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Gabriella Saba
BRÉSIL - Le combat des casseuses de noix de babaçu
La Repubblica delle Donne via Courrier international - n° 908 - 27 mars 2008
Dans la région du Nordeste, les femmes récoltent les noix de babaçu, une variété de cocotier qui pousse spontanément en lisière de la forêt amazonienne. Face aux propriétaires terriens qui défrichent, elles résistent
Un jour, Lula, notre
président, est venu ici. Et il nous a toutes
embrassées. Une par une. Mon Dieu, comme cétait
beau ! se souvient, émue, dona Francisca. Avec ses
cheveux courts et crépus, sa casquette de base-ball et son
tee-shirt sur lequel est écrit Babaçu
livre [Babaçu libre], cette femme de 66 ans
a des allures de leader de groupe rock. Elle est
dailleurs la meneuse de lEncantadeiras Band
[Enchanteresses Band], douze femmes qui dénoncent en
musique à travers tout le Brésil les injustices
sociales et la dureté de la vie dans le Nordeste, la
région plus pauvre du Brésil. Dona Francisca est aussi
responsable pour lEtat de Piauí de la
communication du Mouvement inter-Etats des casseuses de noix de
babaçu [MIQCB], un réseau qui
fédère depuis 1991 toutes les organisations qui se
battent pour que les femmes brésiliennes puissent
récolter librement les fruits du babaçu.
Cet arbre de la famille des palmiers pousse spontanément dans
cette région défrichée à outrance par les
propriétaires terriens, qui préfèrent
récolter du soja. Parmi les nombreux conflits qui agitent le
pays, cette bataille pourrait sembler anecdotique, mais le
babaçu est vital pour léconomie des paysans du
Nordeste. Et cest aussi un symbole. Un peu comme la feuille de
coca en Bolivie. Dans de nombreuses régions, le babaçu
représente 60 % des revenus des familles, et les agriculteurs
lont presque élevé au rang de divinité.
Ils élisent chaque année le roi des babaçus
larbre le plus majestueux et Miss Babaçu
la cueilleuse la plus habile au cours dune
fête où les danses et la nourriture sont
dédiées à la plante. Dans le seul Etat de
Piauí, les babaçus sétendent sur 2
millions dhectares ; dans lEtat de Pará ils
poussent sur 1,8 million dhectares. Passé la
frontière entre le Pernambouc et le Piauí, les
babaçus deviennent les rois du paysage. De leurs noix on
extrait une huile dont on fait du savon et une farine dont on fait de
la pâte. La coquille est utilisée comme
combustible. Le babaçu est notre
mère, explique Dominga, une femme de 54 ans portant
une longue tresse noire et dont la robe étriquée ne
dissimule pas la maigreur. Dans les campagnes du Nordeste, toutes les
femmes sont quebradeiras, littéralement
casseuses : elles détachent les fruits des arbres
et elles les vendent. Mais cette pratique est de fait interdite. Les
terrains sur lesquels poussent ces palmiers sont la
propriété des fazendeiros
[propriétaires terriens], qui considèrent que
les casseuses volent les noix parce quelles les
récoltent sans autorisation. Mais cest la survie de ces
femmes et de leurs familles qui est en jeu. Souvent, leurs incursions
sont réprimées physiquement, par des hommes en armes. A
ce mélange complexe dintérêts,
dinterdictions et de contradictions il faut ajouter le
problème de lenvironnement. Les latifundistes, peu
sensibles à lécologie, ont en effet
commencé à défricher les plantations. Pour
empêcher les femmes de pénétrer sur leurs terres,
mais aussi pour vendre le bois aux industries sidérurgiques
qui sen servent comme charbon. Et surtout pour pouvoir se
consacrer à la monoculture du soja, plus lucrative.
Cest pourquoi les quebradeiras ont commencé
à faire valoir leurs droits. Et à se battre. Ces
dernières années, elles ont enfin réussi
à se faire entendre : douze communes ont
approuvé des arrêtés autorisant les
femmes à ramasser les noix pour en faire lusage qui leur
convient, sans aucune contrepartie suivant le principe que
le babaçu, étant un arbre qui pousse
spontanément, nest la propriété de
personne. A contrario, détruire ces arbres est interdit
et les infractions sont punies damendes salées. Le MIQCB
est en train de changer beaucoup de choses. Soutenues par des ONG,
les associations qui font partie du réseau développent
les projets les plus divers : certaines ont un rôle de conseil
auprès des quebradeiras des divers villages,
dautres entreprennent la construction de magasins et
décoles. Au Brésil, 9 % de la population souffre
de malnutrition, mais, dans la région du Nordeste, la
proportion est encore plus élevée. Maria Mendes, 35
ans, une quebradeira dun petit village du Piauí,
casse les noix depuis lâge de 12 ans. Longtemps elle a eu
honte de ce travail. Aujourdhui, elle est en est
plutôt fière.
Dans le bourg de Lago do Junco, dans lEtat du Maranhão,
la directrice de la Coopérative de petits producteurs,
véritable chef dentreprise, explique : Nous
sommes concurrentiels, nous vendons lhuile de babaçu
1,85 real le litre [environ 1,05 dollar] alors que son prix
officiel sur le marché international est de 2,15
dollars. Les acheteurs sont des firmes américaines
et anglaises, comme The Body Shop.
La culture du babaçu est au cur dune série
de techniques agroforestières, dont aucune nimplique
lemploi de pesticides. Dans les communes où ont
été pris des arrêtés pour le libre
accès aux palmiers, la vie est devenue plus facile. Dans les
autres, le MIQCB dénonce chaque jour la violation des droits
des travailleurs, lexploitation des femmes, la
déforestation. Mais les quebradeiras ne semblent pas
décidées à baisser les bras. Nous
arrêter ? sétonne dona Francisca. Pas
question. Maintenant que nous savons nous organiser, nous
continuerons jusquau bout.