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Par
Libération,
21 août 1999
Ils sont cinq à longer les entrepôts du port de Calais, cinq ombres dans la lueur orangée des lampadaires. L'homme, une grosse valise à la main, s'avance sous les bourrasques de pluie, courbé par le poids de son fils sur ses épaules. Deux femmes et un autre enfant suivent, chargés de sacs en plastique. Il est 2 heures du matin, il ne semble pas y avoir d'autre âme qui vive. «Nous nous sommes fait attraper par la police ce matin, ils nous ont gardés toute la journée dans une grande salle, et là, ils viennent de nous lâcher.» F., 31 ans, irakienne, est partie avec sa famille du Kurdistan voici cinq semaines. «A cheval, dans la montagne jusqu'en Iran, puis dans des camions.» A Istanbul, ils ont versé 4000 dollars à un arnaqueur. Vendredi, un chauffeur les a laissés sur le parking des ferries, à Calais, en leur disant: «Vous êtes en Angleterre.» Quelques minutes plus tard, ils étaient cueillis par une patrouille.
«Goulot de l'Europe». Depuis mercredi, le préfet du Pas-de-Calais et le sous-préfet de Calais ont lancé une opération qui mobilise chaque jour plus de 180 agents de la PAF (Police aux frontières), des services de police locaux, de la gendarmerie et des douanes. «Humanité et fermeté en sont les deux aspects», dit Yannick Imbert, le sous-préfet qui explique que le littoral du Calaisis est devenu «le goulot de l'Europe vers l'Angleterre, historiquement perçue comme un Eldorado pour les réfugiés». La législation britannique est plus généreuse que la loi française, les réfugiés, une fois sur le sol anglais, bénéficiant d'aides conséquentes. «Sauf que nous, frontière de l'espace Schengen, nous sommes censés les arrêter avant, et la Manche est une barrière naturelle.» En deux jours, plus de 200 personnes ont été interpellées. En majorité des Kosovars. 153 ont été placées en garde à vue. Une minorité fera l'objet de reconduites à la frontière: des Albanais se faisant passer pour Kosovars, des Roumains, des Sri-Lankais et même, affirme un policier, «un Africain qui voulait faire croire qu'il venait du Kosovo». Trois passeurs, deux Albanais et un Parisien, ont été mis en examen et écroués. Les autres, «vrais» Kosovars, Afghans, Irakiens, sont remis en liberté ou dirigés vers les deux centres d'hébergement de Sangatte et de la rue de Valmy, tout juste créés le week-end dernier.
«C'est la seconde crise cette année; cette fois, nous essayons de ne pas refaire les même erreurs,» explique Yannick Imbert. Durant l'hiver, les Kosovars sont arrivés de plus en plus nombreux à Calais. La nuit, la gare maritime se transformait en camp de transit. Jusqu'au 31 mars, où un règlement de comptes entre passeurs a fait un mort. La gare maritime a été interdite aux réfugiés et un hangar a été aménagé, la gestion en étant confiée aux associations humanitaires locales. «Nous servions 110 repas chaque soir. Mais ça a dérivé, le hangar devenait une plate-forme logistique pour les passeurs!», affirme le sous-préfet. Le hangar est à son tour fermé, le 6 juin. Les réfugiés s'égaient dans la ville. Certains s'installent dans le parc Saint-Pierre, face à la mairie. «Au début, c'étaient quelques familles, deux tentes, explique Dorothée, aide familiale, j'ai pris l'habitude de causer avec eux, d'acheter un pain au chocolat pour les enfants. Avec les pluies d'août, un deuxième groupe est arrivé, des jeunes surtout. A la fin, il y avait plus de 200 personnes.» Quelques commerçants s'énervent. On parle de CD volés, de clientèle apeurée. Surtout, en août, des échauffourées ont lieu à Douvres, en Angleterre, entre jeunes Anglais et réfugiés. La presse outre-Manche accuse la France d'être une «passoire» et de se servir de la Grande-Bretagne «comme d'une poubelle».
Le week-end dernier, l'opération commence. Une compagnie de CRS se déploie autour du parc, tandis que la Croix-Rouge et les services municipaux organisent le démantèlement du «petit bidonville du parc Saint-Pierre», comme écrit la Voix du Nord. Les familles sont dirigées vers un local aménagé à l'hôpital de la ville, rue de Valmy.
Hangar. Les célibataires, très nombreux, sont d'abord envoyés vers le centre de rétention de Coquelles. Ceux que la loi protège de l'expulsion se retrouvent finalement à Sangatte, une petite commune à 10 km de Calais. Sur un terrain grillagé au milieu des champs, l'administration a rouvert un immense hangar de 2500 m2, qui avait servi à la construction du tunnel sous la Manche. L'entrée est gardée par une patrouille de CRS qui filtre sévèrement les entrées et les interdit dès 21 heures. A l'intérieur, quelques tentes, deux bungalows de chantier et des tables de réfectoire. Bien que prévu au départ pour les célibataires, on y a hébérgé des familles, le centre de la rue de Valmy étant déjà bondé. Avant 9 heures du matin, les CRS refusent d'ouvrir la grille. Une quarantaine de personnes emmitouflées prennent un petit déjeuner sur de grandes tables de réfectoire. Quelques femmes ont des bébés sur les genoux. Presque personne ne parle. «La plupart sont fatigués, essoufflés par leur périple», explique Abdelkader Madi, responsable du centre, dont la gestion a été confiée à l'APMCJ (Association pour une meilleure citoyenneté des jeunes), créée par un commissaire de police. Il n'aime guère les visites: «Ils ont besoin de repos, ce n'est pas un zoo.» De ce point de vue, l'opération est réussie, on ne voit plus les Kosovars en ville.
«Cette association, tout comme la Croix-Rouge, on ne les a jamais vues sur le terrain, et d'un seul coup, nous, on est exclus», s'insurge René Biguet, militant du comité C-Sur, qui regroupe diverses associations humanitaires. «On n'a même pas le droit d'entrer à Sangatte! De toute façon, c'est une très mauvaise solution, ils sont loin de tout, il n'y a même pas le téléphone.» Chaque jour, les familles partent jusqu'à Calais, avec leurs bagages, à pied, tenter le passage. C'est qu'entre les pouvoirs publics et ces associations locales, il y a une grosse divergence. «Moi, je pense que le premier geste humanitaire est de leur faire comprendre que leur avenir est au Kosovo où la communauté va les aider,» explique le préfet Daniel Cadoux. Si la plupart des militants reconnaissent que le salut en Grande-Bretagne est une illusion, ils estiment qu'il existe «une réalité» à prendre en compte. «Ils veulent absolument partir, il faut les aider à le faire dignement, rétorque Michèle Leuliette, de C-Sur . C'est une hypocrisie de dire qu'ils peuvent rentrer tout de suite: les gouvernements sont-ils prêts à mobiliser les mêmes sommes pour la reconstruction que celles englouties dans la guerre? Personne n'y croit vraiment, et surtout pas les réfugiés!»
«Tout cassé.» Alors, quelques Calaisiens font de la résistance. Ce soir-là, ils sillonnent la ville, le coffre empli de pain, de Thermos de soupe. Premier arrêt dans le port, près d'une voie ferrée. Il est 20 heures. Une fumée monte près de trois palettes qui font une mini-cabane.«Ce matin, il y avait une dizaine de petites installations. Surtout des Afghans et des Irakiens. Quand la police est arrivée, ils se sont sauvés. Mais les CRS ont tout cassé. Ils sont allés jusqu'à détruire les sachets de thé que j'avais laissés», explique René Biguet. Abdul est revenu, seul. Il fait sécher entre deux averses son duvet désormais trempé. Il est afghan. «Je veux aller en Angleterre, mais je n'ai plus d'argent pour le passeur.» Maurice, la cinquantaine, ouvrier, arrive avec sa fille. Il est gêné. «J'ai reçu un coup de fil. On m'a expliqué que je risquais trois mois de prison si je continuais à aider ceux qui ne veulent pas aller dans les centres.» Une rumeur affirme que le préfet a décidé de sévir. A la sous-préfecture, on dément catégoriquement vouloir poursuivre les associations. Mais Maurice préfère abandonner. «Désolé, hein!» Il part. Une vieille dame s'énerve: «C'est une honte! On n'a plus le droit de donner à manger à ceux qui ont faim!» A cinq, ils poursuivent leur tournée. René arrête sa voiture. «Ils la connaissent, tu vas voir!» Au bout de quelques minutes, un par un, de jeunes hommes sortent de cabanes de chantier, d'ateliers désaffectés. Furtivement, on vide quelques tasses de thé, on se tape sur l'épaule, on se dit merci, En un clin d'il, ils s'évanouissent dans les environs. Ils ressortiront la nuit venue, pour tenter, à nouveau, de se glisser dans un camion à l'embarquement.
Passeur
introuvable. A l'autre bout de la ville, dans un quartier
tranquille, Marie, 45 ans, célibataire et fonctionnaire,
prépare le repas pour le couple qu'elle héberge depuis
une semaine. «Pour moi, la légalité, c'est ce
qui est humain. Il y a un risque, mais je me sens moins mal à
l'aise qu'en me lamentant devant les malheurs du monde à la
télévision.» C'est le cinquième couple
qu'elle héberge. La jeune Kosovare montre Marie: «Dieu
la bénisse.» Cette nuit encore, le couple a
essayé de rencontrer le passeur qui a déjà
encaissé 8000 F. Cette nuit encore, il n'est pas venu.