Campagne de terreur urbaine au Zimbabwe
Entreprises, hôpitaux, ONG sont ciblés.

Par MARIA MALAGARDIS

Libération, le vendredi 18 mai 2001

Un hôpital attaqué, des entreprises rackettées, leurs dirigeants brutalisés, des expatriés menacés: une nouvelle forme de violences frappe le Zimbabwe depuis le mois d'avril. En quelques semaines, plus d'une vingtaine d'entreprises et d'ONG ont ainsi été la cible de commandos aux accents guerriers et souvent xénophobes. Ils surgissent à l'improviste et réclament de l'argent et la réintégration d'employés licenciés, parfois depuis des années. A Harare la capitale, la principale clinique privée a ainsi été attaquée par ces bandes armées qui exigeaient la réinsertion de 35 salariés, aujourd'hui décédés. Quelques jours plus tard, c'est une firme textile de Bulawayo, la grande ville du Sud, qui s'est vu dépouillée d'une partie de ses équipements.

En début de semaine, une usine danoise, premier producteur de chewing-gum du pays, a dû fermer ses portes après des attaques répétées. Plusieurs ressortissants étrangers ont aussi été agressés dont l'ambassadeur du Canada à Harare. Résultat : Ottawa annonçait lundi la suspension de son aide économique et militaire. Le même jour à Bruxelles, l'Union européenne menaçait de sanctions.

«Poudre aux yeux.» Longtemps silencieux, le gouvernement zimbabwéen a donc fini par réagir. Mercredi le ministre de l'Intérieur John Nkomo a officiellement condamné cette nouvelle vague de terreur urbaine. Hier, dix personnes ont été arrêtées à Harare, gage de la nouvelle fermeté du gouvernement. Mais l'indignation soudaine du pouvoir ne convainc pas tout le monde. «C'est de la poudre aux yeux. Le gouvernement prétend ne pas soutenir cette campagne d'intimidation alors qu'il manipule tout en coulisse», accuse Iden Wetherell, rédacteur en chef de The Independent, principal hebdomadaire privé du pays. «La police est complice et rares sont les entreprises qui osent porter plainte», ajoute-t-il.

Après les campagnes, voici donc le tour des villes. L'an dernier, le président Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1980, lançait sa garde prétorienne, les anciens combattants de la guerre d'indépendance, à l'assaut des fermes détenues par la minorité blanche. En quelques semaines, 1.600 fermes ont été occupées. Prétexte officiel de cette campagne aux accents révolutionnaires: une redistribution plus équitable des terres. Mais derrière les discours enflammés des «vétérans», l'enjeu était ailleurs : persuader par l'intimidation la masse des travailleurs agricoles de ne pas céder aux sirènes de l'opposition.

Une stratégie similaire s'applique désormais aux villes : les mêmes anciens combattants envahissent usines et sièges des ONG sous prétexte de corriger les inégalités sociales.

La garde des vétérans. Là encore, la rhétorique guerrière des «vétérans» ne fait pas illusion : lors des législatives de juin 2000, le Zanu PF, le parti de Mugabe, a perdu toutes les circonscriptions urbaines. Au profit du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) le principal parti d'opposition, issu du mouvement syndical. Comme par hasard, les entreprises et les ONG visées par la campagne actuelle de terreur urbaine sont toutes soupçonnées d'employer des membres de l'opposition.

La peur du «vieil homme». «Les anciens combattants vérifient les e-mails sur les ordinateurs. S'ils trouvent des messages envoyés par le MDC, alors ils vous emmènent au quartier général du parti au pouvoir, où on vous fait passer un mauvais quart d'heure», explique Iden Wetherell. Cette stratégie de violence est-elle pour autant payante? La semaine dernière, une élection partielle à Masvingo (sud) a été remportée par l'opposition malgré une intense campagne de pressions et de menaces orchestrée par les «vétérans». «C'est une guerre d'usure psychologique. En fait, nous sommes déjà entrés en campagne électorale pour les élections présidentielles de 2002. Plus on se rapprochera de la date des élections et plus la tension va monter», déclare Reginald, un médecin zimbabwéen d'Harare. A 77 ans, Robert Mugabe semble prêt à tout pour se maintenir au pouvoir. «Le vieil homme fait peur et donc le vieil homme doit voir son parti l'emporter», a-t-il martelé en annonçant sa candidature début mai.