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Frédéric Bobin

Les nouvelles routes de l'émigration clandestine chinoise


Par l'intermédiaire de "passeurs", les candidats à l'exil venus du continent arrivent par dizaines de milliers en Asie, en Amérique du Nord ou en France, au bout d'un voyage ruineux et dangereux. Ils y sont ensuite durement exploités. Des fonctionnaires de Pékin participent parfois à ces réseaux.

 

Wen Mei s'était moulée de turquoise. Ses joues était fardées et ses lèvres scintillaient de rose. Du bout des doigts, elle tenait un mouchoir rouge, le mouchoir des danses chinoises qui, une fois tournoyant au-dessus des têtes, festonne l'air de pétales. Ce jour-là, Wen Mei s'apprêtait à entrer en scène sur le tréteau de son école de Pingyang, dans la lointaine banlieue de Wenzhou. C'était en 1997. Juste avant la grande aventure de son départ pour la France.

Les parents de l'adolescente cherchent leurs mots en feuilletant, l'œil humide, l'album de photos. Ils pèsent chaque formule. L'immigration des gens de Wenzhou en France est un sujet sensible, délicat. Par quelle filière la jeune fille est-elle sortie de Chine ? Les parents « ne savent pas ». Ils évoquent un « long trajet ». Ils sont avares de détails sur l'escale de Canton, où Wen Mei a récupéré un faux passeport (à la date de naissance trafiquée pour la rajeunir) puis sur son passage au Vietnam, où elle a été arrêtée par la police, puis relâchée. Ils taisent aussi son transit par la Hongrie, puis par l'Allemagne, avant son arrivée en France. Le « passeur » a réclamé 120 000 renminbi (environ 86 000 francs) pour l'ensemble du périple. Wen Mei était également munie de 2 000 dollars et chargée de bijoux. Lorsqu'elle a débarqué à Paris, il ne lui restait quasiment plus rien : il avait encore fallu « payer » en cours de route.

ELLE OU LUI

Pourquoi Wen Mei a-t-elle quitté Pingyang ? Ses parents sont plutôt aisés. La mère n'est qu'une simple employée d'hôpital, mais le père est un prospère petit patron routier. L'appartement est spacieux, plaqué de boiseries rutilantes. Wen Mei n'est pas une émigrée de la faim. Alors, pourquoi cet exil ? « Elle voulait voir du pays, répond la mère. Elle était curieuse de tout. »

Est-ce si sûr ? Les parents l'ont vivement incitée à s'intéresser à la France. Le fond de l'affaire, c'est que le couple avait un deuxième enfant – en violation de la politique de l'« enfant unique » en vigueur en Chine. Agé de huit ans, le garçon vivait clandestinement chez des cousins de la province du Fujian. Les parents se languissaient de cette séparation imposée. Un jour, ils ont voulu ramener le fils auprès d'eux. Mais l'affaire était impossible tant que Wen Mei vivait à Pingyang. Ainsi est né le projet de l'envoyer à Paris : il y a là-bas des oncles et tantes qui tiennent un atelier de maroquinerie. Ils l'hébergeront. Depuis le départ de Wen Mei, le petit frère vit au domicile parental. Il a obtenu le précieux hukou (certificat de résidence) de Pingyang. Ce qui signifie que Wen Mei a disparu des registres administratifs. Car c'était elle ou lui.

Les parents ne chuchotent que des demi-vérités. Ils se félicitent que Wen Mei se plaît, là-bas, en France. « Elle trouve que l'environnement n'est pas pollué comme en Chine et que les gens sont polis. » Ce qu'ils passent sous silence, c'est que la gamine a failli craquer à de multiples reprises quand elle a découvert ce qui l'attendait dans le microcosme chinois de Paris : au sortir de l'école, elle doit faire le ménage et la cuisine chez sa tante, puis travailler à l'atelier de maroquinerie, y compris le week-end. Elle est grossièrement exploitée. Elle dort sur une couverture étalée sur le carreau de la cuisine. La pesanteur clanique est si forte qu'elle n'a que peu d'amis parisiens. Ses progrès en français sont médiocres. Elle n'est qu'une petite clandestine, mais une clandestine totale. Elle n'existe pas encore en France. Elle n'existe plus en Chine.

CERCLES CONCENTRIQUES

Wen Mei s'est trouvée happée à son insu dans un flux migratoire privilégié entre la Chine et la France. Ce flux prend sa source à Wenzhou, bourgade côtière de la province du Zhejiang, une région dont le génie artisanal et commerçant est réputé dans la Chine entière. Wenzhou a l'âme capitaliste – les gardes rouges le lui firent payer cher durant la Révolution culturelle – et voue à Pékin une hautaine indifférence : la ville est le paradis de l'initiative libérale où prospèrent tailleurs, maroquiniers, lunetiers et fabricants de briquets. L'aéroport a été financé en partie par ce capital privé. On trouve même des fonds taïwanais dans le chemin de fer, un cas unique en Chine.

La permanence de ce flux d'émigration peut sembler étonnante, voire paradoxale, au regard de l'opulence qui règne aujourd'hui à Wenzhou après vingt ans de réforme économique chinoise. La ville est riche. Les passants sont habillés à la dernière mode européenne. Dans les boutiques de l'avenue centrale, des pull-overs Lacoste coûtant 1 600 renminbi (1 200 francs) s'arrachent sans mal.

Alors, pourquoi partir ? « Le courant migratoire se renouvelle », explique la spécialiste ayant enquêté sur Wenzhou. Deux nouvelles couches apparaissent. D'abord, les ruraux de la lointaine périphérie, notamment les villages des montagnes, qui eux n'ont pas encore été touchés par l'enrichissement du centre-ville. Comme si le « réservoir » des candidats se réalimentait par le jeu de cercles concentriques autour du foyer initial. Ensuite, et c'est le plus troublant, l'âge moyen de émigrants tend à s'abaisser : les adolescents sont de plus en plus nombreux.

Une des raisons de l'émergence de cette nouvelle catégorie tient à la réputation des universités françaises qui, croit-on, sont faciles d'accès alors qu'en Chine la concurrence est impitoyable. Wen Mei ne marchait pas très fort à l'école. Ses parents se sont dit qu'elle décrocherait aisément un diplôme à Paris. Mais sa carrière académique est mal partie : elle est piégée dans son atelier de maroquinerie.



La diaspora, moteur du décollage économique chinois de la fin du siècle

Pékin a su tirer avantage d'un pays immatériel fort de 30 à 50 millions de personnes

Francis Deron

L'AMÉRIQUE du Nord, l'Europe de l'Ouest, le Japon et l'Australie – ainsi que Taïwan – sont confrontés à une vague d'arrivées clandestines de Chinois généralement originaires des provinces côtières, exportatrices de main-d'œuvre depuis une dizaine de siècles. Les autorités de Pékin reconnaissent à présent que le phénomène a pris des proportions préoccupantes : Le Quotidien du peuple, organe du Parti communiste, a concédé en janvier que la police avait arrêté près d'un millier de passeurs de migrants clandestins en 1999 et intercepté une dizaine de milliers de candidats à l'expatriation illégale – probablement une goutte d'eau dans l'océan.

Pendant des siècles, les autorités chinoises ont fortement découragé l'émigration. Les liens sentimentaux très denses des Chinois envers leur terre natale rendaient le départ pour l'étranger significatif d'un malaise social profond. De fait, les vagues d'émigration ayant donné naissance à une diaspora – qui a essaimé d'abord en Asie – se sont produites principalement à des époques où le pouvoir impérial se trouvait en difficulté et perdait son autorité. S'il était besoin d'aller faire fortune à l'étranger, c'est bien qu'il n'y avait pas moyen d'y parvenir au pays-même.

Quand Mao prit le pouvoir, en 1949, il lança un vibrant appel aux « Chinois d'outre-mer » à rentrer au pays afin de mettre leurs talents au service du nouveau régime. Ceux – nombreux – qui le firent eurent par la suite de bonnes raisons de le regretter…

Depuis vingt ans, le gouvernement chinois a compris l'avantage qu'il pouvait tirer des ressources de ce véritable pays immatériel qu'est la diaspora chinoise, forte de 30 à 50 millions de personnes, travailleuses, parfois fortunées et aptes à maîtriser les mécanismes économiques modernes. Ce sont eux, plus que les investisseurs étrangers, qui ont été le moteur du décollage économique chinois du dernier quart du XX e siècle. Dans les années 1990, Taïwanais, Hongkongais et Chinois d'outre-mer détenaient les deux tiers des investissements extérieurs sur le continent. Cela explique l'ambivalence de Pékin devant l'explosion de l'émigration clandestine.

Le gouvernement admet qu'il est en partie de sa responsabilité de juguler cette émigration, mais en blâme aussi les gouvernements occidentaux auxquels il reproche d'alimenter le phénomène en accordant à une partie des migrants un droit d'asile politique. Un mauvais procès : s'il est vrai que les demandes d'asile politique en Occident de la part de sans-papiers chinois connaissent une forte hausse, il est tout aussi avéré que les gouvernements occidentaux ont, depuis plusieurs années, freiné des quatre fers devant l'utilisation manifeste, par les candidats à l'installation, de cette procédure expéditive pour acquérir un droit de séjour.

CHANGEMENT D'ATTITUDE

Ces migrants économiques citent, pour appuyer leur demande, la répression politique, les campagnes contre les Eglises clandestines et les sectes, ainsi que d'autres motifs de mécontentement moral, mais il est clair que les réseaux qu'ils empruntent pour se rendre dans les pays riches participent d'opérations qui n'ont rien à voir avec la fuite des activistes prodémocratiques ayant suscité, après le drame de Tiananmen, en 1989, la compassion des opinions publiques occidentales.

Car, en dépit des postures réprobatrices qu'il affecte, le gouvernement chinois, dans les faits, ferme les yeux sur une certaine émigration clandestine à laquelle participent ses propres agents. Il en coûte 80 000 à 120 000 francs à un candidat à l'exil pour réaliser son rêve de départ, avec un paiement initial au passeur d'environ 20 % pour le convaincre d'arranger les choses auprès des fonctionnaires corrompus des autorités locales. Dans tous les cas, notent les spécialistes de ces questions, c'est à un certain asservissement économique que l'opération donne lieu, l'individu et sa famille perdant une grande partie de leur liberté socio-économique du seul fait du caractère clandestin de ce départ.

On a noté, ces derniers temps, un net changement d'attitude de la part des représentants de la Chine dans les pays occidentaux envers ces communautés chinoises d'exilés qui sont parvenues à s'y implanter. Alors que les ambassades de Pékin entretenaient peu de relations avec elles autrefois, les soupçonnant d'être des nids d'opposition politique, elles semblent beaucoup mieux disposées à leur égard désormais et les encouragent à régulariser leur situation, à prospérer dans la mesure des possibilités et à garder à l'esprit le souvenir de leur mère patrie afin d'éventuellement y retourner, sous passeport étranger, et d'y investir le fruit de leur labeur. Cela ne concerne évidemment qu'une portion infime des asservis clandestins, dont une bonne partie sont condamnés à végéter dans la précarité. Ce risque n'est pourtant que rarement pris en compte au départ, comme en témoigne la crédulité avec laquelle sont accueillies les assurances des réseaux quant à l'avenir qu'ils promettent à leurs « clients » : vagues amnisties promises à l'occasion d'une élection américaine ou, à Sydney, des Jeux olympiques, perspectives ronflantes d'intégration au pays d'accueil sur le modèle de quelques réussites individuelles de Chinois qui s'y sont effectivement enrichis… Tout est bon pour faire fonctionner ce flux migratoire que les Chinois appellent « le Dragon » et dont les passeurs sont les « têtes » souterraines.