Environnement hostile - Hostile environment - Entorno hostil : G. Verna

 

La violence de l'environnement social - Violence of the Social Environment - La violencia del entorno social

 

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PSYCHOLOGIE

On ne naît pas tueur, on le devient

"Le Temps Stratégique" (Genève), février 2000

Un spécialiste de l’armée américaine compare la violence télévisuelle au conditionnement mental des recrues, qui doivent apprendre à donner la mort.

Je suis né à Jonesboro, Arkansas, mais je passe mon temps à voyager autour du monde pour enseigner à des médecins, des policiers et même des militaires ce qu’est la guerre et ce que tuer veut vraiment dire. J’ai beau être un expert international ès “sciences de tuer” [killology], j’ai été atterré comme tout le monde, le 24 mars 1998, lorsque deux garçons de 11 et 13 ans ont massacré, dans ma propre ville, quatre écolières et une enseignante, et blessé dix autres élèves. Avant de prendre ma retraite militaire, j’étais officier d’infanterie et psychologue. J’ai passé près d’un quart de siècle à étudier comment tuer les gens. Les soldats américains sont très bons à ce jeu-là. Pourtant, tuer son prochain n’est pas un geste naturel. On doit apprendre à le faire. La thèse que je défends ici est que nous conditionnons nos enfants à tuer de la même manière que l’armée conditionne ses soldats. J’éclairerai ce propos de mon expérience militaire.

Lorsque des animaux à bois ou à cornes se battent, ils entrechoquent leur tête, mais évitent de se blesser mutuellement. En revanche, lorsqu’ils se battent avec des animaux d’autres espèces, ils s’en prennent à leurs flancs pour tenter de les étriper et de les saigner. Les piranhas plantent leurs dents dans tout ce qui se présente, mais ils se battent entre eux à coups de queue. Les serpents à sonnette mordent toutes les espèces étrangères, mais ils se battent entre eux au corps-à-corps. Il en va de même pour les êtres humains. Lorsque la colère ou la peur les submerge, à moins qu’ils ne soient sociopathes, ils se retiennent de tuer leurs semblables. C’est pourquoi ils se battent en faisant beaucoup de cinéma, en produisant des bruits effrayants, en prenant de grands airs, en essayant de s’intimider mutuellement - jusqu’à ce que l’une des parties fuie ou se soumette. A vrai dire, les batailles de l’Antiquité n’étaient guère que des jeux de pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette. Les massacres, s’il y en avait, ne se produisaient que lorsqu’une des parties fuyait et était frappée dans le dos. A l’époque moderne, le taux d’usage des armes à feu sur le champ de bataille a commencé par être incroyablement bas. Patty Griffith démontre, dans The Battle Tactics of the American Civil War, qu’un régiment de la guerre civile américaine avait la capacité théorique de tuer, à chaque minute, de 500 à 1 000 adversaires, mais qu’il n’en tuait, dans la réalité, qu’un ou deux. Après la bataille de Gettysburg, on put constater que 90 % des 27 000 mousquets pris sur les soldats morts ou mourants étaient encore chargés, ce qui veut dire que le soldat moyen chargeait son arme, épaulait, mais, au moment de vérité, ne parvenait pas à tirer pour tuer. Même parmi ceux qui tiraient, la plupart visaient au-dessus de la tête de l’ennemi. Durant la Seconde Guerre mondiale, le brigadier-général S. L. A. Marshall confia à une équipe de chercheurs la mission d’interroger les soldats sur ce qu’ils avaient réellement fait pendant les combats. L’équipe découvrit que, lorsqu’ils avaient un adversaire en ligne de mire, seuls 15 à 20 % des fusiliers tiraient vraiment. Seul un petit pourcentage des soldats était donc naturellement capable de tuer - quand bien même la plupart d’entre eux étaient prêts à mourir pour leur patrie.

Des fusiliers dont le taux de tir est de 15 % ne valent pas mieux que des bibliothécaires dont 15 % seulement sauraient lire. Lorsque l’armée prit conscience de ce “problème”, elle s’y attaqua systématiquement. Avec succès, puisque le taux de tir est monté à 55 % durant la guerre de Corée et à plus de 90 % durant la guerre du Vietnam. Les méthodes mises au point par l’armée sont la brutalisation des soldats, leur mise en condition psychique et l’usage de modèles. La brutalisation et la désensibilisation sont les moyens privilégiés des boot camps, camps destinés à “dégrossir” les jeunes recrues. Dès l’instant qu’elles descendent du bus, les recrues sont malmenées physiquement et verbalement. On les contraint à des “pompes” sans fin, à des heures de garde-à-vous, à des courses innombrables avec paquetage complet, toujours sous les hurlements de sergents professionnels. On leur rase la tête, on les rassemble toutes nues, on leur colle sur le dos le même uniforme, on leur fait perdre leur personnalité. Cette brutalisation vise à casser leurs habitudes et leurs normes, à leur injecter un nouveau style de vie et à leur faire révérer de nouvelles valeurs : la destruction, la violence, la mort. Au bout du compte, les recrues perdent toute sensibilité à la violence, qu’elles acceptent comme un savoir-faire normal, essentiel pour survivre dans le monde brutal qui est désormais le leur.

Or nos enfants subissent un traitement de désensibilisation à la violence très similaire. Pas à partir de l’âge de 18 ans, comme les recrues, mais de 18 mois, c’est-à-dire dès qu’ils sont capables de discerner ce qui se passe sur un écran de télévision et commencent à imiter certains gestes qu’ils y voient. L’enfant ne commence toutefois à comprendre le sens de ces actes qu’à partir de l’âge de 6 ou 7 ans. Mais, à ce stade, son degré de développement mental est encore insuffisant pour lui permettre de faire clairement la distinction entre la fiction et la réalité. Lorsque de jeunes enfants voient, à la télé, poignarder, violer, brutaliser, humilier ou assassiner, pour eux, c’est comme si cela se produisait vraiment. Lorsqu’un gamin de 3, 4 ou 5 ans regarde un film et passe la première heure et demie à établir un rapport avec l’un des personnages, puis voit, dans les trente dernières minutes, sans rien pouvoir faire, son nouvel ami poursuivi et assassiné sauvagement, cela équivaut, moralement et psychologiquement, à lui présenter un petit camarade, à le laisser jouer longuement avec lui, puis à égorger son nouvel ami sous ses yeux. Les enfants, aujourd’hui, sont soumis à ce genre de brutalisation non pas une fois, mais des centaines de fois. On leur dit, bien sûr : “C’est pour rire ! Regarde, c’est juste la télé.” Les gamins hochent la tête et répondent “d’accord”, mais la vérité est qu’ils ne sont pas encore capables de faire la différence.

David Grossman

Association des téléspectateurs actifs (ATA). Une association très vigilante sur la qualité des programmes diffusés par les chaînes de télévision. Basée en Belgique, elle s'intéresse aussi aux chaînes de télévision captables en communauté française et aux autres associations de téléspectateurs. Avec une présentation des dossiers ouverts par l'ATA et qui restent d'actualité - notamment sur la violence à la télévision et les programmes destinés aux enfants. (en français)

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Laboratoire de psychologie expérimentale, études des processus et des représentations mentales qui sous-tendent et rendent possible les différentes formes du comportement humain (en français)