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Vincent Jauvert
«Aujourd'hui nous pouvons faire plier l'Occident» : Les faucons de la Grande Russie
Le Nouvel Observateur, 25 septembre 2008
La Russie est-elle toujours un partenaire de l'Ouest ou est-elle redevenue son ennemie ? Ce débat agite les chancelleries du monde entier. Et depuis leur victoire éclair en Géorgie, les partisans d'une renaissance de l'empire soviétique ont le vent en poupe au Kremlin
Mercredi 17 septembre, c'est la panique au pays de Poutine. Le matin, la Bourse s'effondre si vite que les cotations sont suspendues au bout d'une heure. L'après-midi, plusieurs grandes banques annoncent qu'elles sont à cours de liquidités. En fin de journée, c'est tout l'édifice financier russe qui menace de s'effondrer.
Ce mercredi noir, pourtant, un homme est ravi. Il s'appelle Mikhaïl Leontiev. Cette crise majeure - historique - il l'attendait, il l'espérait depuis des années. Pour lui, «le moment de vérité» est arrivé : «le grand lavement» dont la Russie a besoin pour «rompre enfin avec l'Occident». Un extrémiste obscur, ce Mikhaïl Leontiev ? Pas du tout. Ce quinquagénaire mal rasé, en jeans et en tee-shirt, est le commentateur politique le plus célèbre de Russie. Chaque soir, sur la première chaîne de télévision (ORT, une chaîne d'Etat), il délivre, depuis dix ans, les messages les plus radicaux du Kremlin à des dizaines de millions de téléspectateurs. «Je suis l'un des propagandistes du régime. Je fais partie de l'équipe au pouvoir», clame-t-il.
Alors pourquoi, ce mercredi noir, est-il si heureux ? Pourquoi la chute de 60% du cours des actions russes depuis le mois de mai dernier le met-elle en joie ? Pourquoi la fuite des capitaux étrangers le remplit-elle d'espoir ? Dans son bureau enfumé, au siège de l'hebdomadaire «Profil», qu'il dirige, il explique, exalté : «Maintenant, c'est sûr : l'occidentalisation de la Russie n'aura pas lieu. Car, en quelques semaines, tout est devenu clair : nos maux - la crise financière comme l'agression de la Géorgie - viennent tous des Etats-Unis. Nos gouvernants vont en tirer les conséquences et franchir le Rubicon.» C'est à dire ? «Nous allons enfin nous replier sur nos propres forces, nos réserves, notre gaz, nos armes, notre Etat. Enfin, nous allons, sans complexes, nous appuyer sur nos vrais amis, ceux du temps de l'Union soviétique. Enfin, petit à petit, nous allons reconstruire notre empire.»
L'ultranationaliste Leontiev a-t-il raison ? Le pouvoir russe est-il vraiment tenté, aujourd'hui, de rompre avec l'Occident et de faire cavalier seul sur la scène mondiale ? Il y a quelques mois, la question semblait tranchée : le «libéral» Medvedev avait été désigné à la tête de l'Etat, le clan des faucons avait donc perdu la bataille du pouvoir. Mais il y a eu le 8 août, le «8/8» comme on dit à Moscou, la guerre contre la Géorgie. Après la victoire éclair de l'armée russe contre ce pays ami de Washington, tout a changé.
Une fièvre nationaliste et antioccidentale a saisi le pays. Porté par cette vague préparée de longue date, le Kremlin a décidé de braver la loi internationale et de s'opposer frontalement aux Américains et aux Européens : l'armée russe a occupé une partie de la Géorgie et Moscou a reconnu l'indépendance de ses deux régions séparatistes. Si bien que, brusquement, la question a resurgi : la Russie est-elle toujours un partenaire de l'Ouest ou est-elle redevenue son ennemie ?
Le débat obsède la classe politique russe et la diplomatie mondiale. Le 18 septembre, Condoleezza Rice prononce un discours fleuve (et fondamental) devant le German Marshall Fund. Elle y résume ainsi les craintes américaines, partagées par la grande majorité des gouvernements européens : «L'attaque contre la Géorgie a cristallisé la voie que les dirigeants de la Russie sont en train de prendre et nous a amenés à un moment critique pour la Russie et pour le reste du monde.» En réponse à ces déclarations, Poutine et Medvedev ont entrepris de rassurer les esprits. «Notre choix n'est pas celui de la confrontation», a dit le Premier ministre. «Personne ne poussera la Russie à l'isolement», a dit le président russe. Mais faut-il les croire ? La théorie de Leontiev est-elle totalement infondée ?
Pour comprendre ce qui se trame derrière les murs du Kremlin, nous avons interrogé Konstantin Kosachev. C'est un homme du sérail. Il est député de Russie unie, le parti du pouvoir, et, surtout, il préside la commission des Affaires étrangères de la Douma, l'Assemblée nationale russe. A ce titre, il participe à certaines des réunions les plus fermées. Or voici ce que ce diplomate chevronné, qui porte moustache et lunettes à montures dorées, dit, dans un excellent anglais : «Au sommet de l'Etat, plusieurs hauts responsables pensent vraiment que la Russie devrait s'isoler, ne compter que sur ses propres ressources. Ils pensent qu'avec l'argent du pétrole et du gaz et avec les profits des ventes d'armes nous n'avons besoin de personne. Et ces gens-là sont chaque jour plus nombreux et plus puissants.»
Pourquoi ? «Parce qu'ils sont portés par l'euphorie de la victoire. Et puis parce que l'Ouest a commis trop d'erreurs avec la Russie, poursuit Konstantin Kosachev : le Kosovo, le bouclier antimissile, l'élargissement de l'Otan, le soutien inconditionnel à Saakachvili... Si bien que les pro-Occidentaux comme moi, ceux qui pensent que l'isolement serait une voie suicidaire, que la modernisation de la Russie est indispensable et qu'elle ne peut se faire sans l'Ouest, ce groupe-là a désormais beaucoup de mal à se faire entendre.»
Selon Konstantin Kosachev, les «faucons» ont donc le vent en poupe, et leurs dernières manoeuvres en Amérique du Sud semblent lui donner raison (voir encadré). Mais il pense aussi que, tiraillé entre les clans, le Kremlin hésite encore sur la voie à suivre. Ce n'est pas l'avis d'un important officiel russe qui a accepté de nous parler, sous couvert d'anonymat. Selon lui, Poutine a déjà tranché. «L'autre jour, raconte ce responsable,, j'ai assisté à une réunion présidée par Poutine. Il nous a dit à peu près ceci : «Voici ce que je conclus de l'affaire géorgienne : aujourd'hui, nous pouvons faire plier l'Occident et lui imposer nos règles du jeu. Le moment n'a jamais été aussi propice. L'Amérique est embourbée en Irak et en Afghanistan et son image dans le monde est catastrophique. Nous pouvons donc heurter les Etats-Unis sans grand risque. L'Europe, elle, est tellement divisée, tellement obnubilée par ses problèmes intérieurs, elle dépend tellement de nous pour le gaz, elle veut tellement conquérir nos marchés qu'elle avalera tout, acceptera tout nouveau fait accompli sur le continent.»»
Selon lui, l'antiaméricanisme est déjà redevenu l'alpha et l'oméga de la propagande du Kremlin. La preuve : le 11 septembre dernier, la première chaîne d'Etat, celle où officie Mikhaïl Leontiev, a diffusé en prime-time un documentaire «révisionniste» sur les attentats de New York. Le but de cette campagne ? Mobiliser l'opinion publique russe, s'attirer les sympathies d'une partie de l'élite européenne et surtout «affaiblir les forces proaméricaines dans l'«étranger proche», c'est- à-dire l'ex-URSS.» Car, d'après cet officiel qui travaille au coeur du système, le but de Poutine est évident : il voudrait instaurer un protectorat russe sur les ex-Républiques soviétiques, y compris celles qui penchent vers Washington. «Comme beaucoup ici, dit-il, Poutine considère que Moscou a des droits historiques sur ces territoires. Il sait que les Russes ont définitivement perdu les pays Baltes, qui sont membres de l'Union européenne et de l'Otan. Mais pour le reste, il pense que tout est encore possible, qu'il suffit de préparer le terrain et d'attendre les prochaines occasions, peut-être en Crimée bientôt.» Selon cet officiel, Poutine l'opportuniste considère que la situation géopolitique est telle qu'il a une chance historique de rebâtir une sorte d'URSS modernisée. «Il en cherche la forme, explique-t-il. On va bientôt créer une Union entre la Russie, la Biélorussie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Ce pourrait être un point de départ. Et puis il y a cette alliance militaire avec le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, la Biélorussie, l'Arménie et le Tadjikistan. Poutine veut la développer, l'élargir, en faire une sorte de contrepoids à l'Otan.»
Tout cela, selon ce responsable, est sans doute voué à l'échec. «Au mieux, ce sera un empire de Lego, dit-il. Il va falloir verser des fortunes dans le budget militaire. Et puis que ferons-nous quand l'Ouzbékistan entrera en guerre civile ? Interviendrons-nous militairement ? Ce sera un cauchemar.» Pourtant, à court terme en tout cas, l'exalté Mikhaïl Leontiev aurait à peu près raison : l'heure de la confrontation a probablement sonné.
Reste à donner le signal. L'opinion russe suivra-t-elle le régime dans une aventure néo-impériale et antiaméricaine qui semble déjà programmée ? Là encore les avis divergent. Ancien vice-ministre des Affaires étrangères, Anatoli Adamichine préside à Moscou l'Association euro-atlantique qui plaide pour de meilleures relations entre la Russie et l'Occident. Il dit : «C'est vrai que mes compatriotes sont très remontés contre les Américains. Mais au final, je ne crois pas qu'ils accepteraient de revenir au temps de la guerre froide.» Un conseiller en relations publiques du Kremlin, un «PRchik» comme on dit à Moscou, est, lui, beaucoup moins optimiste. Il dit : «Nous travaillons l'opinion publique depuis tellement d'années, avec tellement de moyens, que, croyez-moi, elle acceptera tout.»