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Le Nouvel Observateur - Semaine du 09 août 2001 --

Les filières secrètes de l'art volé

Olivier Toscer

C'était une commande ferme. Elle avait demandé plusieurs semaines de préparation, mais seulement quelques minutes d'exécution pour une douzaine d'hommes de main, gantés, cagoulés et parfaitement entraînés. En cette nuit du 23 juin 1998, le château de Vaux-le-Vicomte, le petit Versailles de Nicolas Fouquet en Seine-et-Marne, était délesté d'une de ses pièces maîtresses - la statue équestre de Louis XIV, un bronze de Girardon estimé à 8 millions de francs - ainsi que de deux bronzes Renaissance et deux pendules Régence. Ces objets précieux ont repris leur place au château, dans le salon d'Hercule, le 12 mars dernier. Ils venaient d'être récupérés dans l'arrière-salle d'un antiquaire belge.

Le boom de l'art ne fait pas seulement la fortune des grandes maisons d'enchères et des antiquaires réputés. Le marché parallèle des oeuvres d'art, l'un des plus prospères du monde, enrichit une petite tribu de malfrats de haut vol et de marchands marrons. Selon les dernières estimations des assureurs, les revenus du trafic mondial de l'art atteindraient quelque 60 milliards de francs par an. Ce qui en ferait le deuxième commerce illégal, derrière le trafic de stupéfiants ! Avec 6 000 vols d'oeuvres d'art signalés en 1999, la France est, selon Jean-Pierre Jouanny d'Interpol, le terrain de prédilection des cambrioleurs en Europe, loin devant l'Allemagne, la République tchèque et l'Italie. Leurs cibles principales ? Les musées, bien sûr. Le précieux « Chemin de Sèvres » de Corot, disparu du Louvre en mai 1998, n'a jamais été retrouvé. Et « Nana », une statue de trois mètres de haut signée Niki de Saint Phalle, a subrepticement quitté Beaubourg au début de l'année.

Mais la majorité des fric-frac concerne les châteaux et maisons de maître privés, regorgeant de trésors souvent mal protégés. « L'essentiel du patrimoine artistique français est d'autant plus vulnérable qu'il est entre des mains privées », analyse un policier. Il se dérobe même des toiles de maître à bord... des yachts de luxe. Comme ce Picasso, disparu en mars 1999 du palace flottant d'un émir saoudien, mouillé dans le port d'Antibes !

Tableaux, sculptures, horloges mais aussi meubles rares, bijoux anciens, armes de collection... Tout se vole. Surtout ce qui se revend bien. « On arrive à se demander si les voleurs ne sont pas eux-mêmes des collectionneurs avisés, tant le trafic cible parfaitement les tendances du marché », observe un antiquaire parisien. En réalité, le pilleur d'objets culturels n'a pas grand-chose à voir avec un Arsène Lupin des temps modernes. Cette délinquance est même l'apanage d'un banditisme pur et dur. « Leur connaissance n'est pas artistique mais purement commerciale, observe un enquêteur. Les truands ont une parfaite conscience des objets de valeur, grâce aux receleurs, qui, eux, évoluent dans les milieux des marchands d'art. »

Le receleur : voilà le maillon central de cette délinquance. Antiquaire entretenant une vitrine légale ou ancien marchand prétendument retiré des affaires, le fourgue est le seul à même de pouvoir écouler la marchandise volée. Auprès des brocanteurs marrons pour la « douille », les pièces de piètre qualité. Mais aussi dans les filières internationales pour les objets de valeur. En matière de mondialisation, le trafic d'art n'a rien à apprendre des multinationales. « Le gros de la demande d'objets volés émane actuellement des Etats-Unis, assure un connaisseur. Les Américains sont notamment très friands de meubles français. »

En France, le shérif du marché de l'art est l'Office central de Lutte contre le Trafic des Biens culturels (OCBC). Il compte une trentaine de policiers et trois gendarmes spécialisés, placés sous la direction du commissaire Lelièvre. L'OCBC, qui joue à la fois le rôle de service d'enquête et d'observatoire du trafic, vient le plus souvent épauler la police locale, ou le groupe Antiquaires de la brigade de répression du banditisme. Grâce à sa vision d'ensemble, l'OCBC parvient à débusquer des réseaux de trafiquants, derrière des vols à première vue sans rapport entre eux.

Prenez l'affaire du « gang de Saint-Ouen », son plus beau coup de filet de ces dernières années. A l'origine, un simple soupçon : les enquêteurs de l'OCBC sont intrigués par les activités d'un ancien brocanteur des puces de Saint-Ouen. Souvent interpellé dans des affaires de cambriolage, il est toujours relâché faute de preuves. Les policiers le mettent donc sous étroite surveillance. Bonne pioche : l'homme, qui était sensé avoir soldé son fonds de commerce et abandonné le métier, continue d'entretenir d'étroits contacts avec des professionnels étrangers. Mais également avec trois équipes de gens du voyage, aux casiers judiciaires longs comme le bras. L'homme loue enfin six box pour entreposer des marchandises. Trop d'indices concordants pour une simple coïncidence : le parquet de Paris ouvre donc une information judiciaire, ce qui permet à l'OCBC de pratiquer des écoutes téléphoniques.

La tâche est ardue, car le cerveau du trafic multiplie les précautions. « Il avait pris soin de localiser son business dans plusieurs ressorts judiciaires, ce qui nous obligeait à saisir plusieurs juges », se souvient un enquêteur. En outre, le trafiquant parle par code, et cloisonne parfaitement. Il ne prend jamais livraison des objets volés lui-même, mais envoie des coursiers ponctuels, au volant de véhicules loués à leur nom. Ces petits poissons, jamais dans la confidence, vont prendre un « petit déjeuner » (une petite cargaison pour lequel un véhicule type Kangoo suffit) ou un « dîner » (synonyme de livraison volumineuse)... L'homme de Saint-Ouen, à la tête d'un réseau de 40 personnes dont cinq antiquaires belges et hollandais, n'a finalement été arrêté qu'après plusieurs mois d'enquête, mobilisant six hommes de l'OCBC.

Ces filières sont d'autant plus difficiles à démanteler qu'elles sont parfaitement structurées : les voleurs sont en général des gens du voyage, les receleurs des marchands du nord de l'Europe, et les transporteurs des routiers italiens. En effet, sa culture marchande, sa tradition antiquaire et son indulgence coutumière pour le recel ont fait du Benelux l'incontournable plaque tournante du trafic en Europe. « Les juges flamands, par exemple, retiennent beaucoup plus facilement que leurs homologues français le bénéfice de la bonne foi chez les antiquaires en possession d'objets volés », note un magistrat. Pourtant, ce laisser-aller judiciaire commence à disparaître. Il y a quelques mois, les Pays-Bas ont même accepté d'extrader en France T., un receleur hollandais de grande envergure, soupçonné d'avoir dirigé un gigantesque trafic à partir de 600 cambriolages de manoirs, châteaux ou autres demeures, totalisant 120 millions de francs de marchandises volées.

La répression de ces délits passe par le renforcement de la coopération internationale. « C'est la seule manière de faire face à la mondialisation du phénomène », constate le général Roberto Conforti, le chef des flics de l'art italien. C'est ce qu'a parfaitement illustré l'affaire dont la victime est François Fabius, antiquaire parisien et frère du ministre de l'Economie. Un week-end de juin 1998, des truands parfaitement renseignés neutralisent le système de sécurité de sa boutique du boulevard Haussmann, pour y subtiliser 136 bronzes, dont plusieurs Rodin, mais aussi des pendules, des chenets et une paire de vases de Sèvres du XVIIIe. Un lot, d'une valeur de 12 millions de francs ! Un des cambrioleurs, arrêté quelques mois plus tard, refuse obstinément de parler. C'est la signalisation précise des oeuvres volées sur les principales places mondiales du marché de l'art (voir encadré), qui a permis de remettre la main sur les pièces volées, plus de deux ans après leur disparition.

Début novembre, un antiquaire londonien, à qui deux négociants israéliens cherchent à vendre plusieurs bronzes issus de ce casse, contacte Scotland Yard. Et la police britannique prévient illico les Français. Quelques jours plus tard, deux autres receleurs sont arrêtés à New York. Ils cherchaient à négocier cinq autres pièces du même cambriolage, dans une galerie de Madison Avenue. A ce jour, l'enquête n'est pas terminée : le réseau et ses multiples ramifications en Europe, aux Etats-Unis et au Proche-Orient tient toujours.

Car la loi du silence n'est pas un vain mot chez les trafiquants. « Même interpellés, les receleurs se mettent rarement à table. Dans ce milieu, en prise directe avec le marché officiel, on sait respecter le secret des affaires », observe un familier des enquêtes difficiles.

L'Unesco cherche à s'élever contre cette tradition du secret des sources d'approvisionnement. Depuis un an, le gardien du patrimoine de l'humanité promeut un code de déontologie, auquel les marchands d'art du monde entier sont incités à souscrire. « Cela devrait encourager les collectionneurs à s'assurer qu'ils achètent à des marchands qui vérifient méticuleusement l'origine des pièces », assure Mounir Bouchenaki, le sous-directeur de l'Unesco pour la Culture.

Un objectif ambitieux. Car même la vigilance des plus honorables maisons peut être prise en défaut. Comme chez Sotheby's, il y a trois ans. « La Rue du Mont-Cenis » de Maurice Utrillo avait été mise en vente pour 1,2 million de francs par la célèbre maison d'enchères londonienne. Las ! A peine Sotheby's avait-elle mis cette peinture sur carton au catalogue de sa vente qu'elle recevait la visite de Scotland Yard. L'oeuvre avait disparu, l'année précédente, de l'appartement d'une richissime héritière, résidant dans le 7e arrondissement de Paris. Ayant 94 ans, elle avait tardé à signaler la disparition de l'oeuvre. Mais celle-là a quand même été sauvée in extremis...

 

OLIVIER TOSCER
otoscer@nouvelobs.com

TREIMA, LE CAUCHEMAR DES RECELEURS

C'est l'arme fatale des flics de l'art. Le compagnon indispensable de leurs perquisitions dans les arrière-salles des brocanteurs en rupture de ban. Il s'agit de Treima : une base de données créée en 1985, regroupant à ce jour 13 000 dossiers d'oeuvres d'art volées. « Avec un ordinateur portable connecté sur la base, il est très facile de prouver la provenance illicite de telle ou telle pièce dans un stock d'antiquaire. Et donc de la saisir sans délai », explique un responsable policier. Chaque pièce déclarée volée est en effet très précisément décrite dans la base Treima : description physique, circonstance de la disparition, et surtout reproduction photographique. N'importe quel policier, gendarme ou douanier est ainsi capable d'identifier un objet volé. Et de le récupérer. Ce logiciel « made in France » a séduit la police belge, qui en est aujourd'hui équipée. Elle pourra même bientôt se connecter directement sur la base de données des objets volés en France. Une arme fatale antitrafiquant... A un détail près : huit collectionneurs volés sur dix ne sont pas capables de fournir aux policiers la photographie de leurs oeuvres manquantes ! n O. T.

O. T.

LES PETITS TRAFICS DE LA REPUBLIQUE

C'est une tapisserie de la Manufacture des Gobelins d'une valeur de 1,5 million de francs. Elle appartenait à l'administration du Mobilier national, un département du ministère de la Culture qui gère les meubles d'art de la République. Le service officiel l'avait prêtée au ministère de l'Equipement, qui l'avait installée dans l'une de ses antichambres. Ce sont les dernières informations connues sur la localisation de cette oeuvre de prix. Elles datent de 1990.

Depuis, l'Etat a perdu la trace de cette tapisserie. Ainsi que de plus de 800 oeuvres d'art lui appartenant ! Egarées ou volées ? Personne ne le sait. Ou ne veut le savoir. Mais chaque année, une partie du patrimoine de l'Etat (dont 15% dans les ministères, selon la Cour des Comptes) s'évanouit ainsi de son inventaire.

Certaines de ces oeuvres ne sont pas perdues pour tout le monde. « La réapparition en vente publique d'objets provenant du Mobilier national n'est pas exceptionnelle », reconnaît ce service officiel. Les trafiquants auraient-ils pignon sur rue dans les palais nationaux ? Côté Musées nationaux, où là aussi tableaux de maître et sculptures prestigieuses ont une fâcheuse tendance à s'évaporer, on reste plus discret. Officiellement, sur les centaines d'oeuvres réputées « manquantes », seules 44 sont répertoriées comme volées. Mais peu d'efforts semblent déployés pour les récupérer. Ainsi la récente mise en vente publique, à Genève, d'une montre en or Louis XVI volée dans un musée parisien au début des années 80, n'a provoqué aucune réaction judiciaire. L'objet a été vendu entre 100 000 et 120 000 francs à un heureux collectionneur. De bonne foi, bien entendu.

Il faut dire que certaines pièces sont objectivement délicates à récupérer. Comme ce « Bon Samaritain » de Ribot, exposé publiquement, mais en toute illégalité au musée de Varsovie... alors qu'il figure à l'inventaire des objets d'art de la République française !

O. T.

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