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Trafics de personnes et d'organes humains - People and Human Organs Trafficking - Tráficos de personas y organos humanos

 

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Jean-Pierre Stroobants

Alerte sur une croissance mondiale des trafics d'êtres humains

Le Monde 16.08.03

Les réseaux internationaux d'exploitation des clandestins dans le commerce sexuel et le travail esclavagiste prospèrent. Les Etats-Unis somment quinze pays de se montrer plus résolus dans la lutte contre la traite, qui générerait des revenus estimés entre 7 et 10  milliards de dollars par an

Les instances internationales s'inquiètent d'une hausse marquée des trafics d'êtres humains à l'échelle mondiale. Les réseaux d'immigration clandestine à des fins de commerce sexuel et de travail forcé de type esclavagiste semblent exploiter la misère en toute impunité pour prospérer à la faveur d'un manque de volonté politique des gouvernements pour les combattre. Le département d'Etat américain a récemment dressé une liste de quinze pays sommés de démontrer plus d'énergie à lutter contre ce fléau. En Europe, trois pays sont pointés du doigt  : la Grèce, la Bosnie-Herzégovine et la Turquie. Athènes et Ankara ont vigoureusement protesté contre cette classification. Plus de 8  millions de mineurs dans le monde seraient victimes des trafiquants d'enfants, selon l'Organisation internationale du travail.

Anvers, Bruxelles de notre envoyé spécial

Face à la sortie de la gare du Midi, à Bruxelles, les bistrots abondent, drainant les ouvriers des chemins de fer et du tri postal, les fonctionnaires wallons et flamands formant les bataillons de ce qu'on appelle ici les "navetteurs", des clandestins au regard inquiet et quelques âmes en perdition.

Assises devant un flipper, deux jeunes blondes fument en jetant un regard en coin sur les passants, tandis que, de l'autre côté de la salle, des hommes, sans doute chargés de les surveiller, sont attablés devant des Pils sans mousse. Dehors, une autre (très) jeune femme est installée, jupe relevée et jambes croisées, sur le capot d'une voiture. Au bout de quelques minutes, elle monte à l'étage avec un sexagénaire. Tarif : de 40 à 70 euros, selon la prestation, qui sera effectuée en une dizaine de minutes.

Les descentes de police, les émissions de télévision, les tentatives d'utiliser l'originalité de la loi belge pour amener les jeunes femmes à témoigner contre leurs souteneurs en échange d'une autorisation de séjour : rien n'y fait, ou si peu. C'est ici, entre autres, qu'aboutissent les filières qui, recrutant des jeunes femmes, souvent mineures mais dotées de faux papiers, en Ukraine, en Roumanie ou en Albanie, alimentent les trafics d'êtres humains et le très rentable commerce du sexe. Aujourd'hui, c'est dans la très pauvre Moldavie que s'approvisionnent les réseaux : une mission d'information de l'Assemblée nationale française a rapporté que 30 % des femmes de 18 à 25 ans ont "disparu" dans ce pays.

Le royaume de Belgique a été très tôt sensibilisé à la question des trafics. Lors des funérailles du roi Baudouin, en 1993, les têtes couronnées du monde entier eurent la surprise d'entendre témoigner une jeune prostituée et un journaliste auteur d'un livre choc sur son histoire intitulé Elles sont si gentilles, monsieur. L'enquête sur l'affaire Dutroux allait, elle, révéler que le tueur pédophile s'était rendu plusieurs fois en République tchèque, sans doute parce qu'il comptait monter son propre réseau.

Il y a quelques mois, une autre journaliste a fait sensation en publiant un document sur les filières albanaises (Femmes dans les griffes des aigles, éditions Labor). Hermine Bokhorst raconte comment, depuis une dizaine d'années, les proxénètes de ce pays ont fait de Bruxelles leur quartier général. Ils ont imposé un "droit de tapin" aux autres réseaux est-européens ou africains et expulsé violemment les Français des quartiers chauds sur lesquels ils régnaient, avant de venir chasser sur leurs propres terres : risquant jusqu'à 20 ans de prison à Paris s'ils sont épinglés pour proxénétisme aggravé, les macs albanais n'encourent, en revanche, que de 5 à 8 ans en Belgique, peine dont ils effectueront le tiers s'ils ne sont pas récidivistes...

Séjournant à Bruxelles, ils envoient donc leurs proies effectuer un travail forcé sur les boulevards parisiens et sur les avenues de province avec, à la clé, une obligation de rendement : 500 euros par nuit au moins. En moyenne, chaque jeune femme rapporterait 12 000 euros par mois à son souteneur. Les plus riches d'entre eux peuvent se faire, grâce à plusieurs filles, jusqu'à 9 000 euros quotidiennement, expliquent des policiers spécialisés.

"A Bruxelles, raconte Hermine Bokhorst, 600 nouvelles filles débarquent, en moyenne, chaque année." Elles sont conduites à l'Office des étrangers, où elles déposent une demande d'asile et se voient remettre un document, dit "annexe 26", qu'elles produiront lors des contrôles policiers. L'annexe 26 est parfois accompagnée d'une lettre écrite par un avocat à la solde de leur souteneur et invitant les forces de l'ordre à ne pas saisir le document...

Munies de faux passeports, les filles, souvent très pauvres, viennent de nombreux pays de l'Est, mais aussi de Colombie. Elles sont pour la plupart achetées en Italie, le pays de transit par excellence, où des bateaux loués 10 000 euros peuvent, chaque nuit, acheminer une centaine d'entre elles. Là, elles sont "dressées" puis revendues. "A Bruxelles, les policiers ont retrouvé une "facture" de 7 500 euros pour une Polonaise, écrite sur un carton de bière", explique Hermine Bokhorst.

Enlevées, mariées très jeunes à des "chevaliers en Mercedes" qui leur font croire au grand amour, achetées de 500 à 2 500 euros, "louées" à leurs parents pour 250 euros mensuellement : les jeunes femmes qui sont contraintes à se prostituer ont été victimes de toutes les ruses des trafiquants.

Ceux-ci assurent la mobilité des jeunes femmes pour éviter que la police les repère. "Si nous effectuons des contrôles approfondis, le lendemain les filles seront à Bruxelles, puis à Charleroi, Lille ou Luxembourg", raconte un policier d'Anvers. La mairie de la grande ville portuaire flamande a entrepris de limiter très strictement la prostitution à quelques rues. La tranquillité des habitants est améliorée, mais la lutte contre la prostitution au niveau belge ne s'en est pas trouvée simplifiée.

Quant aux prostituées belges, souvent plus âgées, elles ont été chassées par les mafias, qui ont placé dans les vitrines des filles souvent mineures mais pourvues de faux papiers mentant sur leur âge. Ailleurs, le racolage est devenu clandestin, "donc plus dangereux pour les filles", estime un officier de police.

L'Office international des migrations (OIM) a publié en 2002 le témoignage terrifiant d'une jeune Moldave, très explicite quant aux méthodes des réseaux. Achetée en Croatie, prostituée de force au Kosovo avec huit autres femmes, elle a été transportée à Tirana, puis en Italie, où elle n'avait plus d'autre solution que de vendre son corps. l'OIM estime que 500 000 prostituées des pays de l'Est sont aujourd'hui actives en Europe occidentale.

La Belgique, où une commission parlementaire a enquêté sur les réseaux, a créé trois centres qui accueillent leurs victimes. Pag-Asa, celui de Bruxelles, est discrètement niché au-dessus d'un collège dans le centre de la ville. A quelques rues de là sont abritées les victimes qui décident de quitter le milieu et de témoigner pour permettre des poursuites pénales contre les trafiquants, les propriétaires d'ateliers clandestins, de restaurants utilisant de la main-d'œuvre au noir, etc. Sept cents victimes ont été hébergées depuis 1995, et une petite partie d'entre elles ont retrouvé une vie à peu près normale après que leur exploiteur a été condamné, ce qui ouvre aux rescapées le droit à un séjour illimité.

Souvent amenées à Pag-Asa par la police, les victimes d'exploitation sexuelle ont raconté leur terrible histoire. 80 % d'entre elles ignoraient qu'elles venaient en Belgique pour se prostituer, 14 % étaient mineures.

Et pendant ce temps, à la gare du Midi, le commerce continue.

 


23 trafiquants condamnés en Belgique

 

Un tribunal de Termonde, en Flandre orientale, a condamné, mardi 12 août, vingt-deux personnes d'origine albanaise et une d'origine turque à des peines de trois à huit ans de prison pour "trafic illégal et appartenance à une organisation criminelle" dans un réseau de traite d'êtres humains. Selon le tribunal, les trafiquants auraient fait passer depuis 2001 "entre 10 000 et 12 000 personnes" vers la Grande-Bretagne. Les clandestins étaient acheminés par camion via Ostende, dans le nord de la Belgique, pour des sommes allant de 400 à 3 000 euros. Le président du tribunal, Freddy Troch, indique dans son jugement que "cette bande ne transportait pas seulement des illégaux venus d'autres pays. Elle était elle-même à la recherche d'illégaux en infiltrant les centres d'accueil".

Par sa situation géographique, la Belgique est, avec le nord de la France et les Pays-Bas, l'un des points de transit privilégiés par les immigrés clandestins pour rejoindre le Royaume-Uni, un pays qui, "par sa législation déficiente, attire les illégaux", selon Freddy Troch. - (AFP.)