|
|
|
|
Jean-Luc Vonnez
Pourquoi le Prix Nobel de chimie ne restera pas en Suisse
Beaucoup de scientifiques renommés s'exilent à l'approche de la retraite. Les retenir tout en préparant la relève: un vrai casse-tête.
11 octobre 2002
Le Temps.Ch
Né à Aarberg, ancien étudiant des Universités de Berne et de Bâle, employé par l'EPFZ depuis 1969, le co-lauréat du Prix Nobel de chimie 2002, Kurt Wüthrich, est un chercheur suisse à part entière. Pourtant, avant même que ne tombe la nouvelle de sa nomination (LT du 10 octobre), le biophysicien avait prévu de poursuivre ses activités en Californie dès mars 2004, au Scripps Research Institute à La Jolla, où il a été nommé professeur invité de biologie structurale en 2001. La raison de ce départ planifié? Le professeur aura 65 ans en octobre 2003 et la loi suisse ne permet pas de prolonger le contrat d'un chercheur au-delà de cette limite, fût-il lauréat du Prix Nobel.
Voici comment la Suisse se prive du rayonnement d'un chercheur prestigieux. La déception est d'autant plus légitime que Kurt Wüthrich, bien décidé à poursuivre ses activités scientifiques, déclarait au Tages-Anzeiger le jour de sa nomination: «Je serais resté en Suisse si les conditions avaient été acceptables. Or, à l'EPFZ, je n'aurais pu que m'asseoir dans mon bureau et me tourner les pouces, au lieu de poursuivre mes travaux à la tête de mon équipe de quelque 25 chercheurs.» Un brin caricaturale, la formule n'est pas fausse: les écoles polytechniques et les universités offrent bien à leurs professeurs honoraires de rester actifs dans l'institution, mais essentiellement dans des tâches politiques ou de représentation. Les écoles polytechniques peuvent leur permettre de poursuivre une certaine activité de recherche et d'enseignement, grâce à un système élaboré par le Conseil des EPF, mais il s'agit d'accords très informels, comme le précise Hugo Bretscher, membre de l'équipe de présidence de l'EPFZ. Seule amélioration en vue: une ordonnance liée à la révision de la Loi sur les EPF, soumise actuellement aux Chambres fédérales, qui permettrait aux écoles de prolonger exceptionnellement le contrat de certains professeurs jusqu'à l'âge de 67 ans.
«Ces petites rallonges, sans doute utiles, ne résolvent pas le problème de fond, explique Stefan Catsicas, vice-président de la recherche de l'EPFL et en charge du recrutement. Le cas de Kurt Wüthrich illustre un problème réel de fuite des cerveaux en fin de carrière. Les départs sont nombreux et interviennent généralement plusieurs années avant l'âge légal. Wolfram Schulz, un brillant neurobiologiste de l'Université de Fribourg, est par exemple parti poursuivre ses recherches à l'étranger au tournant de la soixantaine. Charles Weismann, auteur d'expériences clés sur le prion, chercheur de réputation internationale et sans doute susceptible de recevoir un Nobel, a quitté l'Université de Zurich pour les mêmes raisons.»
Le responsable estime cependant que le phénomène est difficilement évitable. «La fuite des cerveaux touche également les jeunes en début de carrière, explique-t-il. Pour y faire face, nous avons mis en place une filière très sélective, ouverte à de jeunes chercheurs visant des postes de professeurs. Les premiers indices montrent que la formule rencontre un succès phénoménal. Nous avons attiré des jeunes au profil extraordinaire. Or, cette relève ne peut se préparer que si les chercheurs plus âgés lui font peu à peu sa place. Les moyens de recherche disponibles n'étant pas illimités, il faut trouver un équilibre qui ménage l'attractivité de la Suisse pour la relève autant que pour les chercheurs renommés.»
Maurice Bourquin, recteur de l'Université de Genève, confirme la réalité du problème: «Les instances académiques peuvent y répondre, estime-t-il, mais à condition de disposer de beaucoup plus d'autonomie, notamment dans le choix des honoraires ou dans la flexibilité de l'âge de la retraite. La volonté politique dans ce sens est réelle, autant à Genève qu'au niveau fédéral, mais il faut encore s'entendre sur la définition de cette autonomie.»