OR, PETROLE, OR, DIAMANT... CES TRESORS MAUDITS

L'OR PERDU DES PAPOUS

Timika ? La plus grande mine d'or du monde dans l'île de Nouvelle-Guinée. Un paradis pour ses salariés. Mais autour, il y a la misère et la violence de l'Indonésie. Freeport, la multinationale américaine qui gère la mine, est désormais contestée par les tribus locales, qui réclament le respect de leurs droits. Va-t-elle devoir payer la facture des années Suharto ?


 

Bang ! Bang ! Bang ! Les détonations claquent. Il est 11 heures du matin, le 31 juillet. Les chauffeurs freinent en catastrophe et descendent se cacher derrière leur véhicule. La vie s'arrête instantanément. Quelques minutes plus tard, l'explication de ces coups de feu arrive : le commandant de la garnison de Timika est tombé dans une embuscade tendue par des policiers. « Les flics ont vengé l'un des leurs poignardé au cours d'une bagarre avec des soldats il y a quelques jours », dit un conducteur. Par miracle, ce militaire a survécu. Le bilan est lourd malgré tout : un mort et quatre blessés.

Ainsi va l'actualité à Timika, une ville d'Irian Jaya, la partie occidentale et indonésienne de l'île de Nouvelle-Guinée. Qualifier Timika de ville est peut-être abusif. Les rues sont des fondrières boueuses. Bouchés par des immondices, les caniveaux sont des cloaques immondes, un paradis pour les moustiques porteurs de la malaria. Pourtant 120 000 habitants s'entassent dans ce bidonville. Ils continuent d'arriver au rythme de 200 à 300 par semaine, poussés par un rêve : devenir l'un des 14 000 salariés de la plus grande mine de cuivre et d'or du monde. Un vaste domaine, que gère la multinationale américaine Freeport. « Pour eux, être embauché à Freeport, c'est atteindre l'eldorado », dit Simon, un porte-parole de la compagnie minière. Un balayeur y gagne deux à trois fois plus qu'un ouvrier à Djakarta. En prime, la mine fournit un logement plus que décent, équipé d'un téléviseur, d'une machine à laver et d'un frigo ; les cantines servent des repas, également gratuits, cuisinés par un chef de nationalité suisse transfuge d'un grand hôtel de Djakarta. Et il y a les médecins de la mine, qui ne font pas payer les consultations ; les paires de boots importées d'Australie... jusqu'aux billets d'avion gratuits pour retourner passer les vacances dans sa ville d'origine.

Ce paradis auquel aspirent les habitants de Timika dans leur gourbis est bien clos. Il commence derrière une caserne de l'armée, un gros poste de police et un check-point où des vigiles contrôlent votre laissez-passer. Une poignée d'élus a le droit de vivre dans cet éden clôturé. Seuls les gros véhicules 4X4 blancs de la mine sont autorisés à emprunter sa route à quatre voies, bordée de pelouses soigneusement tondues et de bosquets de fleurs méticuleusement taillés. Il a son propre centre commercial, avec sa banque, sa poste et son agence de voyage qui propose des séjours dans le Pacifique. Pas une trace d'humidité n'apparaît sur les murs chaulés des maisons dotées d'un chauffe-eau solaire. Après le chaos de Timika, on se retrouve sans transition dans une petite ville aseptisée, qui serait tout a fait à sa place en Australie ou aux Etats-Unis. Bienvenue à Kuala Kencana, le siège administratif de Freeport ! Le 4X4 s'engage sur une route empierrée entretenue en permanence par des bulldozers. Des vigiles en uniforme contrôlent au radar la vitesse des véhicules. Chaque excès de vitesse est pénalisé d'une amende de 200 000 roupies (150 F, l'équivalent de quinze jours de salaire à Djakarta), et trois infractions débouchent sur une suspension de permis de six mois. Propreté maniaque plus amendes sévères... on se croirait à Singapour !

Très vite, la voiture s'enfonce dans la brume. Portés par les vents qui balaient la mer d'Arafura, les nuages se heurtent à la cordillère qui domine la côte. Soudainement refroidis par l'altitude, ils éclatent brutalement. C'est l'endroit le plus arrosé de la planète ! La pluie tombe sans arrêt pendant des semaines. Les feux de position allumés, les essuie-glaces à fond, le 4X4 peine le long de pentes à 70%. Encombrée de semi-remorques et de bus orange - ceux de la mine -, la route frôle des précipices. A 3 000 mètres d'altitude, on arrive à Tembagapura, littéralement la « ville du cuivre ». Les mineurs vivent ici, dans un brouillard perpétuel.

La mine est encore plus haut. La route s'arrête au pied d'un à-pic. Le téléphérique est bondé d'ouvriers casqués, engoncés dans des parkas imperméables, lourdement bottés, les yeux protégés par des lunettes de sécurité. C'est l'équipe du matin qui se présente à l'embauche. Soudain, la cabine perce le plafond nuageux. Les cimes, majestueuses, surgissent dans le ciel bleu, couvertes de neiges éternelles et de glaciers. La mine à ciel ouvert est à 4 300 mètres d'altitude. De monstrueux Caterpillar rejettent dans l'air raréfié des volutes de gaz d'échappement. « C'est le premier gisement du monde pour sa taille et sa richesse en minerai de cuivre, d'or et d'argent. Il y a aussi du fer, mais qui n'est pas rentable à exploiter. Les réserves répertoriées garantissent quarante ans d'exploitation. Et il y a probablement d'autres gisements encore. Ce coin est une merveille géologique ! », s'enthousiasme dans un anglais fortement teinté d'accent américain un ingénieur indonésien.

Incontestablement, parvenir à extraire en pleine montagne 200 000 tonnes de roches chaque jour, séparer les particules des minerais et acheminer 7 000 tonnes de concentré à travers un pipe-line long de 70 kilomètres jusqu'aux cargos qui le chargent réduit en poudre grise à destination des fonderies du Japon ou d'Europe tient du défi prométhéen. L'histoire de Freeport est bien la grande aventure minière de ce siècle, avec son décor digne de Hollywood. Pourtant l'Irian Jaya - presque aussi grande que la France pour seulement 2 millions d'habitants - est l'une des contrées les plus hostiles du globe. Jusqu'à l'arrivée des mineurs de Freeport, on n'y trouvait donc qu'une population clairsemée de petits clans de Papous. Ceux de la côte parcouraient en pirogue les marécages. Et les autres, de la taille des Pygmées, arpentaient, infatigables marcheurs, les montagnes embrumées. « Les Papous sont la dernière société humaine à perpétuer le mode d'existence de l'âge de la pierre », dit un anthropologue. Depuis trente ans, les jungles de l'Irian Jaya pullulent d'autres personnages arrivés dans le sillage de la modernité. Il y a les prédicateurs fêlés membres de sectes américaines qui survolent les montagnes en Cessna à la recherche d'indices les conduisant aux dernières tribus encore ignorées du monde pour leur apporter les Evangiles. Mais il y a aussi, beaucoup plus sinistres, les parachutistes des forces spéciales indonésiennes. Car l'Irian Jaya, depuis son rattachement à l'Indonésie dans les années 60, est le théâtre d'une guérilla larvée menée par l'Organasi Papua Merdeka (OPM), qui lutte pour l'indépendance.

La marche du progrès, le docteur Nurlan Silitonga l'observe d'un oeil critique de sa petite clinique de Timika. Car depuis quelques années le sida se propage comme un feu. L'épicentre de l'épidémie en Indonésie est Timika. Et le foyer du mal est « le kilomètre 10 » - un quadrilatère herbeux entouré de cabanes où, dans la musique d'une mauvaise stéréo, dans la lumière d'ampoules peintes en violet, des dizaines de filles se prostituent. Elles viennent de Surabaya ou des Célèbes, envoyées par des maquerelles et restent trois ou six mois avant de partir disséminer ailleurs le virus.

« On s'inquiète en priorité des conséquences écologiques de l'ouverture d'une mine, mais rarement de son impact social », s'énerve Nurlan. La mine a déséquilibré la démographie de la région avec l'arrivée soudaine de dizaines de milliers d'hommes jeunes, le plus souvent très peu éduqués, qui luttent les uns contre les autres pour décrocher un boulot chez les sous-traitants de Freeport. Or cette population mouvante, instable, livrée à elle-même n'a qu'une préoccupation : gagner de l'argent. « Pour vivre à Timika, il faut fermer les yeux et ne les ouvrir qu'à la fin du mois quand on touche son chèque. Sinon on s'enfuit en courant », dit Eddy, un employé du port. « On blâme Freeport pour tous les maux qui accablent la région et dès qu'il y a un problème on se tourne vers la mine pour qu'elle le règle, poursuit le docteur Nurlan. Mais personne ne montre les vrais responsables de la situation lamentable dans laquelle se trouve Timika : les pouvoirs publics. Ils sont totalement défaillants. Ils ne sont mêmes pas capables d'organiser la collecte des ordures ! Le développement de cette province n'a jamais été géré. Ce n'est pas à une entreprise privée de prendre en charge les besoins de la collectivité. Sa responsabilité est de verser les salaires de ses employés, de payer ses impôts et de respecter la législation. C'est à la collectivité locale et à ses représentants de s'occuper du reste : l'éducation, la santé... Et depuis trente ans, ici cela n'a jamais été fait ! »

Preuve du degré zéro de la gestion du développement, toutes les infrastructures ont été financées par Freeport et servent uniquement ses besoins. La route la plus longue d'Irian Jaya est celle qui descend de la mine jusqu'au port. Autre illustration : Timika n'a d'existence administrative que depuis trois ans alors qu'elle a commencé à croître dès 1975, quand la mine a pris de l'ampleur. Cette incurie n'est pas un hasard. Elle relève d'un choix. « L'Indonésie est constituée comme un empire colonial très classique, avec un centre, l'île de Java, qui draine les ressources de la périphérie », note un économiste. En l'absence d'impôts - la ponction fiscale en Indonésie équivaut à seulement 5% du PNB, dix fois moins qu'en France -, ce sont les ressources naturelles (pétrole, bois...) qui remplissent les caisses de l'Etat. Djakarta est censé redistribuer ensuite ces revenus. Premier contribuable de l'Indonésie, Freeport verse près de 2 milliards de francs chaque année à Djakarta. Et c'est là que commencent les problèmes pour cette multinationale, accusée d'avoir ainsi largement financé le maintien au pouvoir de l'ancien dictateur Suharto.

Car cet argent, les provinces n'en ont jamais vu la couleur. Les flux sont à sens unique. Ce sont pourtant elles qui ont financé les infrastructures et l'industrialisation de Java, l'île la plus peuplée, elles qui assurent le train de vie de la petite noblesse javanaise reconvertie dans la fonction publique - le principal appui politique de Suharto - et elles encore qui paient l'armée, la police politique du régime. Elles ont aussi garni les comptes personnels du dictateur déchu. Soupçonné d'avoir planqué à l'étranger 210 milliards de francs en trente ans de règne (l'équivalent de 50% de la dette extérieure du pays), il vient d'être officiellement déféré devant les tribunaux pour corruption, début août.

Ce transfert de richesse a provoqué fatalement de vives tensions entre Djakarta et les provinces. D'où le recours à la force. A cause de sa mine, l'Irian Jaya, comme Aceh, la province la plus riche en pétrole, au nord de Sumatra, a vécu pendant trente ans sous le statut de « zone de guerre », administrée directement par l'armée. Les militaires avaient ainsi carte blanche pour exécuter, emprisonner et piller. « Freeport pose deux problèmes, reconnaît un ancien responsable du groupe minier britannique Rio Tinto, l'un des partenaires de la mine. Le premier est l'environnement. Chaque année, Freeport rejette une masse de sable [140 000 tonnes par jour] équivalant à des siècles d'érosion naturelle. Le second est que Freeport a travaillé pendant trente ans avec Suharto. Et, indirectement ou directement, volontairement ou involontairement, Freeport a profité de l'Etat policier mis en place par Suharto. Je suis curieux de voir comment Freeport va s'en tirer maintenant que Suharto n'est plus là. » Bonne question !

Car aujourd'hui Freeport est une citadelle assiégée. La démocratisation en marche de l'Indonésie ressort des placards bon nombre de cadavres. La compagnie est accusée d'avoir versé plusieurs centaines de millions de dollars de pots-de-vin pour obtenir l'extension de la mine en 1992. D'autre part, les Papous, détenteurs traditionnels du sol, entendent renégocier les contrats signés sous la contrainte pendant l'ère Suharto. Ils estiment que leurs droits n'ont pas été respectés. Mais, plus dangereux encore pour l'exploitant, ils poussent la mine à soutenir leur mouvement indépendantiste. Au risque de compliquer un peu plus les rapports désormais tendus de Freeport avec Djakarta. Afin de rehausser son image de marque ternie par sa longue collaboration avec Suharto, le groupe américain a embauché la juge Gabrielle McDonald. Elle a siégé six ans à La Haye, au Tribunal pénal international, chargée des crimes de guerre en Bosnie, et elle est désormais sa « conseillère spéciale pour les droits de l'homme ». Après avoir enquêté, cette juriste a exonéré son employeur de toutes les accusations de violation des droits de l'homme portées par certaines organisation écologiques ou de soutien à la cause papoue. Il n'empêche que les orages s'accumulent au-dessus de Freeport.

 

BRUNO BIROLLI

Nouvel Observateur - N°1867 Semaine du 17 août 2000

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