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Rao Dehong
Au marché aux enfants de Dongguan
Courrier international - 30 mai 2008
Un journaliste chinois d'un quotidien de Canton a mis au jour un trafic d'enfants loués comme bêtes de somme pour les usines du delta de la rivière des Perles, au Guangdong que l'on appelle en Occident "l'usine du monde". Extraits.
Me faisant
passer pour le dirigeant d'une entreprise textile à la
recherche d'enfants pour travailler comme ouvriers dans son usine, je
suis tout de suite entouré par des "contremaîtres". L'un
d'eux, qui se présente sous le nom de Pan Ajie, fait venir
devant moi plusieurs enfants : "Ils sont en très bonne
santé. On peut leur faire faire sans problème les
travaux les plus durs !" Et de me saisir la main pour que je frappe
les enfants, comme preuve que ce qu'il avance est bien vrai. Les
enfants, tels des élèves dociles châtiés
par leur maître, ne bronchent pas, la tête
baissée.
Après marchandage, Pan Ajie donne finalement son accord pour
un taux horaire de 3,50 yuans [environ 30 centimes d'euros]
par enfant. Il m'explique que les enfants sont tous originaires de la
région des Liangshan, au Sichuan. Les frais de transport et
l'argent nécessaire à leurs dépenses
quotidiennes leur ont été avancés. Les parents
des enfants leur ont rédigé une attestation,
officialisée par le sceau du comité du village. "Ils
sont mis sous notre tutelle et nous pouvons prendre toutes les
mesures. Il suffit pour vous de signer un accord d'embauche avec
nous."
Cet accord ne comporte aucune disposition concernant des droits
sociaux comme les congés, la protection sociale ou le
remboursement des soins médicaux. "C'est notre gros plus !"
explique Pan Ajie. "Avec nos employés, vous n'avez pas de
soucis, vous pouvez les faire travailler le nombre d'heures que vous
voulez chaque jour et leur donner à faire les tâches les
plus pénibles sans que cela ne pose de problème. S'ils
tombent malades, c'est nous qui nous en occupons. En cas d'accident
du travail, il suffit que l'usine propose un dédommagement
correct et on n'en parle plus !"
La zone de plusieurs kilomètres de long qui s'étend
entre le marché et l'école primaire de la ville de
Shipai est devenue le lieu d'un vaste marché du travail
clandestin. Des intermédiaires professionnels y amènent
chaque jour des dirigeants d'usines pour leur faire choisir la
main-d'uvre dont ils ont besoin, puis d'autres personnes
arrivent au volant de camions ou de minibus, qu'ils bourrent
d'enfants avant de s'en retourner. J'aborde un homme d'âge
moyen, particulièrement actif, Lei Sheng : "Le travail
à faire dans notre usine n'est pas très pénible
; il s'agit d'enlever des fils ou d'autres petites tâches de ce
genre. Je recherche cinquante ouvriers âgés de 14 ou 15
ans, pour que ce soit plus facile à gérer."
Tout d'abord sur ses gardes, Lei Sheng finit par m'assurer avec
professionnalisme qu'il pourra me fournir le nombre de personnes
voulu. Il me garantit l'obéissance absolue de ces jeunes et
leur soumission à n'importe quel encadrement, en disant que,
dans le cas contraire, il suffit de lui téléphoner pour
qu'il envoie quelqu'un faire entendre raison aux fortes têtes.
Lei Sheng est en fait le chef de la bande des contremaîtres des
Liangshan à Shipai. Il a sous ses ordres 18
contremaîtres, qui supervisent eux-mêmes chacun de 50
à 100 ouvriers âgés en moyenne de 13 à 15
ans. Rien que dans la municipalité de Dongguan, il existe au
moins trois ou quatre autres grands contremaîtres comme
lui.
J'ai par la suite eu confirmation auprès de ces enfants que la
plupart d'entre eux n'avaient pas 16 ans quand ils étaient
partis travailler en ville. Ils ont été trompés
par les "contremaîtres", qui leur avaient promis une bonne
rémunération dans les usines du Guangdong
(jusqu'à 20 000 yuans par an [1 850 euros]) et la
prise en charge de leurs frais de transport et d'entretien.
Quelques jours plus tard, pour me rassurer sur la qualité du
travail fourni par les ouvriers enfants, Lei Sheng demande à
un de ses subalternes, un certain monsieur Chen, de m'emmener dans
une société de matériel audio de la zone
industrielle de Shipai. M. Chen m'explique qu'environ 200 enfants
originaires des Liangshan travaillent ici sous ses ordres (une
centaine de filles pour un peu plus de 90 garçons). Je
découvre là le plus jeune enfant ouvrier jamais
rencontré lors de toute mon enquête : il n'a même
pas encore 9 ans !
Devant mon étonnement, le contremaître Chen
éclate de rire, affirmant que c'est tout à fait normal.
Il me montre des photocopies de livrets de résidence,
m'expliquant que, faute de carte d'identité, les enfants des
Liangshan emportent leur livret de résidence quand ils partent
de chez eux. Il est très facile de falsifier les photocopies
de ce document en indiquant des âges supérieurs à
18 ans, ce qui permet d'être en règle en cas de
contrôle. Et, au dire de nombreux enfants ouvriers
rencontrés lors de mon enquête, les patrons de leur
usine savent pertinemment qu'ils ne sont pas majeurs, mais ferment
les yeux pour diminuer les coûts et respecter leur
planning.