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Stefan Thei

Emploi - Comment rendre les Européens plus mobiles ?

Newsweek - Courrier international - n° 733 - 18 nov. 2004

La réticence des citoyens de l’Union à déménager pour trouver du travail étonne Newsweek. Seraient en cause le protectionnisme des pays et les excès de l’Etat providence.

 

Une scène de Roger & moi, le documentaire réalisé par Michael Moore en 1989 sur les fermetures d’usines du constructeur automobile General Motors (GM), montre un ouvrier qui a perdu son emploi essayer en vain de quitter la ville sinistrée de Flint, dans le Michigan. Comme chaque jour, des chômeurs vont chercher un avenir meilleur en Californie ou au Texas, aucun déménageur ou loueur de camions n’a de disponibilités avant six mois.

Une situation à comparer avec celle de l’Europe. Il y a quelques semaines, GM a annoncé une nouvelle vague de licenciements sur ses sites allemands en difficulté. Mais combien de ces 10 000 malchanceux entasseront-ils leurs affaires dans des camions à Bochum et à Rüsselsheim pour se rendre dans la prospère Bavière, à Budapest ou à Barcelone ? Pas plus d’une poignée. A l’instar de centaines de milliers d’autres personnes avant eux, la quasi-totalité resteront à la maison et se contenteront de toucher leurs allocations chômage, probablement pendant des années. “Ce n’est pas le travail qui fera partir les gens d’ici”, assure Werner Marquis, de l’agence pour l’emploi de Bochum.

 

Les jeunes rechignent à étudier à l’étranger

 

Partout ailleurs en Europe, c’est la même chose. Qu’importe si l’Allemagne du Sud, l’Italie du Nord et une grande partie de l’Angleterre sont proches du plein-emploi et quémandent pratiquement de la main-d’œuvre extérieure. La grande majorité des 18 millions de chômeurs du continent n’iront probablement pas beaucoup plus loin que le coin de la rue pour chercher du travail.

Pour les économistes, le manque de mobilité de la population active représente l’un des problèmes majeurs de l’Europe. Trop conscient du fait que l’un des principaux points forts des économies les plus dynamiques du monde, à savoir la Chine et les Etats-Unis, réside dans l’extrême mobilité de leur main-d’œuvre, le nouveau président de la Commission européenne, José Manuel Durão Barroso, s’est engagé à faire de la réforme du marché du travail l’une de ses priorités.

Le contraste avec les Etats-Unis est saisissant : en 2000, seuls 16,4 % des salariés européens travaillaient dans la même entreprise depuis moins d’un an, contre 30 % des Etasuniens. Seuls 1,4 % des Européens ont changé de région la même année, contre 5,9 % outre-Atlantique. Et à peine 0,1 % de la population de l’UE a profité de son droit de vivre et de travailler n’importe où dans l’Union.

Pourquoi ? En premier lieu, il y a l’attachement à ce que les Allemands appellent Heimat [le pays natal, la patrie, le chez-soi]. Malgré un demi-siècle de processus d’unification, les Européens n’ont jamais été aussi attachés, semble-t-il, à la terre de leurs ancêtres. A Bochum, les ouvriers de GM bientôt au chômage se rebellent à l’idée de devoir travailler chez Ford ou Toyota à Cologne, à 80 kilomètres de là, même si l’Etat leur payait les frais de déménagement. Les Siciliens préfèrent pâtir d’un chômage de 20 % plutôt que d’aller vivre dans le nord de l’Italie, à Trente ou à Vérone, où ce taux n’est que de 3 %.

Et rien ou presque ne pousse au changement. Selon les économistes, le problème tient en grande partie aux systèmes de protection sociale. C’est seulement cette année, par exemple, que l’Allemagne a engagé une réforme de son régime d’assurance chômage. A partir de janvier, si un chômeur refuse une offre d’emploi dans une autre région, il touchera des prestations fortement réduites.

Il existe certes des exceptions notables. Chez les jeunes cadres supérieurs, les carrières internationales s’imposent de plus en plus. “Travailler à Berlin, vivre à Paris et avoir un conjoint qui fait des allers-retours à Londres n’a rien d’exceptionnel de nos jours”, note Gert Stürzebecher, chef du développement des cadres chez le géant allemand des médias Bertelsmann. Mais M. Stürzebecher parle d’une infime élite. Même l’idée à la mode selon laquelle les jeunes Européens sont chaque jour un peu plus européens, internationalistes et multiculturels est en grande partie fausse. L’Union, qui s’efforce depuis dix-sept ans de favoriser les échanges d’étudiants entre les universités en leur offrant des bourses, ne parvient pas à atteindre son objectif de 5 % de taux de participation. A peine 1 % des étudiants participent à Erasmus, le programme officiel d’échanges de l’UE. A l’évidence, même pour les jeunes, rien ne vaut son chez-soi.

De fait, alors que l’UE se dit consciente de l’importance de la mobilité, nombre de ses Etats membres ne cessent de s’y opposer de multiples façons. Douze ans après la signature historique du traité de Maastricht, la plupart maintiennent d’énormes restrictions à la libre circulation des personnes. L’Europe reste une mosaïque de vingt-cinq systèmes différents, en matière d’éducation, de qualification professionnelle, de droit du travail, d’assurance-maladie, de protection sociale et de retraite.

 

L’Allemagne et la France traînent les pieds

 

Le salarié d’une grande multinationale ou l’étudiant participant à un programme officiel d’échanges subit peu de tracasseries bureaucratiques. Mais qu’en est-il de l’entrepreneur ou du travailleur indépendant, sans parler de l’avocat, du médecin, du comptable ou de l’architecte ? L’un des obstacles majeurs à une Europe dynamique, estime le député européen britannique Michael Cashman, est “la tendance à ne pas reconnaître les qualifications professionnelles acquises dans d’autres pays”. Ainsi, en Allemagne, il est illégal d’ouvrir un salon de coiffure sans avoir un diplôme de maître artisan allemand, qui demande cinq ans de formation locale (ou sans employer un salarié qui en est titulaire). En France, un Britannique, organisateur de séjours de ski dans son chalet à Megève, a été arrêté sur les pistes l’année dernière pour avoir skié avec ses hôtes : il détenait un certificat britannique de moniteur, mais pas l’équivalent français.

Que faire ? La Commission européenne examine des centaines de plaintes déposées contre des Etats membres, qu’elle transmettra le plus souvent à la Cour européenne de justice. Par ailleurs, Bruxelles a mis en place SOLVIT, un service destiné à aider les citoyens de l’UE qui connaissent des problèmes pour leur mobilité, notamment avec la bureaucratie, et a créé une carte européenne d’assurance-maladie pour les travailleurs temporaires. Mais ces mesures sont insuffisantes. L’essentiel est d’établir clairement le parallèle entre les pays en plein boom économique, comme le Royaume-Uni, l’Irlande et la Suède, où il est très facile pour les migrants de vivre et de travailler, et les Etats protectionnistes et bureaucratiques, qui comme par hasard connaissent une faible croissance. Comme le souligne Ann Mettler, directrice du Conseil de Lisbonne, une organisation bruxelloise qui milite pour l’introduction de réformes, “les pays en meilleure santé économique sont également les meilleurs Européens. L’Allemagne et la France prétendent être les plus grands partisans de l’intégration, mais elles font exactement le contraire.”


 

SOLVIT

Créé par la Commission, le réseau de résolution de problèmes en ligne SOLVIT fonctionne depuis juillet 2002. Son but : organiser la coopération des Etats membres de manière à “régler, de façon pragmatique, les problèmes résultant de la mauvaise application de la législation du marché intérieur par les autorités publiques”. Ce système, accessible aux particuliers et aux entreprises,est censé régler les problèmes transfrontaliers. A partir du moment où le dossier est accepté, une solution est proposée dans un délai de dix semaines. La plupart des questions posées concernent la reconnaissance des qualifications professionnelles et l’accès des produits à un marché. (http://europa.eu.int/solvit/)

 

 

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