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L'esclavage moderne -  The Today Slavery - La esclavitud de hoy

 

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Un bateau négrier à la dérive en Afrique

Des enfants du Togo et du Bénin refoulés de port en port.

Par C.A. (AVEC AFP, REUTERS)

Libération, le 14 avril 2001

Au temps de la traite des Noirs, on appelait cela le "bois d'ébène". Seule la destination a changé: ce n'est plus outre-Atlantique que sont vendus les esclaves africains mais sur leur propre continent, dans les pays qui ont l'heur d'être plus riches - ou moins pauvres. Aujourd'hui, le "bois d'ébène" se coupe jeune: ce sont en effet de 30 à 250 enfants béninois et togolais qui, selon le bureau de l'Unicef à Cotonou, depuis trois semaines, se font refouler de port en port dans le golfe de Guinée. Ils étaient, d'après l'Unicef, destinés à travailler dans des plantations d'Afrique de l'Ouest (lire ci-dessous).

Mais plusieurs zones d'ombre subsistent sur cette dramatique odyssée. Combien d'enfants y a-t-il réellement à bord? 28 selon la police camerounaise, 250 selon celle de Cotonou, une centaine d'après le ministère béninois de la Protection sociale. Quant à la police gabonaise, elle compte "une centaine de clandestins, hommes, femmes et enfants". D'où venait l'Etireno (version béninoise) ou l'Itinero (version gabonaise)? De Cotonou selon certains. De Lomé, d'après des sources portuaires béninoises, d'où il effectue une liaison régulière. Enfin qui l'a affrété? "Un Béninois selon une enquête menée par Interpol et la brigade des mineurs béninoise", assure l'Unicef. La Compagnie béninoise de navigation maritime, précise une autre source.

Le bateau, qui serait immatriculé au Nigeria, s'est présenté début avril au port d'Owendo, près de Libreville, où il a été refoulé "sur instance des autorités gabonaises". Puis il a essayé d'accoster à Douala, la capitale économique du Cameroun. Même refus. "Ayant été informés mercredi, par les autorités camerounaises, [nous avons] pris toutes les dispositions et le bateau a finalement quitté le port de Douala jeudi soir", a indiqué un responsable béninois. Le navire était attendu vendredi ou samedi à Cotonou.

 

Une main-d'œuvre "livrée" sous contrat

Pratique courante en Afrique, le trafic d'enfants n'est pas vraiment réprimé dans les pays concernés.

Par JUDITH RUEFF

Abidjan de notre correspondante

Une traite d'un nouveau genre sévit depuis une dizaine d'années en Afrique de l'Ouest: ancrée dans la misère, elle fait commerce d'enfants, marchandise quasiment "gratuite" à l'achat et qu'il suffit d'amener à l'"acquéreur". Moyennant finances pour l'intermédiaire, ce négrier moderne qui est le principal bénéficiaire du trafic. Car les enfants transportés par bateau (lire ci-contre), pirogue, car, camion ou taxi ne valent pas cher au départ. Ils viennent des villages les plus déshérités des pays pauvres de la région: Mali, Togo, Bénin, Niger, Burkina Faso.

Eldorados. Trop miséreux pour aller à l'école. Proies faciles pour les trafiquants, généralement de riches "parents" qui ont réussi en Côte-d'Ivoire, au Gabon, au Cameroun ou au Nigeria, Etats nantis en comparaison. Ils ont vu leurs grands frères revenir de ces eldorados, avec un vélo, une radio et même un peu d'argent. Ils ne rêvent que de suivre le même chemin. Quant aux parents, ils sont trop contents de confier leur enfant à un protecteur qui lui trouvera du travail et lui permettra peut-être de sortir de la pauvreté. Bien peu ont conscience que leur progéniture risque les coups ou le naufrage pendant la traversée. Et aucun ne songe qu'au mieux ce sera l'exploitation pure et simple.

"Le trafic des enfants pour le travail existe dans tous les pays en développement, explique un responsable de l'Unicef à Abidjan. Mais, en Afrique, il s'inscrit dans des pratiques sociales anciennes. C'est le concept de la "grande famille", on envoie facilement un enfant chez un oncle ou un cousin qui va l'élever. Le trafic commercial correspond à un dévoiement de cette pratique." Si l'on ajoute un des taux de scolarisation les plus bas du monde et l'absence de protection juridique efficace, les conditions sont réunies pour un commerce florissant. Et juteux pour ceux qui le pratiquent: embarqués de leur plein gré (avec parfois le versement d'une petite somme à la famille "pour la valise"), les enfants sont "livrés" sous contrat. L'intermédiaire empoche une commission qui peut aller jusqu'à 2000 F par tête. Quant à l'"employeur", il commence par retenir le coût de la commission et du transport sur le maigre salaire qu'il versera (peut-être) au bout de plusieurs années.

Corvéables à merci. L'opération permet aux pays les plus aisés de s'offrir une main-d'œuvre quasi gratuite. Dès 5 ou 6 ans, les filles sont envoyées comme domestiques dans les familles de la bourgeoisie gabonaise, camerounaise ou nigériane. Les garçons servent de manœuvres agricoles dans les plantations de Côte-d'Ivoire, de portefaix dans les mines. Au lieu du salaire mirobolant promis par leur "parrain", ils se retrouvent taillables et corvéables à merci. "Dans la famille où je suis, je me lève à 5 heures, je fais ma toilette et je fais la nourriture pour les trois enfants, je les prépare pour l'école", raconte Philomène Kiya, Béninoise de 17 ans dont onze au service d'une famille nigériane. "Ensuite, je fais la cuisine, la lessive, le ménage. Le soir, je prépare le repas pour les patrons. Quand on m'insulte ou on me frappe, c'est toujours pour une raison, parce que j'ai touché à leurs affaires, ce n'est pas tous les jours." Philomène ne "sait pas" combien elle gagne: c'est le frère qui l'a amenée chez ses patrons qui vient chercher l'argent chaque mois.

Sévices corporels. S'ils ne sont pas systématiques, les mauvais traitements ne sont pas rares. "Les jeunes qui travaillent sur les plantations sont logés dans des baraques, cadenassées la nuit, avec un trou pour faire leurs besoins", explique un responsable de la communauté malienne de Côte-d'Ivoire, une des plus touchées par la traite. "Pour toute nourriture, ils n'ont que du maïs bouilli. Ceux qui tentent de s'évader sont rattrapés et battus, on leur taille la plante des pieds à coups de lame." "On déplore deux cas de décès survenus suite à des sévices corporels" dans une plantation ivoirienne, relève un rapport de l'Unicef, publié en décembre 1998. Pour combien passés sous silence?

Pour mettre fin aux pratiques esclavagistes, la Côte-d'Ivoire et le Mali ont signé un accord l'année dernière. Une filière, qui comprenait le transport par car et le "stockage" dans des entrepôts, a été démantelée et des centaines de jeunes Maliens ont été reconduits chez eux. Une goutte d'eau dans un océan d'immobilisme. Le phénomène est pourtant connu et un début de prise de conscience a eu lieu en février 2000 avec la tenue d'une conférence régionale au Gabon. Les gouvernements concernés s'y étaient engagés à lutter contre ce "nouvel esclavage des temps modernes".

Mais depuis, fort peu de mesures concrètes. "Au-delà des discours, il faut une vraie politique nationale de protection de l'enfance", réclame, depuis Cotonou, Norbert Fanou-Ako d'Enfants solidaires d'Afrique et du monde, une ONG qui se bat contre les marchands d'enfants dans les zones rurales du Bénin. "Depuis le début de l'année, le trafic a repris de plus belle, on voit même partir des petits de 3 ou 4 ans. Si on veut vraiment venir à bout de ce fléau, il faut en faire une priorité nationale et mener des actions pour sensibiliser les parents, scolariser les enfants."

Moyens dérisoires. Sans oublier l'adoption d'outils juridiques adéquats dans des pays qui ne disposent que de conventions très générales sur les droits des enfants. Au Bénin, par exemple, le délit de trafic de mineurs n'existe pas en tant que tel. De plus, la complicité des parents qui confient de plein gré leurs fils pose problème pour condamner les trafiquants. Et, malgré l'arrestation aux frontières d'un millier d'enfants chaque année, les intermédiaires sont toujours relâchés. La brigade des mineurs, quant à elle, doit lutter contre des filières bien rodées avec des moyens dérisoires et une poignée d'inspecteurs. "L'affaire du bateau renvoyé au Bénin montre à quel point les efforts fournis par les Etats n'ont pas été à la hauteur du problème, souligne-t-on à l'Unicef. C'est l'occasion pour les gouvernements et les ONG d'en parler et de faire quelque chose.".