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Serge Truffaut
Les habits neufs de l'esclavage
LE DEVOIR 30 avril 2001
Le trafic d'humains est devenu une activité si lucrative qu'il est à la veille de supplanter celui des stupéfiants. En attendant que l'un dépasse l'autre, on estime que l'esclavage revu et corrigé par le contingent des aigrefins habiles en asservissement leur rapporte 15 milliards de dollars américains par an; net d'impôts, il va sans dire. C'est une réalité: la case de l'oncle Tom est dans nos murs! Ils sont des milliers à tenter la traversée des frontières, dans des conditions que l'on sait périlleuses, des pays riches. Le bilan du dernier mois est à cet égard très révélateur de l'ampleur que ce phénomène a pris au cours des dernières années. Au début d'avril, un cargo transportant 447 Kurdes a échoué sur les côtes grecques; le 11 avril, 36 clandestins d'origine asiatique ont été découverts dans deux conteneurs d'un navire ayant fait halte dans le port de Vancouver; la semaine suivante, 216 Maghrébins ont été arrêtés sur la rive espagnole du détroit de Gibraltar; il y a sept jours de cela, un bateau baptisé Koydusk a accosté un petit coin de la péninsule italienne avec 562 personnes à bord.
Ce dernier cas a ceci d'intéressant qu'il symbolise à la fois l'étendue géographique du phénomène et l'augmentation très prononcée de l'offre comme de la demande pour une main-d'oeuvre corvéable à souhait. Sur le Koydusk, sur un bateau et un seul, plusieurs nationalités étaient présentes. Il y avait des Kurdes, des Afghans, des Irakiens, des Sri-Lankais et des Pakistanais qui tous avaient déboursé 2000 $ pour la traversée. Si on ajoute, les frais qui leur sont imposés en amont comme en aval, il n'en coûte pas loin de 10 000 $ pour acquérir le statut de... clandestin!.
Ces sinistres histoires de tribord et de bâbord mises à part, les dernières semaines ont été d'autant plus riches en enseignements que le gouvernement britannique de Tony Blair a déposé un projet de loi dont le but avoué est d'enrayer le phénomène. Le texte dévoilé il y a quelques jours ne vise rien de moins que l'expulsion de 30 000 clandestins dès cette année. À ce propos, il faut souligner l'opportunisme un brin cynique des Travaillistes qui veulent récolter le maximum de votes lors des prochaines élections en capitalisant sur le dos des damnées de la terre qui seront le principal sujet de cet affrontement électoral. En France, il y a quelques jours également, un groupe de trente députés amorçait une enquête sur les formes de l'esclavage contemporain qui doit se conclure par la proposition de textes législatifs.
Toujours est-il qu'entre 300 000 et 400 000 clandestins pénètrent la forteresse Europe chaque année rejoignant ainsi les quatre millions déjà présents. De ce nombre, on estime que 120 000 femmes venant d'Europe de l'est ont été réduites à l'esclavage sexuel. Les autres? Ils font la cueillette des oranges et des tomates en Espagne, les moissons en Irlande, ramassent les légumes en Allemagne, travaillent dans les restaurants ou comme domestiques en Grande-Bretagne, se retrouvent sur les chantiers de construction, vendent les journaux, ou tissent les vêtements conçus par les géants du prêt-à-porter en France ou en Italie. Bref, ils fabriquent le bien-être financier du capitalisme sauvage.
La déréglementation des secteurs d'activités économiques, sous couvert de l'hypocrite et perverse auto-réglementation, combinée à une modification dans la culture du travail - les boulots que les locaux ne veulent plus effectuer -, a produit une horreur: des centaines et des centaines d'entreprises européennes, mais aussi nord-américaines, font leur miel de cette situation et ne veulent surtout pas que les gouvernements assouplissent les balises existantes. On l'aura compris, si l'on normalisait la situation des clandestins cela se traduirait par l'ajustement immédiat des salaires, l'allocation d'avantages sociaux, des vacances payées et autres. Le Kurde ou le Sri-Lankais est esclave et on l'aime esclave. En l'absence d'une volonté politique claire et nette, on est en droit de supposer que bien des acteurs en position de pouvoir doivent considérer les tortures infligées, les morts constatées, comme des dommages collatéraux.
À voir ce qui se passe en Europe, il ne faudra pas croire que ce côté-ci de l'Atlantique soit innocent. Loin de là. Ainsi, dans les vignobles de quatre États américains travaillent actuellement 800 000 enfants de moins de douze ans dans des conditions épouvantables. Et que fait-on? Encore et toujours des études. On disserte à qui mieux mieux. On se voile la face.
Que l'on soit parvenu à réveiller et à moderniser l'esclavagisme alors que l'on ne cesse d'évoquer les droits de l'homme ici, les droits des enfants là, les droits de la terre, et tous les droits possibles et imaginables est le vice fait paradoxe.
©Le Devoir 2001