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Risque politique, géostratégie et stratégie militaire

 

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Le Pakistan mécontent d’Obama

Par le colonel Jean-Louis Dufour

L'économiste (Maroc) 10.12.2009

La stratégie des Etats-Unis pour l’Afghanistan définie par Barack Obama, à West Point, le 1er décembre, ne fait pas le bonheur des Pakistanais. Ceux-ci se demandent comment ils vont pouvoir freiner les actions armées américaines sur leur territoire tout en coopérant avec Washington. Leur inquiétude est d’autant plus grande que les islamistes locaux ont un intérêt stratégique manifeste à susciter, par le biais d’attentats terroristes, une crise grave avec l’Inde, laquelle demeure le premier adversaire d’Islamabad.

Le Pakistan retient surtout du discours présidentiel américain la volonté d’interdire tout sanctuaire à Al Qaïda. Ce sanctuaire, bien que Barack Obama se soit gardé de le rappeler à ses élèves-officiers, est situé au nord-ouest du Pakistan, dans les zones tribales; à l’armée d’Islamabad la tâche de le supprimer. Elle y répugne. Pour elle, il existe deux sortes de talibans, au demeurant tous d’ethnie pachtoune, ceux d’Afghanistan qui trouvent souvent refuge au Pakistan, et qui sont les ennemis des Américains, et les talibans pakistanais, militants du mouvement Tehrik-i-Taliban, dont le but premier est d’abattre le pouvoir d’Islamabad. Ces derniers seulement peuvent être combattus par les forces pakistanaises, éventuellement avec énergie et avec aussi l’appui du peuple, surtout quand celui-ci est révulsé par un attentat perpétré contre une mosquée au moment de la prière du vendredi, comme cela s’est produit le 4 décembre, à Rawalpindi(1). Ce sont ces talibans-là que l’armée d’Islamabad poursuit à Swat et au Waziristan du Sud.

Or, la Maison-Blanche doit démontrer avant la prochaine élection présidentielle en 2012 qu’Al Qaïda a été vaincu. Washington veut des résultats et les veut rapidement. A Islamabad, on redoute donc la pression américaine qui va s’exercer pour que l’armée engage le fer contre les talibans afghans, affidés ou non à Al Qaïda, et qui se réfugient au Pakistan. Car si Islamabad doit, en plus de ses propres adversaires, affronter ceux des Etats-Unis -le réseau Haqqani, le groupe des Talibans du mollah Omar, Maulvi Nazir, Hafiz Gulf Bahadir et autres partisans notoires d’Al Qaïda- la mission confiée à ses forces armées devient fort difficile à remplir. Ainsi le Pakistan fait-il l’objet d’une sorte d’ultimatum de la part des Etats-Unis: ou bien, il combat l’ensemble des factions islamistes présentes sur son territoire et reçoit en échange une aide américaine politique, économique et militaire, pluriannuelle et substantielle, ou bien les Etats-Unis se chargeront eux-mêmes du travail avec leurs drones et leurs forces spéciales, sans préjudice des conséquences désastreuses qu’une telle entreprise entraînerait pour l’unité d’un pays à l’équilibre déjà instable. Que les Etats-Unis se comportent de la sorte et la ligne rouge sera dépassée aux yeux des militaires pakistanais. Ceux-ci, déjà, se plaignent amèrement du manque de confiance à leur égard manifesté par leurs homologues d’outre-atlantique. Ils n’oublient pas l’irruption de soldats américains au Waziristan du Sud en septembre 2008 et les graves incidents qui en avaient résulté.

 

Le frère ennemi indien courtisé par les Etats-Unis

Comme Washington craint beaucoup la disparition du Pakistan en tant qu’Etat structuré, il semble peu probable que ces menaces implicites se concrétisent. Reste pour les deux pays à poursuivre et même à amplifier leur coopération entre Services. La guerre contre Al Qaïda et ses affidés est une guerre de renseignement. L’«Inter-Services Intelligence», l’ISI, l’homologue pakistanais de la CIA, est à l’évidence bien placé pour infiltrer Al Qaïda et les mouvements talibans. Plus les Etats-Unis seront renseignés par l’ISI sur leurs adversaires afghans, plus le Pakistan pourra convaincre Washington qu’il est préférable de le laisser libre d’agir chez lui, hors de toute ingérence étrangère.

Reste l’autre souci d’Islamabad, prioritaire celui-ci, l’Inde… Pour contrer son rival, le Pakistan a besoin d’un puissant protecteur ayant intérêt à l’aider. Pendant la guerre froide, le Pakistan constituait le dernier rempart des Etats-Unis contre la poussée soviétique en direction de l’Asie centrale méridionale. Aujourd’hui, le pays des Purs(2) est en Asie le seul véritable allié de l’Amérique dans sa lutte contre les islamistes. Dans les deux cas, le Pakistan a reçu le prix de sa collaboration, ce qui lui a permis d’équilibrer un tant soit peu le rapport de forces avec l’Inde. Depuis le 1er décembre, Islamabad craint de voir aboutir la stratégie annoncée par Barack Obama. Si tout se déroule comme prévu, les forces américaines et celles de l’Otan quitteront l’Afghanistan avant la fin de 2012. Islamabad demeurera seul aux prises avec les restes du mouvement taliban. Pour les Pakistanais, la réussite de la manœuvre américaine risque de se traduire par la perte de leur protecteur, au moins par son éloignement. Le Pakistan se sent, ces jours-ci, d’autant plus vulnérable que l’intérêt géostratégique des Etats-Unis pour l’Inde va croissant.

On peut donc s’attendre à voir Islam- abad vendre chèrement sa coopération militaire en échange d’une moindre attention de Washington pour New Delhi. Sans doute ce combat est-il perdu d’avance. Déjà, les Pakistanais, tout à leur phobie d’un encerclement stratégique, demandent aux Américains de contrer l’influence croissante de l’Inde en Afghanistan. Même si New Delhi s’en va répétant que son intérêt à Kaboul est essentiellement d’ordre économique, Islamabad reste convaincu que la présence indienne en Afghanistan, sous forme de consulats multipliés et d’entreprises ayant pignon sur rue, sert à dissimuler les activités des Services indiens, désireux d’exploiter l’insurrection islamiste au Pakistan. Et Islamabad d’en profiter pour rappeler à son allié américain que le Pakistan doit se couvrir face à deux directions dangereuses, l’une, secondaire, à l’Ouest, les talibans, l’autre, principale, les concentrations de troupes indiennes aux frontières orientales du pays.

Pour régler la question afghane et celle du sanctuaire pakistanais, les Etats-Unis se sont imposé des délais très courts. La stratégie définie par le président Obama impose l’entière coopération d’Islamabad. Or, une nouvelle crise à la frontière indo-pakistanaise compromettrait gravement les plans de Washington. L’armée pakistanaise devrait abandonner la lutte contre les talibans pour faire face à la menace indienne. Un affrontement nucléaire deviendrait une éventualité plausible et la situation dramatique à laquelle l’Amérique serait tout à coup confrontée revêtirait une singulière ampleur. Dérisoire paraîtrait alors la guerre de l’«hyperpuissance» américaine contre les très rustiques militants afghans et leurs engins explosifs improvisés(3), semés le long de routes empruntées par les convois blindés d’une coalition occidentale qui rêve d’une seule chose, rentrer à la maison…

 

L’ennemi commun à l’Inde et au Pakistan

New Delhi et Islamabad ont différentes raisons pour ne pas apprécier la politique américaine en Afghanistan. Une chose pourtant les inquiète l’un et l’autre, les attentats terroristes. Les militants islamistes qui agissent en Afghanistan et au Pakistan peuvent aisément déduire de la stratégie de Barack Obama à leur encontre qu’une pression militaire accrue risque de s’appliquer sur leurs zones refuges, au nord-ouest du Pakistan, susceptible de menacer leur existence. Il est donc logique pour ces militants de faire en sorte que le Pakistan et son armée demeurent plus qu’attentifs à la menace indienne. Le meilleur moyen d’y parvenir, et le plus radical, est de provoquer une lutte armée entre l’Inde et le Pakistan, au moyen d’une attaque terroriste de grande envergure, qui pourrait constituer le facteur déclenchant d’une nouvelle guerre indo-pakistanaise.

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(1) A quelques kilomètres d’Islamabad, là où est installé l’état-major des armées pakistanaises ainsi qu’une importante garnison.

(2) Le nom Pakistan est un néologisme; «pak» en langue ourdou signifie «pays», et «stan» veut dire «pur», «i» servant à faire la liaison entre les deux mots.

(3) Traduction du sigle américain IED, pour «Improvised Explosive Device».