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ENQUETE
A LAMPEDUSA
Les
filières de l'émigration
De notre
envoyé spécial à Lampedusa : Salem
Trabelsi

Des
réfugiés clandestins escortés
par des carabinier
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A 35 degrés de latitude Nord et 12,30
degrés de longitude Est, Lampedusa est presque
à mi-chemin entre la Tunisie et l'Europe. Terre
promise pour ceux qui risquent tout pour y débarquer,
l'île est aussi un piège des plus naturels, une
prison sans barreaux.
De Lampedusa aux côtes calabraises,
"Réalités" a visité les lieux chauds
où débarquent chaque nuit des centaines
d'immigrés clandestins, africains et asiatiques.
Enquête sur une île qui essaie d'endiguer "la
folie des hommes du Sud".
Nous
sommes devant le centre d'accueil des immigrés
clandestins: 280 Tunisiens, Marocains et Algériens
(derniers arrivés) font la queue devant le camp. Sous
le soleil de plomb qui terrasse l'île, 20 policiers et
une trentaine de carabiniers montent la garde. Tour de garde
: six heures . Gants de plastique, masque sur le visage, ils
essaient de se montrer patients sans pour autant parvenir
à cacher un soupçon de peur que trahit le
pincement de leurs lèvres. Le silence est
sépulcral. Même de jour les projecteurs sont
allumés. La réserve d'eau est un camion de
pompiers vers lequel les clandestins se dirigent pour se
laver, un par un et sous la surveillance de deux policiers.
Ces derniers ont reçu l'ordre de ne pas tirer mais de
faire attention aux lames de rasoirs et aux bouteilles en
verre qui pourraient surgir de n'importe où. Il y a
deux jours, un clandestin désespéré
s'est ouvert le ventre avec un tesson de bouteille.
Beaucoup d'entre eux portent d'ailleurs les cicatrices d'une
entaille sur le bras et menacent de récidiver. Le
commandant des carabiniers a fait venir une ambulance afin
d'avoir "du secours sous la main". L'ambulance stationne
près de l'énorme hangar qui abrite les
clandestins pour 20 jours, plus 10 supplémentaires
(comme le prévoit la nouvelle loi) avant d'être
rapatriés.
A la recherche de
l'identité perdue
Mille militaires, entre carabiniers, policiers et
gardes-côtes sont à l'úuvre. Mille
autres sont entre Calabria et Puglia. Et tant que la mer est
calme , il faut s'attendre à d'autres flux de
clandestins. Un hélicoptère fait la navette
entre Agrigento et Lampedusa, transportant des militaires,
des médecins et des fonctionnaires. Tout le staff de
la police scientifique (11 fonctionnaires) est sur le
terrain et travaille à plein temps. La tâche
semble être lourde. Chaque clandestin doit être
identifié : photographie et empreintes digitales.
«Ils sont si nombreux qu'on est obligé de
diviser le photogramme en quatre, une forme
d'économie», dit un fonctionnaire de la police
scientifique. Photos et empreintes sont ensuite
envoyées au ministère de l'Intérieur
italien qui les transmettra aux consulats du Maroc, de
Tunisie, d'Algérie, de Sierra Leone, d'Inde etc, dans
le but d'identifier leurs ressortissants. Marco Staffa, le
jeune commissaire du Port Empedocle, est
transféré à Lampedusa. Sous ses ordres,
trente policiers arrivés de Catania. Sa mission est
de "déterminer" la nationalité des clandestins
"restés dans le vague". Entreprise difficile sans la
collaboration d'un interprète.
L'hélicoptère décolle à
destination de Palerme pour embarquer un expert en langues
maghrébines, c'est à lui qu'incombera la
responsabilité de définir la
nationalité des clandestins.
Si parmi les clandestins, il y a des femmes, la situation se
complique. La promiscuité pendant le voyage est un
facteur à haut risque. C'est ainsi qu'on apprend que
deux Tunisiennes auraient été violées
par leurs compatriotes (une trentaine) pendant la
traversée. Deux jours auparavant, une Marocaine qui
parle trois langues (Italien, Français, Anglais) est
arrivée parmi les clandestins. Elle travaillait dans
un hôtel casablancais et elle fuyait son pays pour
mener sa vie "à l'occidentale". Le commandant de la
garde côtière, Michele Niosi, a
éloigné les deux Tunisiennes et la Marocaine
des éventuels assauts et les a logés dans une
cabine d'officiers.

Les
barques d'un espoir qui se transforme souvent en
cauchemar
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A qui profite le
flux?
«Je n'ai plus aucune seringue; Lampedusa est
menacée par une épidémie», a
déclaré le docteur Leonardo Denora au mois de
juin.
Cette information a fait le tour du monde. Résultat,
le tourisme accuse une baisse de 50% (30.000 en 1997; 15.000
en 1998). Les touristes, assaillis par les chiffres,
tournent le dos à Lampedusa. Milanais, Romains et
Palermitains ont annulé des centaines de
réservations. Les rêves des touristes sont
morts; sont morts aussi les Lampedusiens qui voient leur
économie s'affaiblir petit à petit. Un coup de
poing pour le maire de Lampedusa qui porte plainte contre le
médecin Leonardo Denora, l'accusant d'être
à la solde de Forza Italia. Mais il n'y a pas que des
mécontents à Lampedusa. Un camion frigo vient
de quitter l'ancienne base militaire où vivent depuis
la mi-août 146 clandestins regroupés dans
quatre baraques. C'est le camion de Pasqualino Famularo,
l'homme qui nourrit tous les clandestins, l'homme à
qui profite l'immigration clandestine. Propriétaire
de deux magasins de produits alimentaires, Pasqualino a
signé un contrat avec la municipalité pour
fournir des repas deux fois par jour aux "invités" de
Lampedusa. Vous voulez connaître le nombre des
clandestins et même leur évolution, il vous
suffit de vous adresser à ce commerçant de 45
ans: «Monsieur Pasqualino, combien de repas avez-vous
préparé aujourd'hui?» Si vous commandez
un bon repas chez lui et que vous payez, il vous
répond: «Aujourd'hui plus de 700. Hier j'en
étais à 632... Avec de la tomate et du poulet.
Pas de porc... Les derniers arrivés doivent
être musulmans».
Pasqualino et Maria, son épouse, sont
installés derrière la caisse. En face de nous,
sur le mur, une photo prise il y a cinq ans du restaurateur
avec Silvio Berlusconi. On allonge un pourboire et une autre
question. «Ils me paient 8.000 lires le repas,
répond Pasqualino, je fournis aussi l'eau, le lait et
quelquefois des fruits. Depuis 1993 ça va très
bien. Mais il ne faut pas croire que c'est un travail
facile. Dès six heures du matin, ma femme et moi
sommes debout pour couper le pain. J'emploie 20 ouvriers et
je dois veiller à ce qu'il n'y ait pas de bombe dans
le pain!"ó"De quelle bombe parlez-vous monsieur
Pasqualino?" ó "On voit que vous n'êtes pas
Lampédusien... car si on va leur servir du
Lampédusien c'est pareil à une bombe
aphrodisiaque... le Viagra c'est rien à
côté...".
"L'île
piège"
Les consignes sont donc claires : pas d'excitants, quelle
que soit leur finalité. Ces dispositions ont
été prises après la dernière
révolte des étrangers qui ont cherché
à fuir. En effet lorsque les clandestins
enfermés dans un camp ont su qu'ils allaient
être reconduits en vertu d'une nouvelle loi, ils se
sont rebellés. Lits, douches, lavabos ont
été détruits au passage alors que les
carabiniers et les policiers tentaient de maîtriser la
situation. Depuis, les tentatives de fuite se sont
multipliées, rêve d'une impossible
liberté, car Lampedusa est une prison naturelle, une
prison sans barreaux. « Ils sont étonnants, ces
gens là! s'exclame le maréchal Giuseppe
Morganti, ils échafaudent un plan de fuite de leur
pays, ils payent pour le réaliser, mais ils oublient
de prendre des cours de géographie... Ils arrivent
à Lampedusa en croyant arriver en Sicile. C'est
impossible, ils ne peuvent pas s'échapper d'ici.
C'est une île - prison pour eux. Mussolini
lui-même l'a utilisée pour y envoyer les
dissidents!».
Le maréchal Giuseppe Morganti dirige la caserne des
carabiniers. Sa tâche non plus n'est pas facile :
enregistrer les plaintes des Lampedusiens qui
dénoncent depuis quelques temps des intrusions dans
leurs maisons. On aurait vidé leurs frigos et
volé leurs motocycles et leurs voitures.
Réponse du maréchal aux victimes: «Ils
pensent s'échapper avec vos motocycles, mais vous
savez bien que c'est une île-piège. On les
retrouvera et vos biens aussi". Et en effet, tous les jours
il en arrête des dizaines.
Ils avançent en file indienne, escortés par
les policiers, et franchissent les barbelés, mais
pour regagner leurs baraques cette fois. Les journalistes,
au delà de la barrière, cherchent à
imaginer ce qu'il y a dans ces baraques puisque sur ordre du
ministère de l'Intérieur, les journalistes et
les photographes n'ont pas droit d'accès. Le
collègue belge a beau employer des ruses, mais en
vain .
Les hommes des
lumières
Vie difficile que celle des clandestins, mais aussi celle de
leurs gardiens: «Je vis comme un clandestin parmi les
clandestins», raconte Michele Niosi, le commandant des
gardes-côtes qui avec quatre vedettes sillonne toute
l'île. Avec ses hommes, il patrouille plusieurs fois
par jour, surtout à l'aube ou le soir vers 23 heures.
«Le problème, c'est que le radar ne capte pas
les petites barques qui avancent à ras de l'eau. On
est obligé de fonctionner à
l'úil», poursuit le commandant en
réajustant ses lunettes pour se protéger des
rayons du soleil reflétés par le miroir de la
Méditerranée.
Le commandant essaie aussi de sauver quelques-uns, ceux qui
ont besoin de secours sur place. Car pour beaucoup le voyage
vers le Nord tourne à la tragédie. Partant du
port de Sfax à 10 et à 15, les voyageurs
s'exposent à un risque imminent. Il suffit que la mer
frémisse pour que les petites barques (souvent
volées à des pêcheurs) sombrent dans
l'eau. Sur ces "boat people", ou trouve tout sauf une
boussole. Alors comment font-ils pour arriver jusqu'à
Lampedusa? Les "capitaines" (qui nient toujours cette
appellation synonyme de passeurs, car ceux-là
risquent des peines très graves) laissent
derrière eux les lumières de Sfax. Puis quand
celles-ci sont hors de vue, se profilent devant le
"capitaine" les phares de Lampione (une presqu'île
précédant Lampedusa); il passe à
côté; vire un peu à droite et ce sont
les lumières de l'île des rêves qui
pointent, les lumières de Lampedusa, «les
lumières qui donnent de l'espoir», comme le dit
John Wih, un jeune de Sierra Leone qui après quinze
jours de voyage en autobus est arrivé à Sfax
et a embarqué avec 28 Tunisiens. Comme eux, il a
détruit ses documents.
Mais il ne savait pas que, contrairement aux Tunisiens, il
peut obtenir le droit d'asile politique car il est issu d'un
pays où sévit la dictature. Il ne le savait
pas au début, car l'information ne circule pas dans
ce genre de camp ou bien elle est réduite au minimum.
Découvrir le fonctionnement des lois pourrait
créer des tensions et faire naître dans le
cúur des Maghrébins la volonté de fuir.
Découvrir qu'ils vont être rapatriés
après avoir payé 1 million de millimes pousse
certains à jouer le tout pour le tout.
Le décor ne change pas si on se déplace
à Reggio di Calabria. Sur la table du directeur de
l'Office des Etrangers, Costenzo Militelli, il y a une pile
de photos et d'empreintes digitales.
Chez lui le dernier débarquement remonte à une
semaine : 200 personnes ó ni Tunisiens, ni Marocains,
mais des Kurdes et des Irakiens. Une immigration diverse
cette fois . Des familles entières, avec des dizaines
d'enfants, et qui demandent l'asile politique. Là on
n'a pas besoin d'interprètes. Ce sont des clandestins
clairs qui revendiquent leur identité.
Ils ont payé le voyage au même prix que les
Tunisiens, mais en deutchmarks ou en dollars: 1 million de
nos millimes et moitié prix pour les
bébés. Un trafic incessant qui dure depuis un
an et demi.
«Aujourd'hui la technique des Turcs et des Kurdes a
changé, nous dit Salvatore Crémona, officier
de la garde côtière, elle est plus
sophistiquée. Les bateaux de marchandises
s'approchent de l'île et lâchent les chaloupes
des clandestins à quelques kilomètres»;
cinq chaloupes séquestrées sont sur le port de
Reggio de Calabria. Six Turcs sont emprisonnés pour
trafic de clandestins. Mais aux Italiens il manque le "capo"
de tout le trafic turc . Un certain Hallal Youssef,
arrêté déjà deux fois mais
relâché pour insuffisance de preuves.
Les flux migratoires vers Lampedusa, Reggio de Calabria,
Siracusa et Trapani ne cessent de gonfler: 2.198 en 1996,
2.412 en 1997 et 2.615 jusqu'à septembre 1998. Les
Italiens déploient toutes leurs forces pour endiguer
le flux.
Ils maîtrisent difficilement la situation, essayant de
la manier avec délicatesse. Ils ont peut-être
encore en tête qu'ils étaient, eux aussi, un
peuple d'immigrants.
Salem
Trabelsi
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Des
tortues et des hommes
Lorsqu'il y a
"débarquement" de clandestins, c'est
généralement la nuit ou à
l'aube. Ce débarquement à lieu
souvent à Cala Madonna ou à Cala
Croce, mais il arrive aussi que les "boat people"
accostent près de la réserve
naturelle des "conigli", où les tortues
déposent leurs oeufs. Daniela Fiegi
(biologiste), que les habitants de l'île
appellent "la Romana", tire la sonnette d'alarme
pour qu'on puisse sauver les tortues de mer du flux
incessant des clandestins qui, en se couchant ou en
marchant sur le sable, détruisent les nids
où les tortues déposent leurs
oeufs.
Elle rappelle que cette île est
protégée par le ministère de
l'Environnement et qu'en 1997 aucun oeuf n'a pu
éclore.
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La
mobilisation
La police italienne se bat sur cinq fronts en
déployant des forces issues des carabiniers,
de la police, des gardes-côtes et des
brigades de la Finance. Ces cinq fronts
représentent des provinces à risques
: Agrigento, Siracusa, Trapani, Cretone et Lecce,
où l'on signale la présence de 2.000
hommes par région.
Ces hommes sont maintenus à disposition pour
se déplacer d'un endroit à l'autre.
Cet effectif serait diminué en hiver
puisqu'avec une mer coléreuse, le flux de
clandestins tend à régresser.
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Salem
Trabelsi
http://www.tunisieinfo.com/realites/670/encouverture.html
du 21 octobre 1998
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