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Serge Raffy

La revanche des latinos : Quand les gangs font la loi

Le Nouvel Observateur 28 mai 2008

Enfants des Sud-Américains arrivés en masse dans les années 2000, ils veulent venger leurs parents «exploités». Certaines municipalités essaient de transformer ces bandes hyperviolentes en partenaires sociaux, quand d'autres leur ont déclaré la guerre

 

 

Station Fuente Alcocer, au sud de Madrid, dans la zone de Villaverde. Il a l'air d'un transfuge qui vient de trahir son pays, les yeux soupçonneux, guettant le flic en planque. Normal, dans son petit monde, on ne parle pas aux journalistes. Mais cette fois il n'a pas le choix : il doit réhabiliter sa «famille» que les Espagnols comparent à la Mafia. Et sortir de l'ombre. Parler. Raconter son histoire et celle de ses «frères». Petit blouson serré à la taille, jean et baskets, sac en bandoulière. Il a l'allure d'un étudiant andin en stage Erasmus dans la ville de Goya. Il a abandonné les tenues extravagantes des caïds des gangs latinos importées de Chicago ou de Guayaquil, colliers clinquants dorés et noirs, bandanas sur la tête, tatouages sur le corps. Pas question de ressembler aux maras du Guatemala et à leurs sicaires qui tuent dès l'âge de 12 ans. Aujourd'hui, il faut rassurer les «Blancs» d'Europe. Qui pourrait imaginer que ce type de 32 ans est un des lieutenants d'Eddy Velastegui, chef suprême des Latin Kings de Madrid qui terrorisent les banlieues de la capitale ? «Appelez-moi KD, King Darkness !», lâche-t-il dans un éclat de rire. Ce nom, il vient de l'inventer pour narguer les flics. Le «Roi de l'ombre» est inquiet pour son organisation, composée d'environ 50 gamins âgés de 12 à 18 ans, en grande majorité d'origine équatorienne. La faute aux policiers qui ont décidé de la démanteler. Des gars qui ne comprennent rien à la philosophie de la «Nation», pays imaginaire de KD et de ses copains. La «Nation» est un songe, une île enchantée où les enfants de l'immigration, fils et filles d'Equatoriens, de Colombiens ou de Dominicains, vivent heureux, en terre étrangère, unis, solidaires, tous soumis à un même code d'honneur. «La «Nation», explique KD, c'est comme une franc-maçonnerie des pauvres. Nous, on cherche à aider nos frères venus d'Amérique du Sud pour qu'ils ne soient pas les esclaves des Espagnols. On les loge quand ils fuguent, on leur trouve du travail, des vêtements.» KD a débarqué à Madrid en juin 2000, pour retrouver sa mère, femme de ménage dans une riche famille madrilène. «Nos pères sont venus au milieu des années 1990 pour travailler dans le bâtiment, et nos mères ont fait les bonniches, précise-t-il. On les appelle les «internas». Elles travaillent quatorze heures par jour pour une misère, la tête basse. Nous, on ne baisse pas les yeux. On n'est pas des domestiques. On veut redonner de h dignité à nos frères.» Comment ? C'est ce que les policiers espagnols, alertés par de nombreux actes de violence entre bandes dans les cités, mais aussi au coeur des villes, avec morts à la clé, ont cherché à savoir durant ces dernières années. Comment, en quelques années, les enfants des 600 000 immigrés latinos, arrivés en Espagne par le regroupement familial depuis 2000, ont-ils pu importer une organisation criminelle aussi dangereuse pour l'ordre public ? «Au départ, on a vraiment l'impression qu'on a affaire à une sorte de chevalerie de gosses de la rue, dont le but est purement social, souligne José Ignacio Vindel, coordinateur des agents tuteurs de Madrid, (environ 150 policiers de proximité chargés de la protection des adolescents). Ceux qu'on appelle les «Reyes», les rois, les chefs, recrutent à la sortie des collèges et des lycées des enfants latinos. Es leur inculquent la «literatura», genre de table des Commandements qui leur donne l'impression d'être des descendants des Incas adaptés à l'ère Pokémon. Et les gamins plongent.» Résultat : pour la seule communauté de Madrid, on compte aujourd'hui près de 1500 jeunes immigrés fichés comme membres de ces «gangs». «En fait, ajoute Isidoro Zamorano, dirigeant du Conseil de la Police nationale, syndicat majoritaire, derrière le verbiage pour adolescents, il y a une culture de l'hyperviolence qui vient d'Amérique du Sud. Et une structure pyramidale mafieuse. Pour être admis dans la «Nation», il faut accepter d'être roué de coups par ses partenaires sans se plaindre. Ils appellent cette initiation le «Mur». Ensuite, il faut être capable de racketter quelqu'un dans la rue par l'intimidation ou la menace. Enfin, il faut obéir à n'importe quel ordre des chefs. Jusqu'à l'assassinat comme rite suprême. La grande spécialité de ces bandes, c'est l'expédition punitive contre une autre bande, comme les Netas, venus de Porto Rico, ou les DDP, les Dominican Don't Play, originaires de Saint-Domingue.»

 

Jusqu'en 2007, la justice comptait les morts sans trop s'inquiéter. Un collégien colombien poignardé à Barcelone en 2003. Quelques viols en 2004. Un Equatorien mortellement blessé à Carabanchel, dans la banlieue de Madrid, en 2005. Des agressions régulières dans les parcs à Valence, Murcie ou Séville. Des cérémonies initiatiques violentes, les universales, tendance rites vaudous, qui finissent à l'hôpital. Et puis, le 22 janvier 2007, la sonnette d'alarme retentit : à Alcorcôn, mais aussi à Azuqueca de Henares, dans la banlieue de Madrid, l'affaire change de dimension. Des batailles rangées entre bandes rivales provoquent la panique de la population. Près d'un millier de jeunes se bastonnent avec une violence sans limites. Les Latin Kings et les autres créent un véritable climat de terreur. Bilan : plusieurs blessés graves, des dizaines d'arrestations. Surprise : parmi les assaillants, on découvre des bandes d'autodéfense espagnoles venues casser du «Sudac». «L'extrême-droite radicale s'est jetée sur ce phénomène, précise Barbara Scandagliaria, professeur au département de Psychologie sociale de l'université de Madrid. Les nostalgiques du franquisme vont tout faire pour stigmatiser cette immigration venue des anciennes colonies. Il faut à tout prix empêcher qu'une vague raciste ne se développe en Espagne.» Comment éviter la montée d'un lepénisme ibère sur fond de racisme antilatino ? Au Parti socialiste, on joue la carte de l'intégration. Exemple : à Barcelone, la municipalité de gauche a tout bonnement légalisé les Latin Kings et les Netas pour les transformer en partenaires sociaux. Elle leur accorde des subventions, comme à n'importe quelle association officielle. Le pari est risqué mais plutôt efficace. Un peu hésitants, les anciens caïds de la «Nation» rentrent dans le jeu de la démocratie. A Madrid, dirigée par le Parti populaire, on a choisi la répression et la traque à outrance. Un service spécialisé de la police, une brigade antilatinos, le Grupo 22, est créé. Sa mission : démanteler la «Nation». «C'est une grosse erreur, souligne Vladimir Paspuel, responsable de Rumifiahui, association d'aide aux immigrés latinos. Nous avons organisé le 29 novembre 2007 un colloque à Madrid avec de nombreux «rois» des Latin Kings et des Netas. Ils étaient fiers de parler en public. Ce ne sont pas des gangsters. C'est à nous de canaliser cette culture violente vers de nouveaux buts.» Angélisme de la gauche espagnole ? King Darkness, lui, est dubitatif. Il ne tient pas à transformer son mouvement en association de dames patronnesses.

 

«La «Nation» a une part d'ombre, précise-t-il. Si nous devenons officiels, nous nous transformerons en groupe folklorique... Et ça, nos chefs de Guayaquil ou de Nueva York ne l'accepteront jamais.» KD le reconnaît : les Latin Kings sont dirigés depuis l'étranger. Il lui arrive d'aller rendre lui-même des comptes à Quito et de payer la cuota à ses chefs. «C'est un paradoxe terrible, ajoute Paco, un flic infiltré dans l'organisation. En offrant des subventions publiques aux Latin Kings, on risque de financer les parrains équatoriens ou boliviens. Mais c'est le seul moyen de couper le cordon entre la maison mère et les franchisés d'Europe.»