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le Monde, Dimanche 18 janvier 1998
L'information sous influence
Christophe Labbé et Olivia Recasens
Les lobbys utilisent de plus en plus Internet pour mener leurs campagnes d'information, lancer des pétitions, des campagnes d'opinion, informer, dénigrer, convaincre... ou intoxiquer
AVEC comme seule arme son ordinateur branché sur Internet, Jody Williams lançait en 1992 la campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel. Six ans plus tard, cette citoyenne américaine avait rallié à son combat un millier d'organisations non gouvernementales disséminées dans une soixantaine de pays. Avec à la clef le prix Nobel de la paix 1997 et un traité d'interdiction signé par une centaine de pays.
"Internet est un fantastique levier pour lancer une campagne d'opinion internationale", reconnaît David Milot, responsable du service Internet à la section française d'Amnesty International. L'organisation humanitaire dispose de 35 sites sur lesquels les internautes peuvent signer des pétitions électroniques ou télécharger des lettres de protestations qu'ils renvoient ensuite aux diplomates des pays mis en cause.
"Quand sur Internet, vous montrez du doigt un pays, les diplomates concernés réagissent immédiatement. Dernièrement, une association de cinéastes favorables au dalaï-lama a adressé une pétition au gouvernement chinois avec copie dans tous les forums de discussion traitant de droits de l'homme ou de cinéma. Dans les 24 heures, la Chine se fendait d'un communiqué officiel !"
Parmi les ONG qui misent sur la Toile pour mobiliser l'opinion, Greenpeace est de loin la plus active. "Nous avons utilisé Internet pour la première fois en août 1994, pour la campagne sur la couche d'ozone. Aujourd'hui, 20 de nos 32 bureaux dans le monde ont leur propre site Web, et nous animons dix listes de diffusion fortes de 2000 internautes", indique Martin Baker, responsable de la communication sur Internet à Greenpeace International. Désormais, toutes les images filmées par les équipes de Greenpeace sont immédiatement disponibles sur Internet, où elles peuvent être téléchargées. En outre, le quartier général à Amsterdam (Pays-Bas) abrite deux équipes de surfeurs qui surveillent Internet 24 heures sur 24 et interviennent sur les forums de discussion pour des opérations coup de poing. Une tactique lancée avec succès lors de la campagne contre les essais nucléaires français.
"Internet est une arme parmi d'autres dans la panoplie de la guerre de l'information, mais il a une très grande souplesse : il s'apparente à la guérilla", explique François Géré, directeur scientifique de la Fondation pour les études de défense (FED). Il a créé, il y a un an, un atelier de recherche sur le thème de la guerre de l'information qui regroupe une vingtaine d'universitaires, de militaires et d'industriels. Parmi les cas d'école étudiés : la "guérilla multimédia" des zapatistes. En 1995, circulèrent sur des forums de discussion de fausses informations selon lesquelles l'armée mexicaine massacrait les populations favorables aux zapatistes.
"L'opinion américaine s'est tout de suite mobilisée. Bombardé de mises en garde, le gouvernement mexicain ne pouvait plus imaginer d'action contre le mouvement zapatiste."
Internet est en quelque sorte le CNN du pauvre. Il permet de diffuser l'information à des coûts de revient quasi nuls vers des millions de personnes simultanément. Mais le réseau des réseaux fait aussi l'affaire des pays qui souhaitent redorer leur blason. "J'ai proposé à l'Irak d'ouvrir un site sur Internet qui soit géré de France, indique le lobbyste Thomas Lefébure. Il existe des données objectives du désastre irakien, telle la mort des enfants, qui peuvent être diffusées sur Internet et toucher la fibre humanitaire de l'opinion américaine. Mais l'Irak a préféré se contenter d'un site de propagande basé à Amman, et bien sûr cela ne fonctionne pas."
En fait Internet est un instrument privilégié pour toucher l'opinion américaine, à condition de s'exprimer en anglais. Jean-François Delpech est directeur de l'US CREST à Washington, une association à but non lucratif dont l'objectif est de mieux faire comprendre la France aux Américains. En janvier 1996, il a lancé The Tocqueville Connection, un journal électronique en anglais : "Nous sommes notamment financés par de grands groupes industriels et des services étatiques comme la délégation générale à l'armement ou le ministère de la défense."
Tocqueville Connection dispose d'ailleurs de liens avec des sites officiels français comme celui de Matignon. Dernièrement, le Tocqueville Connection a été cité par le Herald Tribune comme l'un des 20 meilleurs sites d'information pour les investisseurs mondiaux. "Nous enregistrons 60000 connexions par semaine. Nos lecteurs appartiennent au monde des affaires, à l'université, mais également à l'administration. Nous sommes aussi beaucoup lus par les journalistes américains, qui nous demandent de reprendre certaines nouvelles dans leurs colonnes, voire d'incorporer un de nos textes dans leurs articles, précise Jean-François Delpech. Quand les Américains lisent la presse européenne, ils se contentent du Financial Times et de The Economist. Or il est important d'influencer par exemple les industriels américains sur un sujet comme la semaine de 35 heures, qu'ils considèrent être une aberration, en rappelant que les entreprises françaises sont parmi les plus performantes d'Europe. Le meilleur moyen pour faire passer le message est Internet."
Chez IBM, on crée carrément des sites sur tous les thèmes qui, des anti-virus à l'euro, constituent des enjeux commerciaux. "Ces sites nous permettent de nous glisser dans l'univers mental des internautes", explique Pierre Chappaz, directeur du marketing et de la communication d'IBM France. "Récemment, nous avons lancé "surf and buy" , dont la vocation est de populariser le commerce électronique auprès des Français et de positionner IBM comme acteur majeur du domaine. Cette action n'est d'ailleurs pas étrangère à la prolifération d'articles sur le commerce électronique dans la presse." Et pour mieux faire passer ses messages auprès des journalistes, Big Blue a désormais recours à Cyperus, une agence de communication qui distribue à 450 journalistes francophones, via une liste de diffusion, des informations ciblées émanant d'une cinquantaine d'entreprises du monde informatique.
"Internet peut aussi être utilisé par une entreprise pour favoriser l'émergence d'un mouvement d'opinion qui serve ses intérêts", explique Christian Harbulot, directeur des études de la toute nouvelle Ecole de guerre économique. Pourquoi ne pas imaginer le lobby ferroviaire attaquer celui de l'automobile sur le thème de l'environnement ? Grâce à un logiciel spécialisé, toutes les informations qui traitent de la pollution atmosphérique liée à l'automobile sont récupérées et envoyées via des listes de diffusion à des associations, des journalistes, des parlementaires européens... Certaines sociétés françaises comme Icapi, qui dépend du Centre international de communication avancée de Sophia -Antipolis, proposent déjà des outils permettant ce type d'actions.
Mais le véritable champ de bataille, ce sont les forums de discussion. Un terrain sur lequel Airbus et Boeing s'affrontent depuis 1995. "Nous surveillons les newsgroups pour repérer les messages négatifs à notre encontre, indique Michel Guerard, directeur adjoint de la communication d'Airbus Industries. Notre arsenal comprend des logiciels qui permettent de retrouver la personne qui signe sous des noms d'emprunt différents." Et depuis peu, sur des forums spécialisés comme Aéronet, les détracteurs d'Airbus se font contrer par des internautes très au fait des produits de la firme... Le site d'Airbus ouvert en 1996 totalise 70000 connexions chaque jour. "Internet fait partie intégrante de notre politique de communication, précise Michel Guerard. Notre cible, ce sont les journalistes. Dès qu'une rumeur se propage concernant Airbus, nous mettons dans l'heure un communiqué en ligne."
Et bientôt il sera possible de télécharger des photos. "Nous nous sommes rendu compte que si un journaliste avait besoin d'une illustration pour son article et qu'il ne trouvait pas de photo d'Airbus, il optait pour un cliché de Boeing." De quoi marquer un point dans la bataille de l'image, où tous les moyens sont bons. Il existe par exemple un site qui décerne le titre peu glorieux d'"empotée du mois" à la compagnie aérienne qui annonce qu'elle achète des Airbus... En face, Boeing utilise son site Internet comme une véritable arme commerciale. Au moment où la compagnie israélienne El Al négociait le renouvellement de sa flotte, l'avionneur américain modifiait sa page d'accueil pour célébrer le cinquantenaire de la naissance de l'Etat d'Israël et créait un lien hypertexte avec le site d'El Al où les internautes étaient invités à choisir entre Airbus et Boeing. "Sachant que la population israélienne est largement connectée à Internet, c'était une façon d'orienter le choix." Dans sa communication en ligne, Boeing est attentif au moindre détail. Ainsi sur son site, le rayon d'action de ses avions est exprimé en miles, l'unité américaine, qui correspond à 1609 mètres, alors que l'usage veut que toute distance aéronautique s'exprime en milles nautiques, soit 1852 mètres. Résultat : pour l'internaute non averti, les Boeing vont plus loin que les Airbus...
"Qu'il
s'agisse d'Airbus, de Total ou de la Cogema, les entreprises
françaises sont confrontées à des attaques
systématiques sur Internet", indique Philippe Oberson, qui
étudie au sein de la délégation
générale à l'armement les menaces de
déstabilisation via Internet. (L'Internet et l'Intelligence
économique, par Philippe Oberson, les Editions
d'Organisation.) "Je suis convaincu qu'il existe une concertation
à un certain niveau pour déstabiliser grâce au
réseau les secteurs de pointe français" Pourtant, selon
Christian Harbulot, les Français ont une carte à jouer
dans la bataille de l'information via Internet. "Les forums de
discussions en particulier constituent un lieu
privilégié pour l'art de la polémique, or les
Français sont plutôt doués sur ce terrain. A
côté des pirates informatiques, nous verrons
bientôt apparaître des francs-tireurs que l'on pourrait
appeler des "guerriers de la connaissance" , des personnes
intellectuellement bien outillées, capables d'alimenter des
débats et de faire passer de l'information pour
déstabiliser l'adversaire en visant son talon d'Achille."
" Toutes les semaines, nous assistons sur Internet à des manipulations dont le but est d'allumer la mèche et de se servir du réseau comme d'une poudrière ", explique Louis Gay, directeur de Datops, société spécialisée dans la guerre de l'information. Depuis trois ans, une quinzaine de multinationales européennes ont recours à ses services : " Nous avons mis au point des outils qui permettent de détecter à ses débuts une campagne d'opinion lancée sur Internet. Nos logiciels réagissent automatiquement quand, par exemple, une poignée d'internautes se mettent à écrire sur un même thème et génèrent dans les forums de discussion un volume important d'informations."
En septembre 1996, Datops a ainsi repéré une dizaine d'internautes camouflés derrière des pseudonymes, diffusant sur les forums de discussion l'information suivante : la culture du soja transgénique est dangereuse pour l'environnement. " Etrangement, l'éventuelle menace pour la santé était passée sous silence. Le 10 octobre, nous avons alerté notre client d'une campagne d'opinion sur le soja manipulé. Deux mois plus tard, certains pays européens, dont la France, s'opposaient officiellement à la production de soja transgénique, sans en interdire la vente, de quoi favoriser les producteurs américains... "
Datops opère aussi pour le compte d'entreprises victimes de campagnes de dénigrement cycliques, qui resurgissent au moment de la signature d'un contrat. "Nous proposons des stratégies de contre-information qui s'appuient sur Internet. L'idée estd'identifier parmi les critiques celle qui va faire mouche, et c'est sur ce point quenous contre- attaquons via les forums de discussion en recourant à des " surfeurs" professionnels. L'objectif est d'éviter l'embrasement. "