Le nouvel observateur, Semaine du 15 février 2001 -- N°1893
Leçons de survie à Kinshasa
On s'attendait à une explosion après l'assassinat de Laurent-Désiré Kabila. Mais dans la capitale de l'ex-Zaïre, pays sans Etat et sans loi, on ne vit plus que de débrouille et d'espoir...
La Peugeot de Dany est pourrie. Comme tout ce qui fait office de taxi dans Kinshasa, où les transports en commun n'existent plus ! Le tas de tôle brinquebalant, sièges défoncés par les trop nombreux passagers, vacille dans une rue sans électricité, entre les trous de ce qu'il reste de chaussée, au milieu de mares d'eau jamais évacuées. Dany achète l'essence au compte-gouttes, aux " Kadhafi ", ces porteurs de jerricans qui se substituent aux stations-service. Il veut rejoindre le boulevard du 30-Juin, qui fut autrefois les Champs-Elysées de Kinshasa. " C'était au temps de Kin-la-belle ", dit-il en souriant ; puis, éclatant de rire : " Maintenant, c'est Kin-la-poubelle... "
Kinshasa est un monstre grouillant de 7 - ou peut-être 10, on ne sait pas, on ne compte plus - millions d'habitants. La capitale d'un pays plus grand que l'Europe et potentiellement l'un des plus riches du monde : cet ex-Zaïre de Mobutu, où vivent 50 millions de personnes mais dont les deux tiers du territoire, au nord et à l'est, sont occupés par des forces étrangères - du Rwanda, du Burundi, de l'Ouganda - soutenant des rébellions armées. Un pays où l'ordre n'est plus assuré que par les forces des alliés, l'Angola et le Zimbabwe. Un pays où l'Etat n'existe plus. Pourtant, Kinshasa vit, de musique, de patience et d'espoir. Et comme Dany le taxi, tout Kinshasa espère de Joseph Kabila, nouveau président imposé, qu'il dégage l'avenir en nettoyant les ruines du passé - c'est-à-dire les trente-deux ans de folie du règne de Mobutu, puis les trois années de celui de Laurent-Désiré Kabila, abattu le 16 janvier.
Or cette ville est comme la terre congolaise : si on la travaille, en trois mois, elle peut produire la plus abondante des récoltes. En attendant des jours meilleurs, les Kinois ont donc appris à s'adapter. Ainsi, un peu floue, la Constitution de la République démocratique du Congo n'avait pas prévu l'éventualité de la disparition du président. Mais eux, ils lui avaient depuis longtemps ajouté un nouvel article, non écrit, mais, celui-là, toujours appliqué : l'article 15, qui dit en résumé : " Débrouille-toi pour survivre. "
" Ici, la survie même est un miracle ", explique Olivier Mabangi, ex-bâtonnier des avocats de Kisangani, réfugié à Kinshasa depuis que sa ville est occupée par la rébellion soutenue par les Rwandais, et qui tient désormais un restaurant branché où l'on sert de l'antilope, du crocodile ou du liboké, ce poisson cuit dans des feuilles de bananier. Mais ce type de restaurant n'est accessible qu'à ceux qui peuvent dépenser au moins 20 dollars pour un plat. C'est-à-dire très peu de gens, dans une ville où un chirurgien spécialisé ou un professeur d'université ne gagnent - officiellement - que 10 dollars par mois. Quand ils sont payés.
Gracias, elle, mangera les restes des clients. A 6 ans, comme des milliers de shéghés, ces gamins des rues, elle tente de gagner sa vie. A l'entrée de la salle, elle agrippe le Blanc qui passe et le supplie : " Papa belge, papa gentil, j'ai faim, un peu de pain. " Pour les shéghés, les Blancs sont toujours des Belges. Et ce sont effectivement des Belges - les anciens colonisateurs, en l'occurrence, les équipages de la compagnie aérienne Sabena, qui parfois leur offrent des colis de nourriture ou de vêtement.
Les shéghés survivent en groupe, et dorment en grappes dans des immeubles en construction ou dans des tours fantômes sans ascenseur et sans lumière. Pharaon a 15 ans. Il est l'aîné protecteur d'un groupe de cinq petits qui, de 7 heures à 22 heures, " travaillent " devant l'un des deux hôtels internationaux de Kinshasa : " Nos parents sont morts, ou ils sont bloqués dans les régions occupées, et on n'a plus de nouvelles d'eux depuis deux ans, dit-il. On ne va pas à l'école, c'est trop cher. Certains cirent les chaussures, d'autres volent les rétroviseurs des voitures pour les revendre. On doit tout partager. Quand il y en a qui ne veulent pas, ça fait des bagarres. Les militaires ou les policiers viennent nous chicoter. Et ils en profitent pour prendre notre argent. "
Les shéghés ont participé aux obsèques de Kabila père. Mais ils ont. " On a le plus jeune président du monde, c'est notre génération qui va tout changer, assure Pharaon, qui ajoute : Nous aussi, nous sommes les fils de ce pays. " Un sentiment réel d'appartenance nationale, c'est peut-être tout ce que Mobutu et Kabila père ont laissé au Congo. Maigre héritage.
Kabila junior a au moins un vrai atout : les Kinoises l'adorent : " Il est beau, notre nouveau président ! ", s'exclame avec fierté Christine. Les hommes n'ont plus de travail, et s'ils sont fonctionnaires, ne sont pas, ou si peu, payés. Ce sont les femmes qui font vivre les familles. Neuf petits Kinois sur dix souffrent de malnutrition. Pour nourrir leurs enfants, les femmes cultivent les jardins sauvages implantés dans la moindre pelouse publique de la capitale. Mais les légumes sont bourrés du plomb des gaz d'échappement. Les femmes vendent aussi sur le marché la shikwan ou le foufou à base de manioc et de maïs, les aliments de base. Elles ont crié de joie lorsque " le petit Joseph " a levé l'interdiction de circulation des devises étrangères : elles n'avaient plus à se cacher dans les arrière-cours pour changer, à l'abri des regards des policiers prêts à rafler leur part, les dollars des Blancs contre des francs congolais qu'elles sortent de sacs-plastique par liasses de 25 billets. Aujourd'hui, le franc congolais est rongé par une inflation de 20% par mois. C'est un progrès : à la fin du règne de Mobutu, l'inflation atteignait 9 000% par an !
Maintenant, toutes ces femmes (comme ce qu'il reste d'hommes d'affaires dans la capitale) attendent de Joseph qu'il applique sa deuxième promesse : la levée du monopole d'exportation des diamants, confié par son père aux Israéliens d'IDI Diamonds. Ce monopole avait fait exploser la fraude. Ainsi, le Congo-Brazzaville voisin, qui ne possèdait pourtant pas une seule mine, était devenu exportateur de diamants.
André est retraité. Tous les matins, le ventre vide, il fait à pied les 30 kilomètres qui le mènent de sa cité à la poste centrale. Avec ses copains, il s'assoit sur les marches de la grande poste où il a travaillé. Et il attend. Qu'on lui paie sa retraite, son solde. Le soir, il repart sans rien. Quand il raconte son calvaire aux journalistes, des hommes s'approchent : " Vous ne nous avez pas fait assez de mal, les Occidentaux, en soutenant Mobutu ? Laissez-nous libres ! Nous voulons faire comme vous, vivre comme nous voulons. " Intimidé, André approuve : " Nous voulons que notre nouveau président s'occupe des fonctionnaires, des retraités, des militaires, qu'il arrange notre économie. Notre souci n'est pas politique, il est social. "
A l'autre extrémité de l'échelle sociale, les rares patrons qui ont pu sauver leur entreprise des pillages de l'armée pratiquent aussi la débrouille pour se procurer les devises indispensables pour pouvoir importer du matériel, pourvoir aux repas, aux soins, à la formation, au transport des salariés qu'ils ont pu garder. Patron d'une entreprise de construction métallique, Jean-Pierre Kiwakana a comme principaux clients les brasseries et les congrégations religieuses : " Ce sont les secteurs d'activité qui marchent encore le mieux. " Parti de rien, il n'a pas oublié les années de misère et raconte comment, dans les écoles et hôpitaux qu'il a créés, il fait payer cher les riches pour assurer la gratuité aux pauvres.
Les médecins et les enseignants ont dû s'organiser devant la démission de l'Etat. On leur donne ce qu'on peut : un sac de ciment pour l'hôpital ou un peu d'argent pour réussir un examen. C'est ainsi qu'on peut croiser des licenciés en droit totalement illettrés mais fiers de leurs diplômes. Jean-Pierre Kiwakana a conscience de tout cela, mais il reste optimiste : " Au moins, la population n'est pas amorphe, soumise. Elle n'attend que le retour de la paix, de la stabilité pour se remettre au travail. Vous verrez : en moins d'un an, le pays peut totalement changer ! "
Après l'assassinat de Kabila, on redoutait l'explosion de Kinshasa, l'embrasement du ventre de l'Afrique. Les Kinois ont surpris par leur calme. Deuil oblige, les boîtes " chaudes " de Kinshasa n'ouvrent plus. Les musiciens du groupe de Papa Wemba, stars du pays avec Kofi Olomidé, doivent répéter en sourdine. Mais la jeunesse de Kinshasa, large majorité de la population, n'attend plus que cela : la fin du deuil pour se remettre à danser...