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Sylvain Courage
Sur la piste du gang des tractopelles
Le Nouvel Observateur - Semaine du 09 août 2001
Oubliez les vols de Golf et de Mercedes, ne pensez plus aux casses de banque. La nouvelle mode, c'est de piquer les engins de chantier ! Ces machines gigantesques se retrouvent quelques semaines plus tard en Russie ou en Afrique. Risque réduit, profit maximal
Cette nuit du 27 au 28 février, le chantier du lotissement des Carmélites, sis à Longvic, près de Dijon, était désert et noyé dans le brouillard. Parfaitement renseignés, les voleurs ont arrêté leur énorme camion porte-engins à proximité d'une tractopelle à chenilles de 22 tonnes, qui attendait tranquillement la reprise des travaux le lendemain. Après avoir forcé la portière de ce monstre de ferraille, ils l'ont démarré au moyen d'un passe. Ensuite ils ont fait grimper leur improbable butin sur la plate-forme du poids lourd et ils s'en sont allés, ni vus ni connus... Un travail de pros ! « Nous avons eu affaire à une bande organisée et très équipée », assure Sylvain Chaussenot, propriétaire de l'engin d'une valeur de 500 000 francs.
Mais, l'hiver dernier, cet entrepreneur de travaux publics n'a pas été la seule victime du gang des tractopelles. En deux semaines, une demi-douzaine d'autres mastodontes de ce type ont été dérobés sur différents chantiers de la région. Toujours selon le même mode opératoire. Les entreprises dépossédées ont toutes porté plainte. Mais sans illusions. « Nous ne reverrons jamais nos machines », soupire l'entrepreneur Daniel Lorin, qui pleure la disparition d'une pelle mécanique de 10 tonnes. Une perte sèche de 400 000 francs pour ce petit patron, qui avait cru pouvoir se passer d'une coûteuse assurance.
Pourtant les gendarmes chargés de l'enquête tiennent une piste : au moment des faits, sept businessmen russes ont été repérés dans un hôtel de la région dijonnaise. Officiellement ils participaient à un séminaire. Mais certains indices tendent à prouver que ces visiteurs venus du froid avaient surtout pour objectif de ratisser les chantiers locaux. Sur le fax de l'hôtel, les enquêteurs ont intercepté une « commande » sans équivoque précisant les modèles d'engins à soustraire en priorité...
Il est donc désormais impossible de garer son bulldozer l'esprit tranquille ! A l'instar des voitures, ces machines sont la proie d'un trafic organisé et mondialisé. Du chariot élévateur au compacteur en passant par la pelleteuse hydraulique, 600 vols de gros matériels ont été recensés l'an dernier par les services de la gendarmerie, contre 515 un an auparavant. Les professionnels font grise mine : selon la Fédération nationale des Distributeurs, Loueurs et Réparateurs de Matériels de Travaux publics, le préjudice financier se monte à 400 millions de francs par an. Une perte d'autant plus lourde que 40% des engins dérobés ne sont jamais retrouvés. « Ils sont exportés vers des pays en développement », explique le chef d'escadron Bernard Janson, de la cellule interministérielle de lutte contre la délinquance itinérante. Première destination : les pays de l'Est européen. Cette année, par exemple, une trentaine de machines dérobées en France ont été interceptées par les douanes polonaises.
L'autre grand débouché du trafic aboutit en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En Algérie, au Maroc, au Liban et même en Israël, des businessmen sans scrupules passent commande. Ils sont fournis par des réseaux parallèles, qui expédient la marchandise depuis les ports de Gênes, Marseille ou Barcelone. « Récemment, les autorités espagnoles nous ont signalé une vingtaine d'engins français volés qui devaient rejoindre l'Afrique du Nord par cargo », révèle Joseph Conille, de la brigade de recherche frontalière de Céret, au sud de Perpignan.
Ce commerce parallèle se développe car il rapporte gros. Même bradée à 50% de sa valeur, la moindre pelle mécanique se monnaie entre 50 000 et 200 000 francs. « Aujourd'hui, il vaut mieux organiser un trafic de pelleteuses que de braquer des banques. C'est plus rentable et les sanctions éventuelles sont moins lourdes », constate un entrepreneur méridional.
Les trafiquants se recrutent aisément dans le milieu du BTP. Supervisés par des entrepreneurs ou des revendeurs indélicats, des ouvriers et des chauffeurs arrondissent leurs fins de mois en acheminant les engins. Les ripoux du secteur excellent dans le maquillage des numéros de série et la production de fausses factures. En l'absence de plaques minéralogiques, ces matricules gravés sur les châssis et les moteurs constituent le seul moyen d'identification des machines. Il n'est guère sorcier de les effacer et d'en graver de nouveaux.
Au poste de douane, une fausse facture suffit pour justifier l'expédition. La filière franco-italienne de Menton, récemment démantelée par la gendarmerie (voir encadré), utilisait une nébuleuse de sociétés écrans afin d'émettre ce genre de documents. La combine lui a permis d'exporter 53 pelleteuses dérobées en Italie vers le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord via Marseille.
Face à cette criminalité de plus en plus structurée, les victimes paraissent démunies. Il y deux ans, Lionel Para, patron des Sablières du Buech, une petite entreprise d'extraction des Hautes-Alpes, constatait le vol d'un de ses chargeurs de 28 tonnes. Un engin flambant neuf d'une valeur de 1,3 million de francs, capable de déplacer 10 tonnes de cailloux en un seul coup de godet. « Il a été volé par des petits truands algériens qui ont acheté un vieux camion, puis piqué un porte-chars sur un chantier d'autoroute pour transporter ma machine jusqu'en Espagne en une journée », raconte aujourd'hui ce patron, qui n'a mis que trois jours à localiser son engin sur la péninsule Ibérique. Pour tenter de le récupérer, notre homme a été jusqu'à proposer une récompense de 50 000 francs aux douaniers espagnols... Las ! Sa plainte, déposée en France, n'avait pas de valeur de l'autre côté des Pyrénées. Accompagné de faux documents, le chargeur est parvenu sans encombre jusqu'à sa destination finale : l'Algérie. Lionel Para peste : « La gendarmerie française connaît l'acquéreur, mais les autorités algériennes ne veulent rien entendre ! »
Afin d'éviter de telles mésaventures, mieux vaudrait se prémunir contre les vols. Mais les professionnels n'ont pas encore trouvé la parade. Le gardiennage des chantiers ? Il coûte généralement trop cher. Les système d'alarme ? On en vient à bout. Quant à l'assurance des matériels, ultime recours, elle devient de plus en plus difficile à décrocher (les compagnies spécialisées exigent des mesures de sécurité !) et elle aussi de plus en plus onéreuse : 10 000 francs par engin et par an.
Reste l'installation de balises GPRS permettant le repérage des machines par satellite. « Le système est fiable, mais il faut que l'alarme soit donnée dès que l'engin s'éloigne de quelques kilomètres de sa zone de travail habituelle », indique l'entrepreneur bourguignon Sylvain Chaussenot. Sinon le propriétaire risque de se retrouver dans la situation de cet entrepreneur prévoyant qui a récemment équipé sa puissante niveleuse d'un tel système... Aujourd'hui, la balise GPRS embarquée indique que la machine trime quelque part dans la banlieue de Moscou. Une bien maigre consolation quand on ne peut rien faire pour la ramener au bercail.
SYLVAIN
COURAGE
courage@nouvelobs.com
C'est le plus joli coup de filet réussi par la gendarmerie française contre des trafiquants d'engins de chantier. Onze membres d'un réseau de recel ont été interpellés fin 2000. On leur reproche d'avoir réceptionné 53 pelles mécaniques fauchées en Italie et d'en avoir organisé la revente dans 15 pays, principalement au Moyen-Orient et au Maghreb. L'affaire a démarré en 1998 à Marseille. « Nous avons été alertés par l'envoi suspect de deux pelles vers Israël », se souvient le brigadier-chef Philippe Laurans, du service de recherche de la gendarmerie. Il apparaît alors que le matériel saisi est d'origine italienne. Et les fausses factures qui l'accompagnent laissent deviner l'existence d'un réseau international.
Pour remonter la filière, les gendarmes français, épaulés par leurs homologues italiens, mettent sur pied une cellule d'enquête spécialisée qui mettra deux ans à démêler l'écheveau. Piloté par un entrepreneur d'origine italienne basé à Menton, le réseau frauduleux, que les enquêteurs lient à la Mafia, prenait livraison des engins sur un parking autoroutier près de la frontière. Il s'occupait ensuite de les maquiller. Grâce à une demi-douzaine de sociétés écrans, les malfrats brouillaient les pistes et s'attribuaient la propriété du matériel. Celui-ci était ensuite exporté par des transitaires marseillais, qui ne pouvaient déceler la supercherie. Le destinataire final réglait son achat par une lettre de crédit. L'argent était généralement retiré sur place et en liquide par un membre du réseau.
Aujourd'hui les deux cerveaux du trafic attendent en prison d'être jugés. Leur parrain milanais, mafieux connu des services de polices transalpins, a pris la fuite.
Sur le port de Marseille les affaires ont déjà repris. La gendarmerie a découvert une nouvelle filière.
S. C.