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Michel de Pracontal

La recherche pure rattrapée par la guerre : Science et armée : les liaisons dangereuses

Dans un essai qui éclaire l'actualité, Jean-Jacques Salomon analyse les relations complexes et ambivalentes entre scientifiques et militaires

Nouvel Observateur - 18 octobre 2001

  

En 1949, après l'explosion de la première bombe atomique soviétique, plusieurs physiciens américains s'opposèrent à la décision du Pentagone de construire une « super » arme nucléaire - ce qui deviendrait la bombe H. A leur tête, Robert Oppenheimer, l'homme qui avait dirigé le projet Manhattan, dont l'aboutissement fut le bombardement de Hiroshima et de Nagasaki. Oppenheimer et le comité qu'il présidait affirmèrent dans un rapport que la « super-bombe » entraînait « beaucoup plus loin que la bombe atomique la politique d'extermination des populations civiles ». Une annexe signée par deux prix Nobel, Isidor Rabi et Enrico Fermi, enfonçait le clou : « Le fait qu'il n'existe aucune limite à la puissance de destruction de cette arme fait de son existence même et du savoir de sa construction un danger pour l'humanité. C'est nécessairement un mal, de quelque façon qu'on la considère. »

 

L'histoire de la bombe illustre bien les relations ambivalentes qui unissent les hommes de science aux militaires et aux politiques. Dans « le Scientifique et le guerrier » (1), Jean-Jacques Salomon, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, fait voler en éclats le mythe d'une recherche pure qui s'exercerait à l'abri des passions et des conflits. L'auteur, qui a dirigé la division des politiques de la science à l'OCDE et présidé le Collège pour la Prévention des Risques technologiques, a pu vérifier concrètement que l'idéal d'une rationalité universelle ne résiste guère à l'épreuve du réel. « Dans sa carrière de chercheur, écrit Jean-Jacques Salomon, au sein et en dehors de son laboratoire, le scientifique peut être tantôt homme de guerre et tantôt homme de paix, il peut même être les deux à la fois comme inventeur de nouveaux systèmes d'armes, manipulateur de bombes, de fusées, de poisons, de gaz, de rayonnements et d'informations qui sont la source des pires menaces pesant sur l'humanité, et conciliateur, médiateur, militant de la paix soucieux d'atténuer les conflits et d'arrêter les combats interétatiques. »

 

Une contradiction que le « scientifique-guerrier » semble assumer sans problème, même lorsqu'elle lui attire des ennuis avec le pouvoir. Le refus de la « super-bombe » coûta à Oppenheimer sa place d'éminence grise et tout accès aux secrets atomiques. Dans un climat de répression maccarthyste, il fut accusé d'être un agent communiste et une menace pour la sécurité de la nation. Pourtant, il finit par se rallier à la cause de la « super », après avoir été convaincu de la valeur technique du projet ! « Le programme que nous avions en 1949 était une chose torturée dont on pouvait fort bien démontrer qu'il n'avait pas grand sens technique... affirma Oppenheimer. Le programme de 1951 était techniquement si délicieux qu'on ne pouvait s'interroger à son sujet. Il y avait purement et simplement le problème militaire, politique et humain de ce qu'on en ferait quand on l'aurait. »

 

Jean-Jacques Salomon appelle le « complexe du délice technique » cette attitude qui consiste à se lancer dans une aventure scientifique quelles qu'en soient les répercussions : « Puisque c'est possible, il faut le faire avec l'enthousiasme qui mène ou ne mène pas à la découverte de Nouveaux Mondes. » Cet esprit d'aventure que rien ne doit arrêter, cette poursuite de l'innovation à tout prix fut un moteur de l'escalade pendant la guerre froide. La « super-bombe » fut construite alors que, de l'avis même de certains des experts qui participèrent au programme, elle n'était pas nécessaire à l'équilibre stratégique. On retrouve le même esprit dans le témoignage récent de Ken Alibek, l'homme qui a dirigé le plus grand programme clandestin d'armes biologiques au monde : « Les résultats de mes travaux pouvaient servir à tuer des gens, mais je ne pouvais pas concevoir comment réconcilier ce savoir avec le plaisir dérivant de la recherche. »

 

A la menace de l'apocalypse nucléaire a succédé la « guerre virtuelle », combat que les Etats-Unis mèneraient sans risque et sans mort grâce à des armes sophistiquées, à l'image des guerres du Golfe ou du Kosovo. Ce concept du « zéro mort », qui fait abstraction des victimes sur le terrain, repose sur le mythe d'une « guerre rationnelle ». « Peut-être n'y a-t-il pas plus grande illusion du scientisme que d'attendre du modèle des sciences de la nature l'instrument "opérationnel" destiné à résoudre les conflits qu'affronte la société - à plus forte raison ceux qui opposent les sociétés les unes aux autres », écrit Salomon. La guerre est toujours un échec de la raison. L'irruption de l'hyperterrorisme qui a abattu les tours du World Trade Center donne à cette réflexion une tragique actualité.

 

Pourtant, souligne Jean-Jacques Salomon, « là où il n'y a pas de science, de communauté, ni d'institutions scientifiques, il n'y a absolument aucun espace commun de rationalité à atteindre entre individus, groupes ou nations ». La démocratie et le scientifique sont ainsi unis pour le meilleur et pour le pire. Si la poursuite du savoir n'est pas une aventure innocente, son existence apparaît comme une condition nécessaire, bien que non suffisante, à la possibilité de la paix.

 

(1) Belin, 160 p., 80 F, 12,20 euros.