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Claude Leblanc
Bush tisse sa toile en Irak
Courrierinternational.com 6 août 2003
Si le conflit en Irak est
officiellement terminé, il se poursuit sur un autre front,
celui des médias. Les Etats-Unis sassurent que la presse
noublie pas de servir leurs intérêts.
Depuis lavènement des moyens de communication de masse, les Etats nont eu de cesse de tenter de les contrôler afin dassurer leur pérennité ou du moins de défendre leurs intérêts. Dans bien des cas, il était difficile de faire la différence entre information et propagande même si, dans certains pays comme lUnion soviétique ou lAllemagne nazie, la propagande fut élevée au rang dart à part entière. Au cours des conflits qui ont suivi la Première Guerre mondiale, les belligérants ont toujours mis un point dhonneur à accompagner leur présence dans les régions ou les pays quils occupaient par une mainmise sur les médias. Il suffit de se souvenir du fameux slogan, Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand, que la Résistance française faisait circuler pour rappeler à la population quil fallait se méfier des propos tenus sur lantenne de cette station de radio.
Les années ont passé et la nature des conflits a évolué. Aujourdhui on se bat au nom de la démocratie. Pour accompagner cette croisade, les champions de la cause démocratique savent très bien que leur combat doit saccompagner dune prise en main des médias. La presse libre est un élément crucial dun Irak libre, expliquait Ari Fleischer, le porte-parole de la Maison-Blanche, quelques minutes avant la première intervention télévisée de George Bush sur la toute nouvelle chaîne de télévision Towards Freedom TV (Vers la liberté TV), ça ne sinvente pas. Derrière cette chaîne, le ministère de la Défense américain qui a mis au point un vaste plan média pour lensemble de lIrak. En dehors des programmes télévisés diffusés à raison de cinq heures par jour, les forces armées anglo-américaines ont commencé à diffuser un quotidien dans le sud du pays. Tiré à plus de 10 000 exemplaires, le journal Azzaman (Le Temps) a pour but de montrer aux Irakiens à quoi ressemble la vérité. Distribué par les militaires britanniques depuis leurs chars, le journal se veut néanmoins libre et indépendant. Créé en 1997 à Londres par des exilés irakiens, Azzaman affirme que les Britanniques ninterfèrent pas dans son contenu éditorial même si ce sont les soldats britanniques qui jouent le rôle du distributeur.
Damer le pion à Al Jazira
Reste que les professionnels de la presse demeurent perplexes devant ces initiatives. Lors dune récente réunion à Rabat, au Maroc, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) et la Fédération des journalistes arabes ont tenu à rappeler quil était indispensable de créer un nouvel ordre médiatique en Irak qui devra refléter le pluralisme dans son sens le plus large, la liberté de la presse et lindépendance éditoriale. Aidan White, le patron de la FIJ, rappelait également que la construction de la paix et de la démocratie revenait aussi à bâtir des structures médiatiques et une culture journalistique indépendante de tout intérêt politique. Mais ces belles paroles ne font guère le poids devant les intérêts nationaux dune grande puissance comme les Etats-Unis. Comme le remarquait Anthony York dans les colonnes de Salon Magazine, lempressement de George Bush et de Tony Blair à apparaître sur les écrans irakiens traduit le rôle important que les deux hommes accordent aux médias dans la reconstruction du pays. Et si les Américains promettent que le contrôle militaire sur les médias est temporaire, cela ne signifie pas pour autant que les Etats-Unis se retireront du jeu médiatique dans la région. Bien au contraire. Le Congrès a débloqué plus de 62 millions de dollars (55 millions deuros) pour le lancement dune chaîne satellitaire susceptible de damer le pion à Al Jazira, sappuyant sur le succès de Radio Sawa, la nouvelle voix de lAmérique au Moyen-Orient. Compte tenu de lampleur des investissements nécessaires à la création dune chaîne de télévision, dune station de radio ou dun journal, seuls les Etats sont en mesure den assurer le fonctionnement, comme en témoigne le désir de Jacques Chirac de lancer une chaîne dinformation en continu.
Comment la population irakienne perçoit-elle ce bouleversement médiatique ? Les avis sont partagés. Pour certains observateurs, les Irakiens risquent de considérer linformation made by the Pentagon comme une nouvelle forme de propagande étatique comme ils lont vécue pendant le règne de Saddam Hussein. Dautres estiment quil ne sagit que dune étape et que les Irakiens sauront faire la différence avec le temps et se tourner vers les médias qui tiendront compte de leurs préoccupations et non de celles des Etats-Unis ou du Royaume-Uni.