Boulots en fuite
LActualité, 15 mars 2004
Après avoir confectionne les vêtements des occidentaux, puis traite leurs données informatiques, les travailleurs d'Asie accaparent des emplois « intelligents ». La sous-traitance à l'étranger est-elle aussi menaçante qu'on le croit?
< Maurice Elmaleh a longtemps résisté. Mais après une les épuisante bataille contre les coûts de production, il a dû se rendre à l'évidence : il ne pouvait plus fabriquer ses habits de neige et autres vêtements au Québec. Depuis trois ans, les collections Deux par Deux sont donc confectionnées «quelque part en "Asie". C'est l'arrivée d'un rival imitant le design ainsi que les broderies de Deux par Deux et faisant fabriquer ses vêtements à faible coût en Chine qui a sonné le glas. «On a eu beau se battre, les prix ne se comparaient plus", dit Elmaleh, refusant toute- fois de préciser les sommes exactes. L' agonie du textile au Québec n'est pas récente. Ce qui est nouveau, ce sont les gens d'affaires canadiens que Maurice Elmaleh côtoie sur les vols vers Pékin ou Mumbai (ex-Bombay). Ils viennent de toutes les sphères de l'économie, de l'industrie du plastique à la métallurgie en passant par les technologies de l'information (TI) et les institutions financières. Et ils essaiment dans les villes en bordure de l'océan Indien, de Djakarta à Shanghai, où des millions de travailleurs de plus en plus instruits et qualifiés offrent leur savoir-faire pour un salaire qui paraît dérisoire en Occident.
< « En Chine, on m' a proposé de construire un site Web pour 300 dollars. Ça m' en aurait coûté 25 000 ici", dit Charles Boulanger, président de PÔLE Québec Chaudière-Appalaches, un organisme parapublic de développement économique. Au cours de la prochaine décennie, le Canada assistera à un formidable transfert d'emplois qui ne laissera aucun secteur indemne, croit-il. «Les entrepreneurs qui pensent qu'il n'y a pas un Chinois qui viendra concurrencer ont tout faux. Nous avons été épargnés jusqu'à maintenant en raison de la faiblesse du dollar canadien et de la bonne santé de l'économie américaine. Nous nous sommes crus à l'abri. C'est une fausse perception. Ça nous frappera. (Charles Boulanger revient de Xi'an, ville «moyenne" de 6,5 millions d'habitants située au centre de la Chine. Autrefois point de départ de la route de la soie, elle aspire à redevenir un carrefour entre l'Asie et l'Europe. Ce que Boulanger y a vu l'a laissé pantois. «On vient de terminer la construction d'un réseau de neuf autoroutes qui relient les villes de la région et d'un train à haute vitesse qui se rend jusqu'aux... Pays-Bas !» L'économie de la Chine a progressé de 8% en 2002, suivie de celle de l'Inde, qui a fait un gain de 7%. C'est là-bas, ainsi qu'en Malaisie et au Viêt-Nam, que Raymond Dutil, président de l'entreprise de vélos Procycle, à Saint-Georges de Beauce, achète désormais certaines pièces. Ces pays ressemblent à la Taiwan d'il y a 20 ans, endroit où Dutil faisait encore des affaires récemment. «Maintenant, les salaires y sont aussi élevés qu'au Canada", dit-il. Lui aussi est soufflé par l'ascension phénoménale de la Chine. Il l'a connue dans les années 1970, à l'époque où elle comptait plus de policiers que de chambres d'hôtel. «Shanghai ressemble aujourd'hui à une New York en plein boom. Les Chinois apprennent très vite. Et je ne vois pas le jour où leurs salaires équivaudront aux nôtres. " L'occident s'était habitué à perdre ses emplois manufacturiers. Mais depuis quelques années, ce sont les emplois «intelligents» qui migrent vers les pays émergents. A Calcutta, en Inde, une cinquantaine d'ingénieurs travaillent pour le Groupe Canam Manac, de la Beauce. Ils dessinent 80% des poutrelles d'acier fabriquées par l'entreprise en Amérique du Nord. Des ingénieurs à bas prix. «Leur salaire est moins élevé qu'au Québec», dit Marc Dutil, président et chef de l' exploitation du Groupe, qul se contente de préciser qu'il se situe «dans la moyenne indienne». «Nous ne sommes pas en Inde rien que pour économiser. La pénurie d'ingénieurs en Amérique du Nord, à la fin des années 1990, nous a poussés vers l'étranger.»
< Le géant québécois de l'acier emploie aussi 225 personnes à Brasov, dans les Carpates roumaines, à 20 km du château de Dracula. Marc Dutil et son père, Marcel, y sont arrivés un peu par hasard, dans la grisaille de décembre 2000. Une entreprise à vendre, une première impression désastreuse: il y avait plus de pigeons dans le bâtiment que d'ingénieurs. « Ça ne payait pas de mine. Mais on avait besoin de monde et il y en avait. » Pour la moitié du salaire d'un ingénieur canadien, les Roumains font de la programmation informatique et des dessins techniques destinés aux marchés américains (70%) et canadiens (30%).
< «II y a 10 ans, raconte Marc Dutil, un conférencier a parlé de mondialisation à un colloque de l'OMC [Organisation mondiale du commerce].Il a dit qu'une vague s'en venait, au loin, et que le choc que l'Amérique a ressenti avec l'impartition des emplois de cols bleus n'est rien en comparaison de celui qu'elle encaissera avec la perte des emplois de cols blancs. »
< C'est l'Inde, où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, qui récolte la majorité de ces emplois «intelligents». Plus de 70 000 ingénieurs, des milliers de programmeurs et des analystes financiers sortent de ses universités chaque année.
< Et ils parlent anglais, contrairement aux Chinois! Deja, plus de 350 000 Indiens travaillent dans le secteur des technologies de l'information, et on estime que leur nombre pourrait passer à deux millions d'ici 2008. Ces emplois sont très valorisés et très recherchés. Il y a six fois moins de roulement de personnel dans les centres d'appels en Inde qu'aux États-Unis !
< Les billets d'Air Canada établis par un agent de voyages de l'avenue du Parc, à Montréal, ou n'importe où ailleurs au pays ont été traités dans un centre de services de Bangalore ou d'Hyderabad, au cceur de l'Inde. Le transporteur aérien a confié ce service à IBM, qui l'a elle-même imparti en Inde. ..Et cela, au nom du repli stratégique des entreprises occidentales, qui misent désormais sur leurs compétences distinctives (voir «Les pièges de l'impartition", p. 46).
< « On comprend bien les avions, c'est notre business, et IBM comprend bien l'informatique et le traitement de données", dit Alice Lang, porte-parole d'Air Canada. « Grâce aux progrès des télécommunications, l'Inde est devenue la porte d'à côté", dit Jean-Charles Chebat, professeur à HEC Montréal. « Le Web est un marché transparent, qui permet de comparer les prix a l'echelle de la planete. C est comme la place du marché d'un village."
< Les bureaux d'ingénieurs-conseils québécois concurrencent désormais ceux du reste du monde, de Djakarta a Delhi en passant par Moscou. C'est l'Inde qui est la mieux placée, explique Benoit Aubert, professeur au Département des technologies de l'information de HEC Montréal. « Les gens y sont de plus en plus qualifies et instruits. Ils travaillent dans des centres où les Américains appellent, croyant recevoir une assistance technique d'un compatriote. L' impartition à l'étranger, c'est aussi la conséquence d'une société qui fonctionne 24 heures sur 24, sept jours sur sept."
La principale entreprise canadienne de services-conseils en informatique, CGI, a acheté en juillet 2001 le fournisseur américain de solutions en technologies de l'information IMRglobal, se positionnant ainsi en Inde. « C'est le pays qui a la plus grande expérience dans l'impartition hors frontières ", dit Joseph Saliba, président de CGI pour les États-Unis et l'Inde. Il offre à ses clients nord-américains la maintenance et la mise au point d'applications informatiques à partir de Bangalore à des coûts moindres: 70% de moins qu'aux États-Unis et de 40% à 50% de moins qu'au Canada. Certains refusent l'option indienne, d'autres l'exigent. «Nos clients américains qui craignent les risques associés à un pays émergent préfèrent que la sous-traitance se fasse au Canada.
Joseph Saliba, dont les bureaux sont situés à Boston, constate que les Américains s'opposent de plus en plus à la sous-traitance. Il est vrai qu'ils sont bien plus touchés par le phénomène que les Canadiens.
< Aux Etats-Unis, l'impartition n'a pas bonne presse et la plupart des entreprises, notamment les banques, soucieuses de leur image, se font très discrètes quand on les interroge sur le sujet. Les Etats du New Jersey, de Washington, du Maryland et du Connecticut etudient des projets de loi visant a interdire le déplacement à l'étranger d'emplois de cols blancs de services gouvemementaux (l'an dernier,ils ont imparti à l'étranger 5% de leurs depenses en services informatiques, chiffre qui pourrait doubler d'ici 2006).
< «Nous sommes dans un marché libre", dit Joseph Saliba, qui souligne que CGI a l'intention de multiplier par deux son volume daffaire en Indes. « Nous répondons d'abord aux besoins de nos clients. C'est le profit qui compte. Il faut donc choisir entre perdre de l'argent ou perdre des emplois. ..Je crois qu'on trouvera un équilibre à long terme. "
< Après avoir confectionné les vêtements des Occidentaux puis traité leurs données informatiques, les Indiens, les Chinois et les Malais vont-ils se lancer dans l'analyse de données ? L'agence de presse et groupe financier Reuters, dont le siège est à Londres, vient de causer une commotion en annonçant son intention d'ouvrir en Inde un bureau où l'on analysera l'information financière. Aux États-Unis, des hôpitaux privés songent à faire analyser des radiographies dans ce pays aussi! Rien de plus simple avec les satellites. Salaire d'un radiologiste indien: 25 000 dollars (le même spécialiste en gagne 350000 aux États-Unis).
< «Avec un bon programme informatique, une entreprise peut envoyer ses comptes à Bangalore, où ils seront traités et analysés», dit Richard Mondoux, vice-président aux finances du Tour de l'île de Montréal. La comptabilité, poursuit-il, est aisément transférable en impartition. " Est-ce que j'enverrais des comptes en Inde ? Non, à cause de la langue. Mais en Haïti, oui, car on y parle français. Sauf que les Haïtiens ne sont pas en mesure, pour l'instant, de traiter ou d'interpréter quelque donnée que ce soit. Ça reste très hypothétique."
Après la grande entreprise, la PME québécoise sera à son tour frappée, prévoit Richard Mondoux. « Je serai à la retraite à ce moment-là, dit le quinquagénaire; Je ne crois cependant pas que le phénomène touchera la très petite PME. Les économies d'échelle ne seraient pas suffisantes. » Les entreprises des pays émergents finiront aussi par concurrencer leurs anciens patrons sur leur propre territoire. Holtec en est un bon exemple. Le groupe Canam Manac vient de signer une entente avec cette société indienne d'ingénierie de 300 employés. «Elle essaie de pénétrer notre marché, explique Marc Dutil. On préfère être associé avec elle que de l'avoir dans les pattes. »
< L'avenir de l'économie passe par les filières et les réseaux, croit Charles Boulanger, de PÔLE Québec. «II faut nous positionner, miser sur nos forces - marques, réseaux de distribution, assemblage -, mieux former la main-d'reuvre et améliorer les compétences.» Selon lui, les pays émergents, principalement la Chine, redéfinissent et bouleversent les règles de la concurrence. Plus profondément, il s'agit d'une redistribution de la richesse à l'échelle mondiale. "On ne peut pas concurrencer les Chinois sur la base du plus bas coût possible. Et c'est davantage qu'une différence de salaire, c'est tout l'environnement concurrentiel, les politiques de développement gouvernementales, etc. On ne peut pas se battre contre ça; la Chine est une dictature. Les dirigeants peuvent décider du jour au lendemain d'exproprier 10 000 paysans pour ériger un nouveau parc industriel. » Richard Shearmur, professeur à l'INRS et détenteur de la chaire canadienne en statistiques territoriales, croit lui aussi qu'il faut préparer la main-d'reuvre à de nouveaux emplois requérant plus de formation. Son analyse est cependant moins pessimiste que d'autres, notamment pour ce qui est du secteur des TI à Montréal. Il appuie son analyse sur les emplois manufacturiers, qui n'ont pas connu le déclin appréhendé en 1981. Leur nombre stagne, mais ne diminue pas.
< «Certains changements organisationnels n'avaient pas été prévus, dit Richard Shearmur, comme le juste-à-temps et l'importance de la proximité des marchés. Il faut relativiser les projections catastrophiques. Certes, la croissance des emplois en TI finira par s'arrêter au pays, et il y aura peut-être même des pertes nettes dues à la sous-traitance. Mais certains problèmes demeurent: les barrières culturelles, la securité internationale, la qualité des infrastructures des sous-traitants et la pression des salaires dans les pays en développement. Enfin, la saturation du nombre de diplômés multilingues indiens. L'expérience passée nous indique qu'une bonne partie des emplois en TI resteront à Montréal et au Canada. »
< « Je crois que beaucoup d'emplois auront été perdus en Occident d'ici 5 ou en 10 ans, dit de son côté Charles Boulanger. Dans le plastique, l' acier, les métaux. .. Mais il est quand même encore temps de réagir. " Pour une rare fois, le Québec n'est pas en retard. «Les entrepreneurs doivent prendre l'avion, aller voir ce qui se passe en Asie et penser partenariat à l'étranger, surtout avec la Chine. »
Lexode des emplois de cols blancs vers les pays émergents n'est pas près de s'arrêter, le cabinet d'analyse américain META Group prévoit d'ici 2005 une augmentation de 20% de l'impartition hors frontières des services offerts par les entreprises occidentales du secteur des technologies de l'information (TI), Ce marché extérieur passera dans deux ans de 7 à plus de 10 milliards de dollars.
D'ici là, la plupart des entreprises en TI auront élaboré une stratégie à l'étranger. Lentretien, le soutien informatique et la conception de logiciels constituent environ le tiers de leurs dépenses. Limpartition dans les pays émergents leur permet de réduire< celles-ci de 30 %. D'ici 2008, elles confieront environ 60% de ce travail à l'étranger, estime META Group. Et si c'est en Inde que se concentrent actuellement 85% des entreprises< TI, une douzaine d'autres pays sortent du lot, dont la Russie et les Philippines.
La maison d'analyse DeLoitte Research évalue, dans une étude publiée en avril dernier, que le secteur des services financiers transférera, au cours des cinq prochaines années, deux millions d'emplois vers les pays côtiers de l'océan Indien, dont la Malaisie. Singapour, l'Inde et la Chine. De ce nombre, 850 000 proviendraient de l'Amérique du Nord. Ce transfert se traduira, en 2008, par des économies de 1,4 milliard de dollars pour les 100 principales entreprises de services financiers du monde.