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Luc Lamprière
L'île aux esclaves
Libération, 27 avril 1999
Procès contre les géants de la confection US installés à Saipan. En Chine, on leur fait miroiter un travail en Amérique. Leur rêve se brise dans une île du Pacifique. Reportage chez les forçats du «made in USA».
Après Nike en Indonésie ou Disney en Haïti, dont les pratiques sociales avaient mobilisé syndicats et consommateurs américains, le procès intenté aux usines de Saipan, territoire américain du Pacifique, représente le premier procès de la délocalisation et des pratiques des entreprises mondiales de la confection. Des plaintes collectives, déposées en janvier devant les tribunaux américains, visent des entreprises telle Gap. Le cabinet d'avocats qui réclame un milliard de dollars aux entreprises a déjà à son actif des résultats spectaculaires face aux cigarettiers ou aux banques suisses (contraintes à verser 1,2 milliard de dollars aux victimes de la Shoah). Sont visées 22 usines de Saipan, en majorité à capitaux chinois et coréens. La première plainte déposée au nom d'environ 50 000 immigrés - des Chinoises pour la plupart - employés depuis dix ans exige la réparation des mauvais traitements, le remboursement de salaires impayés et la compensation d'abus en tout genre. La seconde oppose des associations de consommateurs et de défense des droits de l'homme et le principal syndicat de la confection aux industriels: ils demandent réparation pour les acheteurs trompés par l'étiquette made in USA sur les vêtements fabriqués à Saipan. Grâce à la législation antiracket (utilisée contre la mafia), la plainte entend les faire condamner pour «conspiration illégale».
Peut-être est-ce la fin, pour Saipan, du régime d'«exception sociale» dont l'administration Clinton souhaite la disparition. Une proposition de loi vient d'être déposée au Congrès pour lui imposer le respect des lois fédérales.
Venez à Saipan, USA, et enrichissez toute votre famille!» clamaient la pub à la télévision et les tracts collés sur un mur près de l'usine de confection où travaillait Fang Fang (1), dans une grande ville de Chine. A des centaines de kilomètres, ailleurs en Chine, Qian était employée, elle, dans une petite usine de campagne, quand on lui proposa de passer un «concours» destiné à mesurer ses compétences à la machine à coudre. Les lauréates, lui avait-on promis, auraient le privilège d'aller travailler en Amérique, où, en deux ans, elles pourraient économiser l'équivalent de 12 500 dollars! Les deux filles, alors âgées d'une vingtaine d'années, n'ont pas hésité. Aussi élevé qu'il puisse paraître (le salaire d'une ouvrière chinoise est de 50 à 60 dollars par mois), le prix exigé par les recruteurs - environ 5 000 dollars pour un contrat d'un an renouvelable - leur paraissait raisonnable. Fang Fang et Qian mirent leurs familles à contribution, et celles-ci, à leur tour, empruntèrent.
Puis elles ont cherché Saipan sur la carte des Etats-Unis. Sans succès. Fang Fang en a conclu que ce devait être un village... Qian, persuadée que New York était sur le chemin, a promis à sa famille de saluer pour elle la statue de la liberté! Ni l'une ni l'autre ne se doutaient qu'elles débarqueraient au milieu du Pacifique dans une étrange île, bordée de falaises abruptes, où viennent bronzer les touristes japonais amateurs de golf et de windsurfing. Drôle d'Amérique dans laquelle les serveurs philippins des restaurants portent des chapeaux de cow-boys, où les filles des strip-bars débarquent de Manille, où les salons de massage emploient des prostituées venues de Pékin ou de Shanghai.
Pour Qian et Fang Fang, le rêve a tourné court. Les polos made in USA qu'elles ont fabriqués pour Gap, Tommy Hilfiger et d'autres grandes marques américaines sont au centre du plus grand procès de l'histoire de la confection.
Couvre-feu. Pour elles et les milliers de Chinoises arrivées à Saipan depuis dix ans, ce procès est d'abord celui des illusions perdues. Le nouveau monde est resté limité aux clôtures de leurs usines, aux «aboiements» de leurs chefs - chinois - et aux dortoirs au strict couvre-feu. Malgré plusieurs années de travail, elles n'ont toujours pas fini de régler les dettes contractées avant leur départ et refusent de faire payer cet échec à leur famille par un retour en Chine. «Un salarié sous contrat est un esclave aux yeux de son contremaître: il ne doit jamais contester ses ordres, nous a dit le chef aujourd'hui. S'il dit quelque chose, c'est qu'il a raison. Tu penses qu'il a tort? Il a encore raison!» a écrit Fang Fang dans le journal qu'elle tient depuis son arrivée. «A partir de maintenant, a dit son chef à Qian, tu es une machine. Si je te dis de continuer, tu continues. Si je te dis d'arrêter, tu arrêtes.»
Par ailleurs, un rapport des autorités fédérales américaines précise que la plupart des pays d'origine des immigrés ont saisi Washington du dossier. En 1995, Manille avait gelé le départ de travailleurs philippins en direction de l'île. Depuis, l'ambassade du Népal à Washington, le gouvernement du Bangladesh et une agence gouvernementale de Sri-Lanka se sont inquiétés du sort de leurs ressortissants. Les ouvrières chinoises sont apparemment les seules à ne pouvoir compter sur leur gouvernement: «Soyons réalistes, reconnaît Carmen Gaskins, directrice d'une usine locale. Nos interlocuteurs en Chine sont les gouvernements locaux: ce sont les autorités qui organisent le recrutement et le transfert des ouvrières. Elles sont parfaitement au courant de la situation et seraient donc mal venues de s'en plaindre!»
IVG forcées. Avant de quitter la Chine, les ouvrières doivent s'engager auprès des autorités chinoises à ne pas nouer à la légère de relations avec des garçons, éviter les Américains, ne pas «perturber» la bonne marche de l'usine, être de retour au dortoir à l'heure fixée par la direction, ne pas tenter de changer d'employeur avant la fin du contrat et, surtout, ne pas tomber enceinte. Sur place, la liste s'allonge. Mieux vaut, par exemple, ne pas être malade. Fang Fang raconte avoir été conduite à l'hôpital par un passant après s'être évanouie dans la rue. Alors qu'elle voulait reprendre le travail, son employeur l'a mise à pied «pour l'exemple». Dans l'île, les récits d'avortements forcés abondent. Cependant, une ouvrière explique que les filles ont intérêt à la clandestinité: si les chefs apprennent que l'une d'entre elles est enceinte, elle est le plus souvent renvoyée en Chine, où l'avortement a lieu.
La principale doléance des ouvrières porte sur les quotas de production, qui augmentent de semaine en semaine; les cadences sont impossibles à tenir dans le respect des horaires. «Si tu n'as pas atteint ton quota, tu es renvoyée au dortoir et tu ne peux pas faire d'heures supplémentaires», explique une ouvrière. Les contremaîtres leur proposent alors de «se porter volontaires» pour des heures supplémentaires non rémunérées. Or, sans ces heures supplémentaires, avec un salaire d'environ 500 dollars par mois - dont sont déduits entre 160 et 200 dollars pour le dortoir et la cantine -, elles peuvent à peine rembourser les frais de recrutement. «Elles sont prêtes à travailler sept jours sur sept: après tout, elles sont venues ici pour faire fortune!» souligne l'un de leurs avocats, Tim Skinner. C'est pourquoi la majorité refuse de témoigner ou le fait sous le sceau du secret.
Menaces. Il faudra plus d'une heure avant que trois autres jeunes Chinoises, entre deux silences inquiets, disent leur peur d'être dénoncées par leurs camarades d'atelier si celles-ci les savaient en train de discuter avec un journaliste. Les trois filles, à Saipan depuis environ un an et demi, ne parlent pas l'anglais. Elles n'ont accès ni à la télévision ni aux journaux. Le seul téléphone accessible lors de la pause déjeuner est situé dans la cabine du garde. Depuis le dépôt de la plainte, elles affirment avoir reçu de nouvelles instructions sur l'attitude à adopter face aux visiteurs - journalistes en particulier. «Si vous vous plaignez, ils feront fermer vos usines. Plus personne n'aura de travail et vous n'aurez plus qu'à rentrer en Chine!»
Or leurs témoignages sont, évidemment, cruciaux. La visite de certaines usines poursuivies en justice et de quelques dortoirs ne permet pas, en effet, de constater une situation aussi alarmante que celle décrite dans les plaintes: à Saipan, de toute évidence, on s'est livré à un sérieux nettoyage. Les fils barbelés qui entouraient dortoirs et usines ont disparu; les ateliers sont spacieux. Les alignements de jeunes filles en uniformes derrière leurs machines à coudre correspondent aux normes des usines modernes de Corée du Sud, de Malaisie ou des Philippines. Dans les baraques préfabriquées qui servent de dortoirs, l'espace privé est limité au matelas d'un lit superposé où pend un rideau, mais, contrairement à ce qu'affirment les plaintes, elles sont propres.
«Nous avons observé des changements dont nous sommes fiers dans les usines: de nouveaux logements, de meilleurs cantines...» explique Roberta Karp, vice-présidente de Liz Claiborne, numéro 1 de l'habillement féminin aux Etats-Unis, très présent à Saipan. La plupart des entreprises affirment avoir mis fin au couvre-feu, dénoncé comme une forme d'internement forcé: les ouvrières sont libres de rentrer dans leurs dortoirs à l'heure de leur choix. Mais un garde de sécurité du Bangladesh, interrogé après son travail, raconte qu'il doit encore noter le nom des retardataires et le transmettre à la direction... «Nous ne pouvons tout vérifier: le seul moyen de savoir ce qui se passe est de mettre en place un canal externe indépendant pour recueillir les plaintes des ouvrières», reconnaît Roberta Karp.
Après avoir longtemps nié le problème, les autorités locales affirment avoir renforcé la répression contre les mauvais traitements. Les industriels visés prennent la menace au sérieux: outre Gap, Tommy Hilfiger, Calvin Klein, Ralph Lauren, Donna Karan, Levi Strauss, tous les grands noms de la distribution sont là. Comme Nike avant elles, ces entreprises déploient une énergie considérable pour se défendre. Elles ont engagé une association basée à San Francisco, Business for Social Responsability (BSR), afin de mettre bon ordre chez leurs fournisseurs. Cette prise en compte - tardive - du sort des ouvrières de Saipan doit, bien sûr, beaucoup à des intérêts d'image. Mais elle correspond aussi à une tendance nouvelle aux Etats-Unis, où de grandes entreprises ont créé une fonction de «directeur des droits de l'homme» dont la mission ambiguë est d'établir une passerelle avec les organisations actives sur ces questions et de maîtriser la mauvaise publicité liée à leur production à l'étranger.
En attendant, aussi longtemps que des ouvrières comme Fang Fang et Qian continueront de se plaindre, la «mauvaise publicité» en provenance de Saipan ne cessera pas: au dernier décompte, les avocats ont recueilli une centaine de témoignages de salariés de la confection et, malgré les progrès récents, le déballage promet d'être redoutable.
(1) Les noms des ouvrières
citées dans cet article ont été modifiés
à leur demande pour préserver leur anonymat.
Par
Manif
anti-Nike, en 1997 à New York. La multinationale
collabore désormais avec ses opposants d'hier (lire
page de droite).

edea
Benjamin est directrice adjointe de Global Exchange à San
Francisco, l'une des associations les plus actives dans la campagne
contre Nike et l'une des organisations à avoir porté
plainte contre les entreprises de confection américaines
à Saipan. Sa dernière campagne vise Gap.
Pourquoi vous en prendre à Nike ou à Gap, alors que les pratiques de ces entreprises et de leurs fournisseurs sont loin d'être uniques?
Nous visons délibérément de grandes et riches entreprises qui ont assez de ressources pour faire des progrès. Si nous n'avons pas, par exemple, choisi Reebok au lieu de Nike, c'est parce que c'était une entreprise moins puissante et en mauvaise santé financière; nos arguments sont plus difficiles à faire valoir face à des entreprises en difficulté. En revanche, il est plus facile de demander à une entreprise qui fait 824 millions de dollars de profits - le résultat de Gap l'an dernier - de mieux payer les salariés qui travaillent pour elle! Nous choisissons des entreprises en position de leader, afin d'entraîner toute une industrie dans leur sillage. Quand elles auront évolué, les autres changeront. C'est d'ailleurs le cas: après Nike, Reebok a commencé à modifier ses usines. Nike a nommé un vice-président en charge de la responsabilité sociale (Corporate Responsability) et Reebok un vice-président en charge des droits de l'homme! Ils occupent des positions clés au sommet de ces entreprises et ont donc les moyens d'agir.
Quelle est votre stratégie pour les y contraindre?
Elle vise aussi bien les consommateurs que les actionnaires. D'abord, nous essayons, grâce aux médias, d'attirer l'attention sur les pratiques inacceptables des entreprises visées tout en constituant une base militante dans le milieu associatif et du côté des Eglises. Parallèlement, nous intervenons dans les assemblées générales d'actionnaires. Enfin, nous faisons venir des salariés aux Etats-Unis, afin qu'ils témoignent de la situation dans leur pays. Tout cela conduit à noircir l'image de l'entreprise dans l'opinion. Les appels au boycottage ne sont qu'un dernier recours: notre but n'est pas que les ouvriers de ces usines perdent leur emploi, mais que leur situation s'améliore. Cependant, la frontière est délicate: les gens sensibles à nos arguments auront tendance à ne pas acheter leurs produits! Ainsi de Nike: les choses se sont retournées quand l'entreprise a vu ses ventes souffrir. Si l'on songe aux milliards que ce groupe dépense pour sa publicité mondiale, le succès était immense!
Où en êtes-vous désormais avec Nike?
Pendant deux ans, Nike nous a fait la guerre en faisant intervenir la police pour nous interdire l'accès à leur siège ou à leurs usines. Puis, ils ont opéré des changements majeurs à travers le monde. Récemment, à la suite de la révélation de la situation dans l'une de leurs fabriques de chaussures au Viêt-nam, Nike a renoncé à utiliser bon nombre de substances très toxiques et a amélioré de manière très sensible les conditions de santé et de sécurité. Ils ont ouvert leurs portes à leurs critiques les plus durs, afin que ceux-ci y effectuent des contrôles. Aujourd'hui, nous sommes en contact permanent avec eux et nous les rencontrons une fois par mois pour faire le point. Ainsi, il y a peu, après s'y être longtemps opposé, Nike a accepté de communiquer aux consommateurs le nom et l'adresse des usines d'approvisionnement. Enfin, même si nous continuons à penser que leurs efforts sont insuffisants, ils ont accordé des augmentations de salaires dans leurs usines d'Indonésie et se disent décidés à continuer. Nous maintenons la pression sur eux, afin qu'ils aillent plus loin, mais ce sont des avancées importantes.
C'est le tour de Gap...
Saipan n'est qu'un point de départ. Ce qui est en jeu, c'est le mode de fonctionnement à l'étranger des entreprises comme Gap et leur refus d'admettre l'insuffisance de leur système de contrôle sur leurs fournisseurs. Saipan n'est qu'une fenêtre sur cette entreprise désormais gigantesque et très profitable. Ils ont les moyens d'améliorer les choses. A eux de prouver qu'ils veulent le faire!.
Demain: l'«acheter
propre» gagne l'Europe