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Jean-Pierre Stroobants
Alerte sur une croissance mondiale des trafics d'êtres humains
Le Monde 16.08.03
Les réseaux
internationaux d'exploitation des clandestins dans le commerce sexuel
et le travail esclavagiste prospèrent. Les Etats-Unis somment
quinze pays de se montrer plus résolus dans la lutte contre la
traite, qui générerait des revenus estimés entre
7 et 10 milliards de dollars par an Anvers, Bruxelles
de notre envoyé spécial Face à la sortie de la
gare du Midi, à Bruxelles, les bistrots abondent, drainant les
ouvriers des chemins de fer et du tri postal, les fonctionnaires
wallons et flamands formant les bataillons de ce qu'on appelle ici
les "navetteurs", des clandestins au regard inquiet et quelques
âmes en perdition. Assises devant un flipper,
deux jeunes blondes fument en jetant un regard en coin sur les
passants, tandis que, de l'autre côté de la salle, des
hommes, sans doute chargés de les surveiller, sont
attablés devant des Pils sans mousse. Dehors, une autre
(très) jeune femme est installée, jupe relevée
et jambes croisées, sur le capot d'une voiture. Au bout de
quelques minutes, elle monte à l'étage avec un
sexagénaire. Tarif : de 40 à 70 euros, selon
la prestation, qui sera effectuée en une dizaine de
minutes. Les descentes de police, les
émissions de télévision, les tentatives
d'utiliser l'originalité de la loi belge pour amener les
jeunes femmes à témoigner contre leurs souteneurs en
échange d'une autorisation de séjour : rien n'y
fait, ou si peu. C'est ici, entre autres, qu'aboutissent les
filières qui, recrutant des jeunes femmes, souvent mineures
mais dotées de faux papiers, en Ukraine, en Roumanie ou en
Albanie, alimentent les trafics d'êtres humains et le
très rentable commerce du sexe. Aujourd'hui, c'est dans la
très pauvre Moldavie que s'approvisionnent les
réseaux : une mission d'information de l'Assemblée
nationale française a rapporté que 30 % des femmes
de 18 à 25 ans ont "disparu" dans ce pays. Le royaume de Belgique a
été très tôt sensibilisé à
la question des trafics. Lors des funérailles du roi Baudouin,
en 1993, les têtes couronnées du monde entier eurent la
surprise d'entendre témoigner une jeune prostituée et
un journaliste auteur d'un livre choc sur son histoire
intitulé Elles sont si gentilles, monsieur.
L'enquête sur l'affaire Dutroux allait, elle,
révéler que le tueur pédophile s'était
rendu plusieurs fois en République tchèque, sans doute
parce qu'il comptait monter son propre réseau. Il y a quelques mois, une
autre journaliste a fait sensation en publiant un document sur les
filières albanaises (Femmes dans les griffes des
aigles, éditions Labor). Hermine Bokhorst raconte comment,
depuis une dizaine d'années, les proxénètes de
ce pays ont fait de Bruxelles leur quartier général.
Ils ont imposé un "droit de tapin" aux autres réseaux
est-européens ou africains et expulsé violemment les
Français des quartiers chauds sur lesquels ils
régnaient, avant de venir chasser sur leurs propres
terres : risquant jusqu'à 20 ans de prison à
Paris s'ils sont épinglés pour
proxénétisme aggravé, les macs albanais
n'encourent, en revanche, que de 5 à 8 ans en Belgique,
peine dont ils effectueront le tiers s'ils ne sont pas
récidivistes... Séjournant à
Bruxelles, ils envoient donc leurs proies effectuer un travail
forcé sur les boulevards parisiens et sur les avenues de
province avec, à la clé, une obligation de
rendement : 500 euros par nuit au moins. En moyenne, chaque
jeune femme rapporterait 12 000 euros par mois à son
souteneur. Les plus riches d'entre eux peuvent se faire, grâce
à plusieurs filles, jusqu'à 9 000 euros
quotidiennement, expliquent des policiers
spécialisés. "A Bruxelles, raconte
Hermine Bokhorst, 600 nouvelles filles débarquent, en
moyenne, chaque année." Elles sont conduites à
l'Office des étrangers, où elles déposent une
demande d'asile et se voient remettre un document, dit
"annexe 26", qu'elles produiront lors des contrôles
policiers. L'annexe 26 est parfois accompagnée d'une
lettre écrite par un avocat à la solde de leur
souteneur et invitant les forces de l'ordre à ne pas saisir le
document... Munies de faux passeports,
les filles, souvent très pauvres, viennent de nombreux pays de
l'Est, mais aussi de Colombie. Elles sont pour la plupart
achetées en Italie, le pays de transit par excellence,
où des bateaux loués 10 000 euros peuvent,
chaque nuit, acheminer une centaine d'entre elles. Là, elles
sont "dressées" puis revendues. "A Bruxelles, les policiers
ont retrouvé une "facture" de 7 500 euros pour une
Polonaise, écrite sur un carton de bière", explique
Hermine Bokhorst. Enlevées,
mariées très jeunes à des "chevaliers en
Mercedes" qui leur font croire au grand amour, achetées de 500
à 2 500 euros, "louées" à leurs
parents pour 250 euros mensuellement : les jeunes femmes
qui sont contraintes à se prostituer ont été
victimes de toutes les ruses des trafiquants. Ceux-ci assurent la
mobilité des jeunes femmes pour éviter que la police
les repère. "Si nous effectuons des contrôles
approfondis, le lendemain les filles seront à Bruxelles, puis
à Charleroi, Lille ou Luxembourg", raconte un policier
d'Anvers. La mairie de la grande ville portuaire flamande a entrepris
de limiter très strictement la prostitution à quelques
rues. La tranquillité des habitants est
améliorée, mais la lutte contre la prostitution au
niveau belge ne s'en est pas trouvée
simplifiée. Quant aux prostituées
belges, souvent plus âgées, elles ont été
chassées par les mafias, qui ont placé dans les
vitrines des filles souvent mineures mais pourvues de faux papiers
mentant sur leur âge. Ailleurs, le racolage est devenu
clandestin, "donc plus dangereux pour les filles", estime un
officier de police. L'Office international des
migrations (OIM) a publié en 2002 le témoignage
terrifiant d'une jeune Moldave, très explicite quant aux
méthodes des réseaux. Achetée en Croatie,
prostituée de force au Kosovo avec huit autres femmes, elle a
été transportée à Tirana, puis en Italie,
où elle n'avait plus d'autre solution que de vendre son corps.
l'OIM estime que 500 000 prostituées des pays de
l'Est sont aujourd'hui actives en Europe occidentale. La Belgique, où une
commission parlementaire a enquêté sur les
réseaux, a créé trois centres qui accueillent
leurs victimes. Pag-Asa, celui de Bruxelles, est discrètement
niché au-dessus d'un collège dans le centre de la
ville. A quelques rues de là sont abritées les victimes
qui décident de quitter le milieu et de témoigner pour
permettre des poursuites pénales contre les trafiquants, les
propriétaires d'ateliers clandestins, de restaurants utilisant
de la main-d'uvre au noir, etc. Sept cents victimes ont
été hébergées depuis 1995, et une petite
partie d'entre elles ont retrouvé une vie à peu
près normale après que leur exploiteur a
été condamné, ce qui ouvre aux rescapées
le droit à un séjour illimité. Souvent amenées
à Pag-Asa par la police, les victimes d'exploitation sexuelle
ont raconté leur terrible histoire. 80 % d'entre elles
ignoraient qu'elles venaient en Belgique pour se prostituer,
14 % étaient mineures. Et pendant ce temps, à
la gare du Midi, le commerce continue.
23 trafiquants
condamnés en Belgique Un tribunal de Termonde, en
Flandre orientale, a condamné, mardi 12 août,
vingt-deux personnes d'origine albanaise et une d'origine turque
à des peines de trois à huit ans de prison pour
"trafic illégal et appartenance à une organisation
criminelle" dans un réseau de traite d'êtres
humains. Selon le tribunal, les trafiquants auraient fait passer
depuis 2001 "entre 10 000 et
12 000 personnes" vers la Grande-Bretagne. Les
clandestins étaient acheminés par camion via Ostende,
dans le nord de la Belgique, pour des sommes allant de 400 à
3 000 euros. Le président du tribunal, Freddy Troch,
indique dans son jugement que "cette bande ne transportait pas
seulement des illégaux venus d'autres pays. Elle était
elle-même à la recherche d'illégaux en infiltrant
les centres d'accueil". Par sa situation
géographique, la Belgique est, avec le nord de la France et
les Pays-Bas, l'un des points de transit privilégiés
par les immigrés clandestins pour rejoindre le Royaume-Uni, un
pays qui, "par sa législation déficiente, attire les
illégaux", selon Freddy Troch. - (AFP.)