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Tonino Serafini
L'eau chaude plutôt que la sécurité : Sous la pression des élus, la chaufferie de la Défense a repris son activité.
Libération 09 septembre 2002
La chaufferie de la Défense, établissement «classé», compte tenu des risques qu'elle fait peser sur les riverains et l'environnement, a explosé en 1994. L'état de nécessité et la pression des élus ont prévalu sur le respect des règles de sécurité qui régissent les établissements «classés», c'est-à-dire considérés comme dangereux pour l'environnement et les riverains. Depuis jeudi, l'immense chaufferie de la Défense (Hauts-de-Seine) qui alimente en eau chaude 30 000 foyers des communes de Puteaux, Courbevoie et Nanterre a repris ses activités. Les habitants ont retrouvé leur confort après quatre jours de douches froides.
Sur le fond, rien n'est réglé. La deuxième chaufferie de France par sa puissance fonctionne depuis huit ans à coups d'autori sation provisoire. Et une nouvelle dérogation a été arrachée au préfet des Hauts-de-Seine la semaine dernière, pour lui permettre de repartir. Charles Ceccaldi-Raynaud, sénateur maire RPR de Puteaux, Jacqueline Fraysse, députée maire PCF de Nanterre, et Jacques Kossowski, député maire UMP de Courbevoie, ont mis tout leur poids dans la balance. Pour infléchir la position du préfet, ils ont multiplié les interventions auprès du ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Et organisé une manifestation d'habitants-électeurs, exaspérés par l'arrêt de la chaufferie (Libération du 3 septembre).
2 morts et 58 blessés. Dans ce dossier, pourtant, la vigilance n'est pas un luxe : l'installation a déjà explosé en 1994, faisant 2 morts et 58 blessés. «A ce jour, l'enquête judiciaire n'a toujours pas été bouclée et les causes de l'accident comme les responsabilités éventuelles ne sont toujours pas définies», relève l'association Crac, un collectif des riverains voisins de la chaufferie, située sur le territoire de la commune de Courbevoie. Une inquiétude qu'écarte d'un tour de bras le maire de Courbevoie, Jacques Kossowski. «Cette chaufferie a fonctionné comme cela jusqu'au 31 août. Pourquoi, à partir du 1er septembre (date de l'expiration de la précédente autorisation provisoire, ndlr), serait-elle soudainement devenue dangereuse», argumente-t-il.
Plus grave pourtant, depuis l'accident de 1994, tout un quartier d'habitat, regroupant près de 3 000 logements, a été construit autour de l'installation sur d'anciens terrains vagues. Cinq immeubles HLM et une résidence étudiante ont même été édifiés à une vingtaine de mètres de ce site classé dangereux. «Aucun promoteur n'aurait acheté ces parcelles. On y a donc mis des HLM. Accessoirement, ces bâtiments accolés les uns aux autres servent à masquer l'usine», analyse Claire Bernier, vice-présidente de Crac. Effectivement, depuis les rues environnantes la centrale devient invisible. Et une résidence de personnes âgées et une autre d'étudiants doivent bientôt compléter le dispositif d'encerclement. Ce jeu de cache-cache permet aux promoteurs de vendre leurs programmes sur des parcelles voisines sans que la présence de l'usine vienne nuire à leurs transactions. «A l'association, nous avons rencontré des gens qui ont acheté des appartements sans se rendre compte qu'il y avait cette chaufferie à quelques centaines de mètres de chez eux. Ils la découvrent après leur installation dans le quartier», poursuit Claire Bernier. Récemment, un couple d'acquéreurs a fait appel à un avocat pour tenter de faire annuler une promesse de vente signée avec un promoteur.
Bon chemin. La présence d'une telle usine dans une zone d'habitat dense et la récente catastrophe de Toulouse ont sans doute convaincu Jean-Marc Rebière, le préfet des Hauts-de-Seine, de vouloir remettre l'installation dans le bon chemin réglementaire. La dernière autorisation provisoire en date expirant le 31 août 2002, le représentant de l'Etat avait pris les devants. Dès octobre 2001, il avait indiqué aux élus et à la société Enertherm (qui exploite l'installation) que la délivrance d'une autorisation définitive exigeait un délai de neuf mois. Le temps de mener une enquête publique, de procéder aux analyses des études de danger et de demander l'avis du conseil départemental d'hygiène. La société Enertherm aurait dû fournir à la préfecture un dossier complet au plus tard en janvier 2002. Documents déposés seulement en juin.
Au lieu de soutenir le préfet dans son bras de fer avec un exploitant peu regardant, les élus locaux ont préféré arracher une nouvelle autorisation provisoire qui permet de fournir de l'eau chaude, mais laisse en suspens le volet ayant trait à la sécurité.