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Hélène Buzzetti

Les ports canadiens sous le joug du crime organisé

Le Devoir, samedi 02 mars 2002

 

Des sénateurs, tant libéraux que conservateurs, ont réclamé hier la tenue d'une enquête publique et indépendante sur la sécurité dans les ports canadiens après avoir découvert qu'un nombre anormalement élevé de leurs employés ont un casier judiciaire et que le crime organisé y est bien implanté.

Sur la foi d'entretiens avec des agents de la GRC, le comité sénatorial permanent sur la Sécurité nationale et la Défense a appris que 15 % des débardeurs et 36 % des inspecteurs du Port de Montréal détenaient un casier judiciaire. De surcroît, 54 % des employés d'une compagnie engagée à contrat pour ramasser les ordures et effectuer des réparations mineures avaient aussi un casier. La firme de sécurité précédente qui effectuait les tours de garde dans le port de Montréal «avait même des liens avec les Hells Angels», écrit-on dans le rapport.

La situation était similaire dans les deux autres ports majeurs canadiens, soit Halifax et Vancouver. Dans ce dernier cas, ont appris les sénateurs, ce sont les «triades asiatiques, les gangsters russes et les narco-terroristes» qui y oeuvrent.

«Grâce aux bandes de motards, le crime organisé est solidement implanté dans les grands ports du Québec, de l'Ontario et de la Colombie-Britannique», concluent les sénateurs dans leur rapport unanime. Or, pour rédiger ce rapport (qui traite de la sécurité au Canada en général), les sénateurs disent n'avoir étudié la question des ports qu'à «vol d'oiseau». Ce qui leur fait craindre qu'il y ait encore plus de choses à apprendre, d'où la nécessité selon eux de tenir une commission d'enquête.

Le ministre fédéral des Transports, David Collenette, a seulement dit hier qu'il voulait bien lire le rapport avant de le commenter.

«Nous trouvons inhabituel que tant de gens ayant un casier judiciaire travaillent là, a expliqué le sénateur et président du comité, Colin Kenny. Pourquoi ils sont là, je ne peux pas vous le dire, mais la police nous a laissé entendre qu'ils étaient là parce qu'ils y voyaient des perspectives d'avenir. C'est aussi simple que cela.»

Ces chiffres contredisent l'idée généralement reçue voulant qu'il soit difficile de décrocher un emploi lorsqu'on a déjà eu des démêlés avec la justice. «De toute évidence, ce ne l'est pas dans les ports canadiens», a lancé le sénateur Kenny, faisant référence à la «façon très particulière» d'engager les gens dans les ports.

Les débardeurs opèrent la machinerie pour décharger les conteneurs d'un navire et les transporter au train ou aux camions qui les transporteront jusqu'à leur destination finale. Ils n'ont jamais accès à leur contenu. Les inspecteurs s'assurent que l'aiguillage de la marchandise s'est bien effectué. Ce sont les inspecteurs de Douanes Canada qui fouillent les conteneurs et vérifient leur contenu. Ils ne sont pas touchés par les chiffres avancés.

Reste que les sénateurs sont inquiets. Les agents de douane recevraient parfois des menaces de mort. «On nous a dit qu'ils recevaient des menaces lorsqu'ils vérifiaient les conteneurs, a raconté M. Kenny. On s'est fait dire que des conteneurs étaient soulevés dans les airs et maintenus au-dessus de leur véhicule en guise de menace. Nous sommes très préoccupés.»

Les policiers leur auraient appris que l'absence de contrôle à la sortie des ports facilite le transport de matières illégales. «Les policiers nous ont indiqué qu'il est, pour l'instant, très facile à une bande criminelle dominante sur les quais d'envahir un terminal aux petites heures du matin pour faire écran à une opération de ramassage de produits de contrebande.»

Le président-directeur général du Port de Montréal, Dominic Taddeo, voulait prendre le temps de lire le rapport avant de faire des commentaires hier midi. Mais il a reconnu que les faits dévoilés par les sénateurs ne le surprenaient pas. «Ce n'est pas une nouvelle», a-t-il dit en faisant référence à des reportages effectués il y a quelques années. Si jamais enquête il y avait, il serait prêt à collaborer, a-t-il dit.

La Société du port de Montréal, une agence autonome du gouvernement fédéral, n'a pas le pouvoir de décider qui travaille sur les lieux. Pour ce qui est des débardeurs, par exemple, le Syndicat des débardeurs du port de Montréal recueille les noms des personnes désirant travailler et gère l'ancienneté. Quand l'Association des employeurs maritimes requiert, disons, 100 débardeurs, le syndicat soumet la liste des 100 premiers noms et l'Association procède à l'embauche.

Le syndicat ne fait aucune vérification, et le président Jacques Giroux indiquait hier qu'il n'avait «aucune idée» du taux d'employés détenant un casier judiciaire dans ses rangs, comparant l'embauche au port à l'enrôlement dans «la légion étrangère». «C'est plus sécuritaire d'être ici, dans le port, que sur la Sainte-Catherine», maintient-il toutefois.

Les employeurs peuvent refuser un employé s'il présente des problèmes de santé graves (blessures au dos par exemple), mais M. Giroux soutient que cela n'arrive pas souvent. L'Association n'a pas rappelé Le Devoir hier.