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Des
centaines de clandestins rejoignent les Canaries dans des
embarcations de fortune
Fuerteventura est devenue la nouvelle porte d'entrée de
l'Europe du Sud.
Il est tout petit, minuscule, avec son pull vichy bleu et ses longs cils recourbés de bébé. Comme des millions d'autres enfants dans le monde, il boit en tenant son verre, trop lourd, à deux mains. Bachir a neuf ans. Il y a sept mois, sa mère, veuve, avec cinq autres enfants à charge, lui a dit : « Je n'y arrive plus, va en Europe et gagne ta vie ». Bachir s'est retrouvé, sans trop comprendre, avec dix-huit autres « clandestins », sur une plage d'El Ayoun, aux portes du Sahara. Sa mère a payé le passeur. Après sont venus le froid et la peur. Une nuit entière, accroupis dans l'obscurité, pour tromper les gardes-côtes marocains, entassés dans une « patera », un esquif précaire ballotté par l'océan, à se guider sur les lumières du phare de La Entallada, qui domine Fuerteventura, l'île de l'archipel des Canaries la plus proche de l'Afrique, à moins de cent kilomètres. La première lumière espagnole, celle de la liberté supposée. A l'arrivée, il y avait la patrouille de la guardia civil.
La grande aventure de Bachir s'est achevée dans le centre pour mineurs dans le port indolent de Puerto del Rosario, la capitale de Fuerteventura. Ils y sont plus d'une vingtaine de jeunes Marocains et Sahraouis que le gouvernement prendra en charge jusqu'à leur majorité, une fois passée la preuve médicale de croissance osseuse qui confirme leur âge.
Entre deux cours d'espagnol et une improbable formation de jardinier, ils racontent leur histoire. Toujours la même. Boujmaa, par exemple, 17 ans bientôt, avec son sourire confiant, a dérivé deux jours avec 16 autres adolescents, après avoir payé les 80 000 pesetas (3 200 francs) exigés par le passeur. Pour réunir la somme, il avait quitté l'école pour travailler comme garçon de café. Son histoire s'est achevé quand, affamé et errant à deux heures du matin, il a été arrêté par la police : « Je ne savais pas où j'étais, je ne savais même pas que c'était une île », ironise-t-il. A ses côtés, les deux Mohamed, le brun et le blond, inséparables, 16 ans chacun, complètent le récit. Venus à pied de Goulimine, dans le grand sud marocain, ils ont campé une semaine, à bout de forces, dans les parages d'El Ayoun, à la recherche d'un passeur, pour finalement se faire cueillir sur la plage de Morojable par la Guardia Civil. « J'étais désespéré, dit le blond, j'avais des vêtements secs dans un sac en plastique et même un peu d'argent. Je pensais partir pour le continent et me fondre dans la foule, avec mes cheveux blonds. »
Ce qu'ils veulent ? Travailler, qu'importe le pays, et changer de vie. Peu confiants, certains tentent la fugue, se mêlent aux touristes. Jamal, 13 ans, veut être mécanicien. Il s'est fait reprendre à Las Palmas, dans la Grande Canarie, au terme d'une folle cavale où il avait emmené avec lui Bachir, le bébé de la bande. Les autres apprennent la patience et parfois aussi cette « différence » qui est le début du racisme. « Des enfants d'ici m'ont traité de moro (Maure), s'insurge Boujmaa. Pourquoi ? J'ai un nom. Et très beau, même. » Mohamed-le-brun, qui n'a pas hésité à se jeter à l'eau, il y a deux mois, dans le port, pour sauver une femme du village qui se noyait, avoue sa tristesse : la femme, très déprimée, passe chaque jour devant le centre d'accueil et ne lui a même pas dit merci. Tous les journaux de l'île ont relaté l'événement. Mohamed garde les coupures, ses premières lettres de créance espagnoles : les papiers officiels, il les a mérités, estiment ses camarades.
DATE-BUTOIR
Depuis un an que Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles au Maroc, ont dressé une triple haie de barbelés autour de leur territoire, avec caméras thermiques et miradors, et que le détroit de Gibraltar s'est « blindé » contre l'immigration, avec ses vedettes-patrouilleuses et ses rondes nocturnes, Fuerteventura est devenue la nouvelle porte d'entrée de l'Europe du sud : 1 100 clandestins sont arrivés depuis janvier. De 50 « pateras » par an, on est passé à 50 par mois. L'invasion s'accélère à l'approche du 31 juillet, date-butoir, selon la loi actuelle, pour la régularisation des clandestins vivant en Espagne depuis deux ans.
« C'est la ruée. Les passeurs font croire à ces malheureux que l'ouverture est générale et que les femmes enceintes et leurs bébés, nés ici, auront automatiquement la nationalité », explique Luis Sanchez, le porte-parole du Cabildo, l'autorité locale de Puerto Rosario. Résultat, dit-il, « 50 % des gens des pateras sont des femmes à présent. De plus en plus du Nigeria, du Ghana et de Sierra Leone, pays touchés par la guerre. Les passeurs ne leur disent même pas où ils les emmènent. Certains se contentent de les faire tourner en rond, dans la nuit, pour les débarquer à leur point de départ. D'autres, découverts au large par la police, balancent leurs occupants à la mer. »
C'est comme cela que Cynthia a accouché deux jours après avoir débarqué, transie. Faith la coiffeuse chrétienne et Joy, aux allures de mannequin, encore choquées, ont atterri dans la petite villa fleurie de la Croix-Rouge. Elles ne risquent rien. Les femmes enceintes sont suivies de près et il n'y a pas de traité d'extradition entre leur pays, le Nigeria, et l'Espagne. Faith a 26 ans. Enceinte de presque huit mois, elle s'impatiente : « En mer, j'ai cru mourir plusieurs fois. Je vomissais, je n'avais rien bu depuis trois jours, mais j'étais comme anesthésiée par la peur. Revenir dans mon pays, c'était la mort certaine. Ils ont massacré plusieurs membres de ma famille. Ici, c'est le bout du voyage : mon fils naîtra ici. Chaque jour, je me dis : quand va-t-on me laisser vivre sans contrôle ? Quand va commencer ma vie ? »
Ses compagnons de traversée n'ont pas eu sa chance : ils ont été emmenés au centre de détention, dans l'ancien aéroport. Quand c'est trop plein, on les tranfère dans le grand centre de Las Palmas. En principe, les Marocains adultes sont rapatriés dans les deux jours. Pour les sub-sahariens, c'est plus compliqué. Les demandes d'asile politique ont doublé en un an et certains pays africains ne confirment pas la nationalité de leurs ressortissants, quand ces derniers n'ont pas détruit exprès leurs papiers. Après 40 jours, ceux qui n'ont pas été déportés sont libérés.
Fuerteventura est bonne fille. Entre la récente invasion touristique, venue du nord allemand, qui fait pousser trop vite hôtels et restaurants à Corralejo, la station balnéaire, et le débarquement des « pateras » du sud, une symbiose tacite s'est établie. La main d'uvre immigrée fait tourner l'économie et les 80 000 habitants de l'île s'habituent. Pour la Saint-Jean, à la fin juin, on a fêté aussi la fête berbère du Benesmen. Ce soir là, le lieutenant Alba de la Guardia Civil et ses hommes, comme chaque nuit, avaient scruté la côte. « La mer est trop grosse, ce soir, ils ne viendront pas », avait commenté le lieutenant. Des nuits comme celle là, pourtant, la Guardia Civil a sauvé beaucoup de clandestins : une fois trente d'un coup, qui se noyaient. Parfois, elle n'a pas eu le temps. Pour ceux là, le voyage s'achève au petit cimetière écrasé de chaleur du haut de l'île. Là, à côté des anciennes tombes des légionnaires, ils ont droit à une sépulture. Avec parfois un nom, parfois juste un numéro et une date.
Marie-Claude Decamps