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Florence Amalou
La propagande fait rage dans les médias américains
LE MONDE | 02.10.01 |
Critiquer l'effort de guerre aux Etats-Unis est mal venu: le ton dissident de l'émission "Politically Incorrect" sur ABC est dénoncé par la Maison Blanche, un article du quotidien "USA Today" annonçant la présence des forces spéciales américaines en Afghanistan est qualifié d'"antipatriotique".
"QUELQUE chose est en train de
brûler cette semaine, mais ce n'est pas le site de l'ancien
World Trade Center. C'est ce qui reste du premier amendement
celui qui protège la liberté
d'expression". Dans son éditorial du 26 septembre, le
journal new-yorkais The Village Voice s'alarme du retour de la
censure dans les médias américains. Un constat
partagé par quelques organisations non-gouvernementales (ONG)
comme Fairness and accuracy in reporting chargée de veiller
à la liberté d'expression. En ces temps
qualifiés de guerre, les journalistes américains
semblent acculés à abandonner leur liberté de
ton sous peine d'être rangés dans le camp des
"informateurs subversifs".
L'animateur Bill Maher en sait quelque chose. Depuis la diffusion de
son émission "Politically incorrect" du 17 septembre sur la
chaîne ABC, il est mis au banc des accusés malgré
des excuses publiques pour avoir dit à l'antenne que "nous
les Américains avons été les
lâches en envoyant des missiles de croisières à
deux mille miles trois mille trois cents
kilomètres". En revanche, "rester dans un avion
quand il heurte un bâtiment, dites ce que vous voulez, ce n'est
pas de la lâcheté", a dit Bill Maher. Sa voix
dissidente dans un contexte de propagande pro-guerrière a fait
tache d'huile. Deux des principaux annonceurs publicitaires de la
chaîne, le distributeur Sears et Federal Express, ont
retiré leurs campagnes et douze chaînes locales du
réseau ABC refusent désormais de diffuser
l'émission satirique. Par deux fois lors de conférences
de presse organisées à la Maison Blanche, le
responsable des relations avec la presse, Ari Fleischer, a
déploré l'intervention télévisée
de l'humoriste. Selon les autorités, la presse "doit
rappeler à tous les Américains qu'ils doivent faire
attention à ce qu'ils font", "à ce qu'ils disent".
Quand le quotidien USA Today publia, vendredi 28 septembre, un
article annonçant que des Forces spéciales
américaines étaient déjà en Afghanistan
depuis deux semaines donnant comme source anonyme des
officiels américains et pakistanais , des voix se sont
aussitôt élevées pour dénoncer ce
reportage "totalement irresponsable" (à la radio
WTKK, par exemple). La publication de cette information, pourtant
sortie dans la presse pakistanaise quelques jours auparavant,
provoqua un tollé. "De multiples réactions
publiques ont accusé les journalistes du quotidien d'avoir un
comportement antipatriotique parce qu'ils divulguaient des
informations militaires confidentielles", rapporte Mark Jukowitz
du Boston Globe. Au Texas et dans l'Oregon, deux journalistes du
Texas City Sun et du Daily Courier auraient été
licenciés pour avoir critiqué dans les colonnes de
leurs journaux respectifs l'attitude du président
américain depuis les attentats du 11 septembre.
"LOURDES RESTRICTIONS"
Comment travailler de façon
indépendante, se demandent certains journalistes, quand d'un
côté l'opinion appelle aux représailles
armées et que de l'autre l'administration assimile toute
révélation à une trahison? D'après CNN,
la préparation militaire américaine a été
"très compartimentée" de façon à ce que
le moins de personnes possibles aient accès aux plans. Les
informations militaires navales publiques n'ont pas été
mises à jour depuis le 10 septembre, et, contrairement
à la guerre du Golfe en 1991, "aucun embarquement de
reporters n'a été envisagé", affirme-t-on
au Pentagone. Malgré la lettre de protestation envoyée
par une quinzaine d'éditeurs à l'ancien
secrétaire d'Etat à la défense, Dick Cheney deux
mois après le conflit avec l'Irak, l'heure reste aux "lourdes
restrictions" vis-à-vis de la presse. Le président
George W.Bush a informé du silence à venir: "Nous
ne mettrons pas en danger de quelque manière que ce soit, les
personnes qui portent l'uniforme des Etats-Unis".
Selon Robert Lichter, président du Center for media and
public affairs interrogé par le Boston Globe du 29
septembre, "nous commençons à voir apparaître
dans les journaux des histoires que les militaires veulent voir dites
mais qu'ils ne peuvent raconter officiellement". Mais ce n'est
pas la tonalité générale. Depuis le 11
septembre, les médias font plutôt dans la propagande
agressive. Dans le magazine Time, Lance Morrow déclarait:
"Nous ne pouvons vivre cette infamie, sans nourrir de la rage.
Ayons de la rage". A la télévision Fox News
Channel, le journaliste Bill O'Reilly a appelé "nuit
à après nuit", selon Norman Solomon cité
par l'association Fairness and accuracy in reporting, à
bombarder les infrastructures afghanes "l'aéroport, les
centrales électriques, les stations d'épuration et les
routes". Les civils? "Nous ne devrions pas les viser. Mais
s'ils ne se retournent pas contre leur gouvernement criminel, ils
mourront de faim. Un point c'est tout".
Certains journalistes américains sont en proie au doute.
Ils se souviennent de ce jour d'août 1998 quand ils ont
applaudi le bombardement au Soudan d'une soi-disant usine d'armes
chimiques en représailles aux attentats des deux ambassades au
Kenya et en Tanzanie. Il s'agissait, en fait, d'une usine
pharmaceutique mais les informations des services secrets
n'étaient pas à jour. Les journalistes
américains, convaincus par l'administration, n'avaient pas
enquêté.