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K.P.S. Gill*
INDE - Flambées de violence contre les travailleurs extérieurs
Outlook via Courrier international - n° 912 - 24 avril 2008
Dans des villes comme Bombay ou Delhi, et surtout dans les Etats du Nord-Est, les migrants venus dautres régions sont la cible dattaques de plus en plus sanglantes. Lanalyse dun ancien préfet de police.
Dans diverses régions du pays, des groupes politiques extrémistes manifestent sporadiquement leur colère contre les gens qui ne sont pas du cru en sen prenant plus ou moins violemment à de malheureux innocents qui appartiennent généralement aux couches les plus pauvres et les plus vulnérables de la population. Les victimes sont parfois des ressortissants du Bangladesh, mais il sagit le plus souvent de migrants intérieurs indiens.
Au cours de la dernière vague de violence, qui sest produite entre le 17 et le 19 mars dans lEtat de Manipur, trois attaques contre des personnes extérieures de langue hindi (donc venant du nord du pays) ont fait 15 morts. Mais le Manipur nest pas le seul Etat touché par ces poussées disolationnisme. Il y a aussi le Tripura, le Meghalaya, lAssam et lArunachal Pradesh.
Bien sûr, le nord-est de lInde est depuis longtemps une zone mal contrôlée et sujette aux désordres. Il est difficile dy protéger les immigrés, car le maintien de lordre y est mal assuré, de nombreux secteurs sont des foyers dinsurrection, la région est difficile daccès et les populations non autochtones sont très dispersées. Mais cest loin dêtre la seule région touchée du pays. Le sentiment dêtre un fils de la terre et lidée paranoïaque que ceux de lextérieur privent les populations locales des rares emplois disponibles sont régulièrement exploités par des politiciens opportunistes dans divers endroits, y compris les métropoles qui se sont développées grâce au dur labeur des immigrés. Le Maharashtra Navnirman Sena [lArmée de reconstruction du Maharashtra], un groupe politique extrémiste de Bombay, a ainsi orchestré une série dattaques contre de malheureux chauffeurs de taxi, marchands ambulants et autres travailleurs immigrés pauvres, attaques qui se sont paradoxalement soldées par la mort dun autochtone.
Pourtant, la logique de ces mouvements laisse à désirer, même si, dans certaines situations, elle peut exercer un fort pouvoir dattraction sur les habitants. Lisolationnisme na fait quaffaiblir les régions qui nont pas réussi à suivre le développement général du pays, notamment au niveau de linfrastructure et de léconomie. Chaque fois que des barrières à limmigration ont été mises en place comme le système de permis de séjour en vigueur dans le Nord-Est , elles nont fait quencourager limmigration clandestine, qui canalise les ressources humaines les plus pauvres et les moins qualifiées dautres régions ou pays. Limmigration légale, elle, attire des migrants dun bien meilleur profil, quil sagisse dinvestisseurs, douvriers qualifiés ou de techniciens. Pour prendre un exemple, la politique menée à lencontre des immigrés dans le Nord-Est a progressivement chassé les gens de lextérieur des établissements denseignement, dont certains des plus prestigieux ont été victimes dun affaiblissement ou même dun effondrement de leur niveau au détriment des habitants de la région.
Les régions, Etats et villes les plus ouverts et accueillants vis-à-vis des migrants sont invariablement les plus dynamiques et les plus productifs. Bombay a toujours tiré un immense profit de ce processus dintégration, tandis que Bangalore et New Delhi apparaissent comme les nouveaux creusets les plus dynamiques du pays. Partout où les sentiments isolationnistes franchissent le seuil de la violence, les pays, Etats et villes concernés entrent inévitablement dans un processus de déclin. Un processus bien réel, même sil peut survenir lentement et imperceptiblement.
Plusieurs décennies daffrontements fratricides entre tribus et de violences contre les non-autochtones ont transformé le Nord-Est, lune des régions les plus favorisées par la nature, en un désert humain. Mais, au fur et à mesure que leurs propres préjugés se dissipent du moins dans certaines couches de la population , des milliers de jeunes de la région décrochent des emplois dans les grandes villes indiennes. Bien sûr, ils se trouvent eux-mêmes confrontés à des préjugés, tout comme dans le Nord-Est les immigrés sont victimes dun sectarisme tribal ou racial. Mais cette nouvelle expérience ne peut que les enrichir en les dotant de plus grandes compétences, dune meilleure compréhension des autres peuples et des autres cultures, et surtout dune plus grande confiance en eux-mêmes. Ceci présage un avenir meilleur pour leur région dorigine, car les aptitudes, la mentalité et la richesse quils acquièrent dans leur nouvel environnement finiront un jour par revenir avec eux dans le Nord-Est et par transformer cette partie du pays sous-développée et en proie au marasme.
Il est faux de dire que la violence contre des migrants intérieurs qui, dans certains cas, vivent depuis des générations dans leur région dadoption est impossible à éviter ou, une fois amorcée, à maîtriser rapidement. Le problème est le manque de volonté et la complicité du monde politique, qui cherche à tirer bénéfice, si ce nest de la violence elle-même, du moins dune position conciliante à son égard. Lorsque la peur amène des gens à quitter leur maison, leur ville ou leur Etat, cest que les responsables du maintien de lordre et les dirigeants politiques ont lamentablement échoué dans leur mission et que les institutions sont en crise.
* K.P.S. Gill, qui a débuté sa carrière dans lAssam, est connu pour avoir dirigé la police de lEtat du Pendjab et pour y avoir mené une politique antiterroriste. Il aide aujourdhui lEtat du Chhattisgarh à combattre linsurrection naxalite et est à la tête de lInstitute for Conflict Management (Institut pour la gestion des conflits).