -, la guerre de Géorgie d'août 2008, le projet américain d'installer un site de défense antimissile en Pologne et en République tchèque ont gravement hypothéqué les relations bilatérales.

Pendant huit ans, l'administration de George Bush s'est largement désintéressée du dossier du désarmement, sauf pour dénoncer unilatéralement le traité ABM (antimissile) de 1972, afin d'avoir les coudées franches pour se lancer dans un programme de défense antimissile dispendieux et à l'efficacité aléatoire.

Or le compte à rebours a commencé. Dans huit mois, le 5 décembre, le traité Start sur les armes stratégiques, qui a permis de réduire les arsenaux de chacune des deux grandes puissances de 10 000 à environ 6 000 têtes nucléaires, arrive à échéance. Au-delà, c'est l'inconnu. Le traité SORT de 2002 prévoit certes de ramener d'ici à 2012 les deux arsenaux à 1700-2 200 têtes nucléaires chacun, mais il expire à la même date.

Les discussions entre M. Obama et M. Medvedev ne peuvent déboucher sur l'"option zéro", mais nombre d'experts estiment que la Russie et les Etats-Unis pourraient ramener leurs arsenaux respectifs à 1 000 têtes nucléaires, sans nuire à la crédibilité de leur dissuasion.

M. Obama dispose d'une panoplie d'autres moyens pour étayer ses intentions en matière de désarmement nucléaire. Outre que le nombre d'armes atomiques en alerte pourrait être fortement réduit, le chef de la Maison Blanche s'est engagé à faire ratifier le traité d'interdiction complète des essais nucléaires (CTBT) par le Congrès. Au-delà, la relance des négociations en faveur d'un traité d'interdiction de la production des matières fissiles accroîtrait l'autorité de Washington vis-à-vis des Etats proliférants.

Enfin, l'administration Obama, qui n'est pas convaincue de la nécessité de la défense antimissile en Europe, serait prête à y renoncer si Moscou réussissait à convaincre Téhéran d'abandonner son programme nucléaire militaire.

Un cercle nucléaire vertueux pourrait donc être engagé à la faveur de la reprise des négociations russo-américaines sur le désarmement nucléaire. Si elles sont fécondes, l'échec annoncé de la Conférence sur le désarmement de 2010 pourra être conjuré. Lors d'étapes ultérieures, les autres puissances reconnues, la Chine, la Grande-Bretagne et la France, devront elles aussi réduire leur arsenal, ne serait-ce que pour donner l'exemple aux puissances "de fait" (Inde, Pakistan et Israël), et couper court à l'aventurisme nucléaire de l'Iran et de la Corée du Nord.

Si une telle perspective semble encore relever de l'utopie nucléaire, l'alternative est connue : une "cascade" de proliférations, la mort définitive du régime de non-prolifération, une hausse de la probabilité d'emploi de l'arme nucléaire, et la renucléarisation des relations internationales. Ce n'est une option pour aucun pays.

 

 


Le désarmement nucléaire, entre vision et utopie
Publié le 18.04.09

Le tir d'une fusée nord-coréenne, le 5 avril, a été la meilleure et la pire des choses pour Barack Obama : il a illustré la pertinence de ses propositions en faveur du désarmement nucléaire mondial, et souligné combien cet objectif peut apparaître vain. La démonstration a mis en lumière l'inefficacité de la stratégie américaine de la carotte et du bâton pour amener Pyongyang à se soumettre. L'Iran, qui continue de narguer la communauté internationale, n'aura rien perdu de la leçon.

Si l'Amérique parvient à convaincre la Russie de ramener son arsenal nucléaire à la portion congrue, puis à obtenir un effort comparable des autres puissances "dotées" (Chine, Grande-Bretagne, France), voire des pays nucléaires de fait (Inde, Pakistan, Israël), il restera toujours les Etats "voyous", peu susceptibles d'être convaincus par les arguments rationnels de Barack Obama.

Il n'en demeure pas moins que son discours de Prague était courageux et visionnaire, et qu'il a eu le mérite de bousculer le statu quo où se complaisaient jusque-là les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU. Il méritait mieux en tout cas que la réaction crispée française, ce vieux démon du coq gaulois dressé sur ses ergots entonnant le chant du "On ne vous a pas attendu pour y songer" (au désarmement nucléaire) !

Courageux, utopiste et plein de zones d'ombre : car un monde débarrassé des armes nucléaires sera-t-il plus sûr, sachant qu'il est probable que la course aux armements conventionnels y batte son plein ? Après tout, la première partie du XXe siècle n'a pas eu besoin d'armes nucléaires pour mettre la planète à feu et à sang. Les partenaires de Washington ne font pas preuve d'une excessive méfiance en soulignant qu'un monde sans armes atomiques risque d'être dominé par l'Amérique, dont l'arsenal conventionnel continuera de bénéficier d'une écrasante suprématie.

Dans le débat entre "abolitionnistes" du nucléaire et conservateurs réalistes, les arguments sont tranchés. Les seconds défendent l'idée que les armes nucléaires ont contribué à stabiliser le monde. L'équilibre de la terreur entre les deux "grands", fondé sur la destruction mutuelle assurée, cela n'a pas si mal fonctionné pendant soixante ans.

Mais ce raisonnement est probablement arrivé au bout de sa logique. Avec le recours croissant à l'énergie nucléaire civile, les risques de prolifération vont se multiplier. L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) prévoit qu'il y aura 60 % de réacteurs nucléaires en plus dans le monde en 2030. Certes, il n'y a pas de fatalité à ce que la maîtrise du nucléaire civil conduise à l'engrenage de la fabrication d'une bombe, procédé technologique bien plus complexe.

Reste que plusieurs pays ayant développé une arme atomique l'ont fait en détournant une application civile : la crainte est que l'Iran suive le mauvais exemple de l'Inde. Or si Téhéran parvient à ses fins, le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) aura vécu, et bien des pays s'engouffreront dans la brèche. Il est donc indispensable, comme le propose Barack Obama, de colmater le TNP, de lui donner "plus de moyens et d'autorité", et d'encadrer la production de matières fissiles.

Cela suppose d'y consacrer des moyens financiers considérables. Cela suppose aussi que les grandes puissances nucléaires, qui privilégient parfois leurs intérêts commerciaux, donnent l'exemple : les Etats-Unis et la France n'ont pas rendu service au régime de non-prolifération en acceptant que le Groupe des fournisseurs nucléaires (NSG) accorde un passe-droit à l'Inde.

La vision de Barack Obama est-elle réaliste ? Sans doute pas. Soucieuse de ne pas recommencer une course aux armements qui l'a laissée exsangue à la fin de la guerre froide, la Russie a répondu favorablement aux ouvertures du président américain. Mais elle a aussi annoncé son intention de moderniser ses armements stratégiques : le nucléaire, c'est ce qui reste à la Russie de son statut de grande puissance, et elle n'y renoncera pas facilement.

Sourde à toute idée de réduire son arsenal, la Chine poursuit méthodiquement sa longue course à la parité stratégique avec les Etats-Unis et avec sa rivale asiatique, l'Inde. Israël a lui aussi des préoccupations fort éloignées de la non-prolifération : le nucléaire, dans la vision un peu schizophrénique d'un monde musulman tendu vers la disparition de l'Etat hébreu, c'est une police d'assurance. Et la France, dont l'arsenal nucléaire vaut en grande partie son statut au Conseil de sécurité, renoncera-t-elle facilement à celui-ci ?

La vision de Barack Obama d'un monde sans armes nucléaires n'est pas, il l'admet, l'objectif d'une seule génération. Surtout qu'il ne servira à rien de s'attaquer à la prolifération nucléaire si on ne se préoccupe pas des risques radiologiques, biologiques et chimiques, de l'arsenalisation de l'espace et de la prolifération des missiles...

Peut-être, en effet, le président américain fait-il rêver la planète en lui promettant un monde débarrassé du risque d'un "big-bang" nucléaire. Mais le moment, n'en déplaise aux sceptiques, est bien choisi : l'impunité dont bénéficient la Corée du Nord et l'Iran, l'exemple de la contrebande nucléaire donné par le Pakistanais A. Q. Khan incitent à penser qu'il y a urgence. Et à croire à l'utopie.


Barack Obama assure à Prague qu'un monde sans armes nucléaires est possible
Publié le 07.04.09

Ceux qui se demandaient pendant la campagne électorale quelle vision du monde animait le candidat Obama ont eu la réponse, dimanche 5 avril, à Prague. Dans une atmosphère printanière, le président des Etats-Unis a assuré qu'un monde sans armes nucléaires est possible et que la prolifération n'est pas une fatalité. Et il a repris le slogan devenu universellement célèbre : "Yes we can." Derrière lui, se découpait le château de Prague, dans un plan soigneusement étudié pour les caméras. L'image, légèrement brumeuse, resterait pour la postérité, tout comme les phrases : "Le fatalisme est un ennemi mortel : si nous pensons que la prolifération des armes nucléaires est inévitable, alors c'est que nous admettons en nous-mêmes que leur utilisation est inévitable. Nous devons ignorer les voix de ceux qui disent que le monde ne peut pas changer."

Barack Obama arrive à la dernière partie de son voyage en Europe, celle qu'il consacre à la Turquie. Il n'a pas craint de rappeler, dimanche 5 avril à Prague, en présence des Vingt-Sept, que ce pays devrait, selon lui, faire partie de l'Union européenne.

Le président américain peut d'ores et déjà se prévaloir d'avoir ouvert une nouvelle page dans la politique étrangère de son pays. Non seulement il a plaidé pour l'élimination des armes nucléaires, mais il en a fait l'"objectif à long terme" de sa politique. Une révolution que le conservateur John Bolton et ses amis ont jugée "utopique" faisant mine d'oublier que Ronald Reagan avait lancé, lui aussi, un appel à l'élimination des armes nucléaires lors de son sommet de 1986 avec M. Gorbatchev à Reykjavik. M. Obama a lui même reconnu que le but ne sera pas atteint rapidement, "peut-être pas de mon vivant".

Si la non-prolifération est la "signature" de M. Obama, le sujet sur lequel il a travaillé dès son arrivée à la commission des affaires étrangères du Sénat, il n'avait jamais développé un projet aussi articulé. Le raisonnement qui sous-tend la doctrine Obama peut être résumé ainsi : pour amener l'Iran à renoncer à ses ambitions, les sanctions ne suffisent pas. Il faut passer par une négociation globale, et commencer par une réduction des arsenaux américains. "Si nous voulons mobiliser la communauté internationale contre l'Iran ou la Corée du Nord, nous devons être irréprochables sur le plan de la morale", a expliqué Gary Samore, le conseiller à la non-prolifération de la Maison Blanche.

De Londres à Ankara, M. Obama a ouvert une nouvelle page aussi par son ton : post-guerre froide, multipolaire. Il a appelé à en finir avec les vieux conflits. Il a encouragé les Indiens et Pakistanais à se concentrer sur leur défi commun - la pauvreté - plutôt que sur leur différend territorial (au Cachemire). En Turquie, il était attendu sur la question du génocide arménien.

Les journalistes américains ont noté qu'il avait beaucoup parlé des erreurs commises par les Etats-Unis, ce qui lui permet de plaider plus efficacement que la page est tournée. Au G20, il a reconnu la responsabilité de la dérégulation à l'américaine dans l'effondrement de la finance mondiale.

Devant les étudiants de Strasbourg, il a parlé d'Abou Ghraib, l'ancienne prison américaine en Irak, un nom qui ne revient pas souvent dans le discours public américain, en essayant de les convaincre qu'ils peuvent désormais se joindre aux Etats-Unis sans avoir peur de "se regarder dans la glace".

Lors d'une conférence de presse à Londres, il a dit que les Etats-Unis polluaient à un rythme tel que si Indiens et Chinois usaient autant d'énergie, "nous aurions déjà tous fondu". A Prague, il a rappelé un fait qui lui non plus n'est pas souvent dit en ces termes : les Etats-Unis sont les seuls à avoir lancé une bombe A. Ce qui leur donne, selon lui, "l'autorité morale" pour proposer un désarmement complet.

 

ACCENTS PACIFISTES

Le pragmatique, le commandant en chef qui a envoyé ses premières troupes en Afghanistan a parfois manifesté des accents pacifistes. A la guerre froide et à la décennie de la toute-puissance américaine, il propose de faire succéder un monde de coopération où chacun trouverait son avantage. Et les Etats-Unis ne seraient pas obligatoirement en position dominante. Interrogé sur l'"exception américaine", cette théorie qui veut que les Etats-Unis, par la manière dont ils se sont créés, ont un destin particulier, M. Obama a eu une réponse révélatrice. Il croit, bien sûr, à l'exception américaine. Mais "je soupçonne que les Anglais croient à l'exception britannique ou les Grecs à l'exception grecque" (Il venait de rencontrer le président grec, dans une séance bilatérale pouvant difficilement contre-balancer plus de vingt-quatre heures en Turquie).

M. Obama n'en était qu'à son premier grand voyage. Il s'est montré d'une grande patience, même si on a compris à quelques éternuements qu'il était enrhumé, et à quelques réflexions qu'il n'était pas dupe. "L'Europe fait penser au Sénat américain. Il y a des marchandages...", a-t-il glissé après plusieurs heures de négociations sur le choix du secrétaire général au sommet de l'OTAN. Même si la presse américaine a déjà commencé à critiquer l'absence de résultats concrets après toutes ces concessions et mains tendues, il est trop tôt pour en juger. En deux mois et demi, les chantiers ont été nombreux. Les débuts avec l'Iran, comme avec la Syrie, sont jugés encourageants. Un assouplissement de l'embargo avec Cuba est en chantier. Même Hugo Chavez a demandé un "nouveau départ" (reset, le mot en vogue) pour les relations entre le Venezuela et Washington.

Le tir nord-coréen de dimanche a fait quelque peu retomber la portée du discours de M. Obama, même s'il a assuré que le test ne faisait que souligner l'urgence d'agir contre la prolifération nucléaire.

Mise à l'épreuve du président ? Interrogé, le porte-parole de la Maison Blanche, Robert Gibbs, a érigé un mur de protection : "Cela n'a rien à voir avec le président Obama. Les Nord-Coréens ont ignoré les résolutions internationales depuis des années et au moins les deux dernières présidences." Modestie là aussi, autrement dit.