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Dennis Rodgers
Au pays des maras et des pandillas
Envío, Managua via Courrier international - n° 918 - 5 juin 2008
Les gangs dAmérique centrale défraient la chronique. Ils sont en effet violents et hors la loi. Mais ils servent souvent de boucs émissaires aux autorités. Enquête.
Le dernier
conflit militaire dAmérique centrale a beau avoir pris
fin officiellement au Guatemala en 1996, la région enregistre
aujourdhui le taux dhomicides le plus élevé
du monde. Cette nouvelle violence, qui est essentiellement
constituée dactes délictueux et criminels, et non
plus politiques, est associée généralement
à la violence des jeunes. Les pandillas [bandes de
jeunes ou gangs] sont devenues le point de mire de tous les
analystes, tant leur développement sest accru au cours
des vingt dernières années. On les accuse de toutes
sortes de délits, qui vont du menu larcin aux attaques
à main armée et du viol au trafic de drogue. Certains
ont même tenté détablir un lien entre leurs
activités et les groupes dopposition armés ou les
groupes terroristes internationaux. Un rapport de lUS Army War
College publié en 2005 assure ainsi que les gangs
centraméricains représentent une nouvelle
insurrection urbaine, dont lobjectif est de
renverser les gouvernements de la
région.
Le phénomène social des gangs est en
réalité mal compris et donne lieu à toutes
sortes de mythes et de stéréotypes. Peu
dinformations fiables sont disponibles, et les statistiques
officielles sont dautant plus problématiques
quelles se fondent sur des listes incomplètes, une
méthode de recueil de données imparfaite et de fortes
interférences politiques. Selon les chiffres officiels, les
pandillas regrouperaient près de 70 000 jeunes en
Amérique centrale, mais les ONG et les universitaires estiment
quils pourraient être plus nombreux : jusquà
200 000.
De la même façon, les estimations des violences
délictuelles et criminelles attribuables aux gangs oscillent
entre 10 % et 60 % de lensemble des violences commises dans la
région. A défaut de données fiables,
différentes études mettent laccent sur la
diversité des pandillas. Les gangs du Salvador, du
Guatemala et du Honduras sont plus violents que ceux du Costa Rica et
du Nicaragua. Et, bien que lon ait généralement
tendance à les mettre tous dans le même sac, il faut
distinguer les pandillas, qui sont nationales et
localisées, des maras, bandes organisées qui trouvent
leurs origines à lextérieur des frontières
nationales.
Les pandillas, qui existent depuis longtemps, ont connu un
nouvel essor dans les années 1990, lorsque les militaires
soldats ou guérilleros sont retournés,
après les accords de paix, dans leurs villages.
Confrontés à lincertitude économique et
politique, et formés à laction collective, ces
ex-soldats commencèrent à sorganiser sur le
modèle des groupes dautodéfense locaux. Ils
cherchaient avant tout à protéger les habitants de
leurs communautés. Ces pandillas, devenues au fil des
ans de plus en plus hiérarchisées et
ritualisées, représentaient en quelque sorte une
réponse institutionnelle organique, localisée et
autochtone face à linsécurité ambiante de
laprès-guerre.
Les maras, elles, sont des organisations plus homogènes
dont lorigine est directement liée à des
phénomènes migratoires particuliers. Il en existe
actuellement deux en Amérique centrale, la Mara Dieciocho
(M18) et la Salvatrucha (MS13), et elles ne sont actives quau
Salvador, au Guatemala et au Honduras, quoiquelles commencent
à se propager au Mexique.
Apparue dans la 18e Rue de Los Angeles, la Mara 18 est issue
dun gang créé dans les années 1960 par des
immigrés mexicains et qui sest développé
dans les années 1970 et 1980 grâce à
lafflux de réfugiés salvadoriens et
guatémaltèques. Vers 1985, des jeunes dune
deuxième vague de réfugiés salvadoriens
créèrent un groupe rival : la Mara Salvatrucha, nom qui
associe le mot marabunta, la migration destructrice de
fourmis, à trucha, qui en argot salvadorien signifie
aigu. En 1992, à la suite des émeutes
violentes qui avaient suivi laffaire Rodney King, lEtat
californien approuva une loi assimilant les délinquants
mineurs à des adultes, ce qui permit aux autorités
denvoyer des centaines de mareros en prison. Puis, en
1996, une loi du Congrès américain autorisa
lexpulsion de tout délinquant nayant pas la
nationalité étasunienne ou qui, récemment
naturalisé, ferait lobjet dune peine
supérieure à un an de prison. Entre 1998 et 2005, les
Etats-Unis ont ainsi expulsé près de 46 000
Centraméricains ayant purgé leur peine, et 160 000
immigrés clandestins.
Plus de 90 % de ces expulsés, dont beaucoup étaient
membres de la Mara 18 et de la Salvatrucha, étaient des
ressortissants du Salvador, du Guatemala et du Honduras. Lorsque ces
jeunes mareros, arrivés aux Etats-Unis enfants, sont
rentrés dans leur pays dorigine, quils
connaissaient à peine, ils ont naturellement cherché
à reproduire les structures et les modes de comportement qui
leur avaient permis de se forger une identité et un sentiment
de sécurité aux Etats-Unis.
La population carcérale du salvador a doublé entre
2004 et 2007
Ils ont ainsi très vite entrepris de former, dans leur nouvel
environnement, des bandes ou des sections locales de
leurs maras, qui ont peu à peu attiré les jeunes
du pays, au point que ces nouvelles maras ont rapidement
supplanté les pandillas locales. Bien que chaque bande
revendique ouvertement ses liens avec lune des deux
maras et bien que les bandes de différents quartiers
affiliées à la même mara puissent se
liguer pour se battre contre des bandes de la mara adverse,
aucune nest dotée de véritables structures
fédérales et moins encore transnationales.
Contrairement à ce quaffirment souvent les
médias, ni la M18 ni la Salvatrucha ne sinscrivent dans
une chaîne hiérarchique précise. Rien ne prouve
que les maras du Salvador, du Guatemala ou du Honduras
collaborent entre elles, et encore moins avec les maras
originelles de Los Angeles. Leurs membres ne sont liés que par
leur expérience commune de mareros aux Etats-Unis
renvoyés dans leur propre pays. Cest dailleurs ce
qui explique quil ny ait pas de maras au
Nicaragua. Les Nicaraguayens représentent moins de 3 % de
lensemble des expulsés centraméricains. De plus,
ils émigrent plus volontiers en Floride, où la culture
des gangs est différente de celle de Los Angeles.
La presse à sensation ne se prive pas dassocier les
pandillas et les maras centraméricaines au
trafic migratoire, aux enlèvements, au trafic de drogue et au
crime organisé international. Si lon en croit
différentes études, il apparaît que la grande
majorité de ces gangs commettent essentiellement des vols et
des agressions, et quil sagit généralement
dactes de délinquance individuels. On a cependant
remarqué que les maras exercent désormais un
chantage sur les autobus et taxis qui traversent les territoires
quelles contrôlent pour leur extorquer un
impôt. Elles rançonnent également des
commerçants locaux, exigeant de largent en guise
dimpôt de protection.
Depuis dix ans, les pandillas et les maras sont par
ailleurs de plus en plus actives dans le trafic de drogue. Il
ny a là rien de surprenant lorsquon sait que la
consommation de drogue est étroitement liée à
lappartenance à une pandilla ou à une
mara et que lAmérique centrale est devenue une
plaque tournante du trafic : en effet, plus de 80 % de la
cocaïne qui circule entre les pays producteurs andins et les
consommateurs du Nord transite par la région.
Il est toutefois certain quaucun de ces gangs nintervient
dans le trafic à grande échelle ni dans la vente de
drogue en gros, même si certaines études montrent que
les chefs des petits cartels locaux sont souvent danciens
membres de la pandilla ou de la mara locales qui ont
pour ainsi dire réussi leur examen de passage.
Certains signes indiquent également que lintervention
des pandillas et des maras dans le trafic de drogue se
traduit par des comportements plus violents. De fait, la plupart des
victimes de cette violence sont les membres des gangs
eux-mêmes, comme en témoignent tragiquement les
véritables guerres que se livrent, par exemple, les membres de
maras rivales dans les prisons
guatémaltèques.
La guerre que mènent depuis quelques années les
gouvernements dAmérique centrale contre les maras
est le facteur qui a le plus contribué à intensifier la
violence de ces groupes. La première phase de ce nouveau
conflit régional a débuté au Salvador en juillet
2003, avec ladoption de la politique de la mano
dura [main dure], qui prévoyait
lemprisonnement immédiat de tout marero
présumé sur la simple base de ses tatouages ou
dun comportement public susceptible dindiquer son
appartenance à une mara, ce délit étant
passible de peines allant de deux à cinq ans de prison,
applicables à tout marero de 12 ans ou plus. Entre
juillet 2003 et août 2004, 20 000 mareros
salvadoriens ont été arrêtés, mais 95 %
ont été remis en liberté lorsque la Cour
suprême a déclaré inconstitutionnelle la loi de
la mano dura, estimant quelle violait la
convention des Nations unies sur les droits des enfants. Une nouvelle
politique, dite de la mano super dura [main
superdure], a aussitôt pris le relais, veillant à
respecter les clauses de la convention des Nations unies tout en
prévoyant des peines de prison pouvant aller
jusquà cinq ans pour les mareros de plus de 18
ans et jusquà neuf ans pour les chefs de bande. Entre
2004 et 2007, la population carcérale du Salvador a ainsi
doublé, passant de 6 000 à 12 000 détenus, dont
40 % ont été arrêtés pour leur
appartenance à une mara.
Les politiques répressives en amérique centrale sont
un échec
Pratiquement dans le même temps, en août 2003, le
Honduras imposait une politique similaire dite de
tolérance zéro, partiellement
inspirée de linitiative de lancien maire de New
York Rudy Giuliani. Cette mesure a entraîné une
réforme du Code pénal et le vote dune loi qui
punissait le délit dappartenance à une
mara de douze ans de prison, peine qui fut par la suite
portée à trente ans demprisonnement.
Parallèlement, le Honduras a adopté des mesures visant
à resserrer la collaboration entre la police et
larmée dans la lutte contre les maras, au travers
de patrouilles urbaines conjointes renforcées, dans certains
cas, par des blindés. Le Guatemala a pour sa part mis en place
son plan coup de balai en janvier 2004.
Si les populations centraméricaines, angoissées par
lactivité des maras et des pandillas, ont
accueilli favorablement toutes les mesures visant à durcir les
peines et la législation, les associations de défense
des droits de lhomme les ont en revanche
dénoncées, estimant quelles risquaient
dencourager les abus systématiques des droits de
nimporte quel suspect. Amnesty International a
présenté des éléments
corroborés par le département dEtat
américain prouvant quil existait au Honduras et
au Guatemala des escadrons de la mort paramilitaires qui cherchaient
délibérément à exterminer les
mareros et ciblaient souvent toute la jeunesse marginale.
En septembre 2003, lors du sommet régional des chefs
dEtat réuni à Tegucigalpa, les gouvernements
centraméricains ont plaidé en faveur dune
coopération et scellé des alliances pour affronter ce
quils qualifiaient de menace de déstabilisation
plus immédiate que nimporte quelle guerre ou
guérilla conventionnelle. Le 15 janvier 2004, le
Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua ont
accepté de lever tous les obstacles juridiques à la
traque des mareros et pandilleros de toute nationalité
sur lensemble de lAmérique centrale. Le 8 mars
2005, le président du Salvador, Tony Saca, et son homologue
guatémaltèque, Oscar Berger, se sont mis daccord
pour mettre en place une force commune de sécurité
chargée de patrouiller sur leur frontière commune et de
contrer lactivité des maras.
Les gouvernements centraméricains ont également
tenté dentraîner les Etats-Unis dans cette
guerre. En décembre 2004, le FBI a
créé un groupe de travail sur les maras. En
février 2005, lagence de renseignements
américaine annonçait louverture à San
Salvador dun bureau spécial chargé de coordonner
la lutte contre les maras et pandillas à
léchelle de la région.
Les dirigeants militaires centraméricains ont officiellement
invité larmée étasunienne à les
aider à mettre sur pied une force multinationale
dintervention pour endiguer les maras et les
pandillas dAmérique centrale projet qui
na toujours pas été concrétisé.
Ces initiatives, qui, au départ, semblaient réduire la
délinquance des gangs, ont été des succès
éphémères. Plusieurs études montrent que
les maras et les pandillas se sont radicalisées
tout en se faisant plus discrètes. Leurs membres optent
désormais pour des symboles dappartenance moins
ostentatoires, par exemple en effaçant leurs tatouages pour
éviter dêtre repérés et
arrêtés par la police.
Il est évident que la politique répressive des
gouvernements centraméricains est un échec. Elle semble
avoir aggravé le problème, radicalisant les
pandillas et les maras et de déclenchant une
spirale de la violence faite de vengeances et de représailles.
Cette répression est contre-productive en ceci quelle
est peut-être en train de générer un nouveau type
de gangs étatiques, dont lobjectif est
maintenant de défier lEtat. De plus, aucune
répression ne saurait régler les problèmes
sous-jacents qui sont à lorigine de ces
phénomènes sociaux.
Les gouvernements centraméricains sen prennent aux
pandillas et aux maras pour ne pas avoir à
adopter dautres mesures susceptibles de résoudre
lexclusion sociale, labsence de débouchés
et les abîmes dinégalité sur lesquels ils
assoient leur pouvoir et leurs privilèges. Cette situation a
des conséquences plus graves que la paralysie sociale. Pour
ceux qui saccrochent à leur pouvoir, les maras et
les pandillas deviennent en réalité
dexcellents boucs émissaires auxquels on fait porter la
responsabilité de linstabilité de la
région, occultant ainsi les causes profondes du
problème.
* Anthropologue à luniversité de Manchester
(Grande-Bretagne).