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Philippe Pons

Dans la société japonaise Kato, un tiers des salariés est constitué de retraités

Le Monde 22.11.04

Cette PME de métallurgie a augmenté sa productivité en recrutant des plus de 65 ans, qui permettent de faire tourner l'usine les jours de congés.

Nakatsugawa de notre envoyé spécial

Si l'on téléphone pendant le week-end, c'est la voix un peu chevrotante d'un homme âgé qu'on entend. La société Kato Seisakusho, une PME de métallurgie de 92 salariés de Nakatsugawa, ville de 55 000 habitants au centre du Honshu, à l'est de Nagoya, est une entreprise pionnière de la valorisation du travail des retraités, qui lui a valu un prix du ministère du travail et de la santé. Un tiers des salariés a plus de 65 ans et les machines tournent aussi les jours de congé.

Le vieillissement rapide de leur société est une préoccupation majeure des Japonais, et le partage du temps de travail ainsi que l'emploi au-delà de la retraite sont des voies explorées pour y remédier.

Avec un modeste capital (20 millions de yens, soit près de 150 000 euros) et un chiffre d'affaires de 1,7 milliard, la société Kato est le type même de ces PME familiales dont les deux tiers sont sur la corde raide au Japon. Aussi son président, Keiji Kato, 42 ans, qui a succédé à son père à la tête de l'entreprise après un début de carrière internationale chez Toyota et Mitsubishi Electric, aux Etats-Unis et à Singapour, cherchait-il des idées pour améliorer la rentabilité en réduisant les coûts fixes.

"Les efforts en gain de productivité avaient atteint une limite, explique-t-il. Il fallait trouver autre chose pour rentabiliser le capital fixe et gagner en flexibilité pour répondre à la demande. Une enquête régionale faisait apparaître que beaucoup de retraités voulaient continuer à travailler. J'ai pensé que faire tourner l'usine pendant le week-end et les jours chômés avec des retraités pouvait être une solution."

M. Kato a passé une annonce dans le journal local. "Lorsque j'ai vu qu'on recrutait des plus de 60 ans, j'ai cru qu'il y avait eu une erreur et qu'on voulait dire "moins" de 60 ans", se rappelle Mme Matsui, 69 ans, une des premières embauchées. Sur 50 candidats, 15 furent retenus. Aujourd'hui, 28 salariés ont plus de 65 ans.

"Tous ont eu une autre carrière, poursuit M. Kato. Il y a des charpentiers, un ancien chef de gare, des commerciaux... Les employés expérimentés leur ont donné une formation sur le tas pendant un mois dans l'atelier. Au début, il y avait sept salariés permanents pour une quinzaine de retraités. Aujourd'hui, il n'y a plus que deux contremaîtres pour les encadrer et l'usine tourne tous les jours de l'année, sauf pour le Nouvel An et la Fête des ancêtres en août."

Flexibles, les horaires des plus de 65 ans ne dépassent pas 28 heures par semaine afin de se conformer à la limite de durée du travail que peut effectuer un retraité pour améliorer ses revenus. Payés 800 yens l'heure (7 euros) - la rémunération horaire du "petit boulot" au Japon -, ces salariés bénéficient de l'assurance-maladie, de leur retraite et, en cas d'accident du travail, des prestations d'une caisse.

"Après deux ans, l'expérience est positive, estime M. Kato. Nous avons réussi à améliorer la rentabilité du capital fixe en faisant tourner davantage les machines." Chez Kato, la moyenne d'âge est désormais élevée mais il n'y a pas eu de mise à pied. D'ici quelques années, les deux tiers du personnel auront plus de 65 ans, avance M. Kato, qui s'est engagé à réembaucher après la retraite ceux qui le désirent.

La doyenne de l'entreprise, Mme Masutani, a 81 ans. Elle arrive le matin sur son scooter et travaille à la cantine. "Quand je me suis présentée, raconte-t-elle, je pensais qu'on ne me prendrait pas et je me suis efforcée d'être souriante." "Mme Masutani fait régner une bonne atmosphère à la cantine, commente M. Kato. Il faut donner à chacun l'impression qu'il a un rôle important à jouer. Le sentiment que les autres ont besoin de vous rajeunit."

Pour les retraités masculins, la principale motivation est de rester dans une vie active. Pour les femmes, souvent veuves, c'est un moyen d'arrondir la demi-retraite de leur mari.

S'il cherche à réduire les coûts et à rentabiliser le capital fixe de l'entreprise, M. Kato veut aussi se préparer à l'évolution démographique du pays, qui se traduira par la réduction des jeunes sur le marché du travail. "Avant de penser à l'immigration, il faut utiliser les ressources que nous avons, dit M. Kato. Avec les retraités, nous avons une mine de savoir-faire négligée, alors qu'on peut valoriser sans grands frais puisque ces personnes touchent déjà une retraite."

Derrière les initiatives de M. Kato, il y a aussi une conception du rôle de l'entreprise. "Elle n'a pas pour unique fonction de gagner de l'argent, dit-il. A l'extrême, ce n'est pas bien difficile, lorsqu'un président passe quelques années à la direction et s'efforce d'avoir pendant son mandat des résultats flatteurs pour les actionnaires puis s'en va. Moi, je reste et j'ai derrière moi cent soixante ans d'histoire à ne pas trahir en devenant le premier des Kato, descendants d'artisans forgerons, à licencier."

 


Une pyramide des âges bientôt inversée

 

Détenteur du record mondial du vieillissement, le Japon cherche des solutions pour remédier à un déclin démographique qui va se traduire par une diminution de la population active et un alourdissement de la charge sociale. Le pays vieillit en effet doublement : la baisse de la natalité le place à un niveau voisin des pays les moins féconds d'Europe et il a l'espérance de vie la plus élevée de la planète (85 ans pour les femmes et 78 ans pour les hommes). Bientôt, la pyramide des âges sera inversée : de 2,3 actifs pour 1 senior en 2015, l'Archipel passera à 2,08 en 2025. Dès 2015, les plus de 65 ans représenteront 26 % de la population (soit 32,7 millions de personnes). Cette évolution est vécue avec inquiétude mais le Japon essaye de rebondir : un nouveau marché orienté vers la demande des seniors se développe et le travail des retraités est de plus en plus valorisé.

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.11.04