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Gilbert Charles
LES FLIBUSTIERS DE L'ÉTAT-CIVIL
L'Express du 4 décembre 1997
Vrai-faux passeport, vraie-fausse carte Visa ou authentique permis de conduire nicaraguayen: même en France, on trouve de tout sur le Web. La justice n'est pas d'accord. Mais qu'y peut-elle?
20 heures, dans un bistrot de Lyon: un grand type à lunettes, en tenue passe-partout, arrive au rendez-vous avec un air méfiant. "Vous pouvez me montrer votre carte de presse? J'ai vérifié qui vous étiez avant de venir, mais on ne sait jamais." Joan - c'est ainsi qu'il se fait appeler - trimbale dans ses poches une série de passeports aux armes de pays exotiques, qu'il s'apprête à livrer à des clients dans la région. C'est l'un des responsables de la société Le Caméléon, qui, à travers Internet, commercialise toutes sortes de "vrais-faux" documents, du permis de conduire au permis de port d'arme, en passant par les comptes bancaires anonymes, les diplômes universitaires, etc. "Nous ne sommes ni des faussaires ni des trafiquants, se défend-il d'emblée; nous vendons simplement aux gens des moyens de protéger leur vie privée et leur argent..."
C'est un drôle de business qui ne cesse de se développer et plonge les autorités dans l'embarras. On trouve aujourd'hui sur le réseau une dizaine de sites spécialisés dans le "déguisement" et l'évasion fiscale. En ligne depuis quelques mois, Le Caméléon est le premier d'entre eux, et pour l'instant le seul, à proposer ses services en français. Hébergé sur un ordinateur américain, il indique pour unique adresse une boîte postale à Londres, et aucun de ses responsables n'habite en France. Joan prétend qu'il est venu de Genève. Les passeports qu'il s'apprête à livrer (prix: 2300 F) ont l'air tout à fait authentiques à première vue. Sauf qu'ils sont issus d'anciennes colonies ou de pays qui n'existent plus: URSS, Zanzibar, Rhodésie... En principe, ils sont destinés non pas à passer des frontières, mais à servir de protection aux voyageurs qui, par exemple, se retrouveraient pris dans un détournement d'avion ou un attentat terroriste. C'est en tout cas sous ce prétexte qu'ils ont fait leur apparition aux Etats-Unis voilà quelques années, après la prise d'otages de l'Achille Lauro, un bateau de touristes arraisonné par un commando palestinien. Une femme d'affaires texane, Donna Walker, décide alors de récupérer de vieux stocks de documents périmés, avec la bénédiction du FBI, pour les vendre aux estivants angoissés. Ces "passeports de camouflage" ne sont pas à proprement parler des faux, puisqu'ils ne correspondent à aucun pays réel. Ils sont théoriquement inutilisables pour passer des frontières, à moins de tomber sur des douaniers naïfs. Mais on se doute bien que leurs nombreux acheteurs ne s'en servent pas seulement comme assurance antiattentat. Il y a en effet fort à parier qu'un commerçant ou un loueur de voitures ignore, par exemple, que les noms "British Honduras" ou "Nouvelles-Hébrides" ont disparu des cartes depuis des lustres...
Pour un millier de francs, Le Caméléon, comme les autres sites du même genre, propose ainsi des permis de conduire ou de port d'arme, des cartes de presse, d'agent de voyages, de pilote de ligne, de ministre du culte ou de donneur de sperme. La carte de presse - vendue 1 600 francs - est délivrée par une obscure agence basée aux Etats-Unis, Ifpa International, qui n'a probablement jamais produit la moindre dépêche. Le permis de conduire international provient, lui, du Nicaragua, où aucun examen n'est exigé. "Tant que les documents n'apparaissent pas comme des faux manifestes, il n'y a malheureusement rien à faire", se désole un spécialiste au ministère de l'Intérieur.
On peut ainsi se constituer n'importe quelle identité de façade en glanant sur le Net. Vous rêvez d'un titre de noblesse? Global Money Consultants vous offre, pour 18000 francs, un brevet de chevalier de l'ordre de Malte. Vous n'avez jamais suivi d'études? Pour le même prix, vous obtenez un doctorat en philosophie, en sciences ou en lettres à votre nom, délivré par "University of Americas": une faculté fantôme, basée à Panama, qui ne dispose d'aucun campus ni de locaux, mais qui, affirme la pub, "s'apparente à une entité scientifique coordonnant des recherches et des laboratoires". Vous voulez faire croire que vous possédez une société aux Etats-Unis, au Japon ou aux Pays-Bas? Offrez-vous un numéro de fax étranger, accompagné d'un système qui renvoie automatiquement vos télécopies à votre adresse électronique en France. Et, pour rendre votre entreprise plus crédible, faites-vous délivrer le "prix européen de la qualité pour les produits et services", distinction bidon qui vous permettra peut-être de convaincre vos clients ou d'amadouer un banquier. Le Caméléon distribue également des Mobicarte, ces cartes à puce qui autorisent l'usage d'un téléphone portable sans abonnement et dans l'anonymat le plus total (elles ne sont vendues en France que sur présentation d'une pièce d'identité), de même que des comptes en banque à l'étranger. On peut ainsi, pour 2000 francs, devenir client d'un établissement espagnol, avec une Carte bleue Visa à débit différé utilisable en France. "C'est l'un de nos produits phares, explique Joan; on en vend environ une cinquantaine par semaine, essentiellement à des gens frappés d'interdit bancaire."
Les clients les plus fortunés peuvent également se procurer de véritables passeports, authentiques ceux-là. Les gouvernements de certains Etats en manque de devises (Mozambique, Bolivie, Brésil ou Philippines) proposent en effet des "programmes d'investissements" qui consistent à accorder la double nationalité aux étrangers, moyennant un "don" ou un "placement" dans une banque locale. Le site "Lifesavers", notamment, offre de devenir pour 25 000 dollars citoyen du Belize, un petit Etat d'Amérique centrale. Il suffit d'envoyer six photos d'identité, une photocopie de votre passeport actuel et un certificat médical attestant que vous n'êtes pas porteur du virus du sida. En payant un supplément substantiel, vous pouvez même bénéficier d'un titre de consul honoraire et profiter de tous les privilèges de l'immunité diplomatique.
"Il n'est pas dans notre intérêt d'être impliqués dans des opérations illégales, et nous essayons toujours de nous renseigner sur nos clients", assure Joan, qui affirme avoir refusé des demandes trop suspectes. Comme celles de ces Colombiens prêts à payer cash une vingtaine de passeports ou d'un Américain patibulaire qui cherchait à acquérir de toute urgence une cinquantaine de cartes de la police montée canadienne.
"Il ne faut pas se leurrer: les documents vendus par ces officines s'apparentent aux articles de farces et attrapes", estime l'avocat suisse Edouard Chambost, spécialiste du droit international et auteur du Guide des paradis fiscaux (Sand). Même les "vrais" passeports de seconde nationalité sont extrêmement contestables. La Cour internationale de justice a ainsi condamné le Lichtenstein pour avoir délivré légalement des naturalisations de complaisance.
Mais, simples gogos ou véritables malfaiteurs, la clientèle existe, toujours plus nombreuse. Le Caméléon envisage ainsi de mettre sur le marché un kit complet "pour ceux qui veulent refaire leur vie sous une nouvelle identité", avec des papiers "délivrés par un pays européen" et permettant de reconstituer l'existence du porteur sur une période de dix ans.