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  Philippe Jacqué et Eric Glover

IRAK : “The Liberator”, nouveau phare américain de la liberté

Courrierinternational.com 6 aout 2003

Des dizaines de journaux sont nés depuis mai 2003, la plupart de piètre qualité, faute de savoir-faire. Et l’exemple américain ne mène pas les médias irakiens sur la bonne voie.


Il se nomme “The Liberator”, le libérateur, et règne sur Bagdad depuis deux mois. En tout cas, sur les troupes américaines à Bagdad. C’est la bible ou plus exactement le moyen de passer le temps des militaires d’outre-Atlantique cantonnés dans leurs casernes. Produit, écrit et distribué par la 3e division d’infanterie américaine, cet hebdomadaire en langue anglaise raconte la vie des 150 000 soldats américains stationnés en Irak.

 

Dans un format A4, papier glacé et quadrichromie, “The Liberator” relate les entraînements de telle ou telle compagnie, détaille les innovations — l’introduction de la visio conférence, par exemple ­ pour améliorer la qualité de vie des sans-grade de l’US Army ou encense la fraternité qui se crée entre soldats américains et nouvelles forces de police irakienne. Mais, si les photos de GI, dans leur treillis couleur sable, colonisent toutes les pages, les Irakiens sont rarement présents. A peine, dans le numéro 7, daté du 11 juillet, une infirmière irakienne a-t-elle l’insigne honneur de figurer dans “The Liberator”.

 

Le sacrifice américain

 

Peut-être, comme le suggère le sergent Brian Sipp dans un commentaire dithyrambique sur l’importance de la liberté en Irak, “le peuple irakien ne comprend pas encore les implications qu’engendrent les faveurs que nous leur avons accordées en les libérant” et, du coup, n’ont pas l’heur d’être pris en photo… Selon le sergent Sipp, les Irakiens ne se sont toujours pas rendu compte qu’ils étaient libres, mais, assure le gradé magnanime, “le changement arrivera à temps si nous [les Américains] savons rester patients”.

 

Notre éditorialiste aux idéaux démocratiques bien ancrés au corps poursuit sa démonstration : “J’ai lu récemment que 70 nouveaux journaux avaient été créés à Bagdad. Parmi ceux-ci, 68 sont sûrement hostiles aux Américains. En démontrant que tant de personnes peuvent désormais exprimer leurs opinions, les yeux s’ouvrent. C’est la beauté de la liberté. Même si ces opinions sont opposées aux nôtres, leur seule existence montre que l’on a réussi notre mission. En temps voulu, ils comprendront tout ce que l’on a sacrifié pour eux.”

 

Juste des mensonges

 

Le propos serait magnifique si la dure réalité quotidienne ne le contredisait pas. Le “New York Times” révèle que, selon l’Administration civile provisoire de l’Irak elle-même, l’Iraqi Media Network, la chaîne de télévision des forces d’occupations qui coûte 5 millions de dollars par mois et qui est supposée offrir enfin aux Irakiens une information libre, est “d’une certaine manière un moyen de propagande”. Le “New York Times” cite l’un des dirigeants de la chaîne : “Je ne nie pas que nous sommes un peu les porte-parole de ce que la coalition réalise.”

 

Comment s’étonner dès lors que, comme l’indique le “Baghdad Bulletin”, “les Irakiens ne font que très peu confiance aux médias”. Journal sur l’Irak, fabriqué en Irak, publié en Irak, mais écrit essentiellement par des Anglo-Saxons, le “Baghdad Bulletin” reconnaît volontiers que les maladies de la propagande ou de l’approximation ne frappent pas que les médias américains. Le bimensuel, qui existe depuis le 9 juin dernier et se veut indépendant, raconte la colère de Akil Najim Abid, un ancien pilote : “J’ai lu dans “As Sabah” et plusieurs autres journaux que les Américains allaient payer aux pilotes leurs trois derniers mois de salaires. Je suis allé chercher mon dû, et je n’ai rien eu : c’était juste des mensonges !”

 

En fait, explique le “Baghdad Bulletin”, “la population irakienne n’a aucune notion de ce que peut ou doit être un journal. Ceux qui se déclarent ‘journalistes’ travaillaient dans les médias de Saddam Hussein. Ils ne savent pas faire la différence entre un fait et un commentaire, encore moins ce que veut dire vérifier !” Du coup, les 150 journaux qui sont apparus depuis la chute du dictateur colportent tout et n’importe quoi. “Certains se vendent même avec de gros titres racoleurs mais sans aucun article !” s’étonne le “Bulletin”.