La régionalisation de la criminalité : un phénomène nouveau ? La multiplication des conflits impliquant plusieurs Etats en Afrique...
Mutations, Bafoussam, Cameroun, Commentaire & Série : 5 - Mai 17, 2004
La multiplication des conflits impliquant plusieurs Etats en Afrique, la génération également sur le continent de nombreuses crises frontalières où sinscrivent ce que le congrès américain nomme des "Non State Actors", et le développement de la prédation violente et illégale des ressources donnent une dimension globale et politique à la criminalité. La Banque mondiale, à travers le rapport de Paul Collier, directeur de la recherche sur le développement , a adhéré au mouvement des Ong qualifiant les diamants africains et les ressources naturelles en général, de "carburant de la guerre". Laccaparement des ressources naturelles, leur détournement et le trafic illégal sembleraient donc constituer un facteur de la guerre et des conflits. Ces actions illégales relèveraient aussi plus de la criminalité que des affrontements idéologiques et sociaux.
La guerre, carburant de léconomie criminelle
En même temps, lintervention dacteurs de différentes nationalités, lextension des flux transfrontaliers, lapparition de pôles dapprovisionnement en armes et découlement des ressources naturelles et largent quelles procurent favorisent une régionalisation de la criminalité. Celle-ci limite les interventions des Etats africains qui voudraient éviter sur leur territoire le déroulement de ce genre dopérations et en protéger leur population. On peut mentionner aussi que cette fluidité des transactions et léconomie grise des pillages réduisent les sanctions qui sont prises par la communauté internationale à travers des embargos sur la livraison darmes, sur limportation de diamants "du sang" ou la livraison de carburant vis-à-vis de rébellions comme celles de lUnita ou de pays comme le Libéria. Le rapport de Collier aboutit à la conclusion que les barons de la drogue colombiens, quils soient de droite ou de gauche, sont avant tout des criminels préoccupés par leur enrichissement, profitant de la complicité objective dun milieu social et économique appauvri, qui trouve dans ce "travail", à la fois un statut social et une activité de survie.
Pour les conflits dAfrique de lOuest, on a inventé la contraction "sobel" car on aurait affaire à des militaires, tour à tour soldats gouvernementaux et miliciens rebelles, mais avant tout à la recherche dargent ou de produits négociables à la pointe de lAK 47, leur instrument de travail. Cette hypothèse a des aspects intéressants mais sa formulation au bout de 40 ans recèle quelque chose détrange. La cécité de la Banque mondiale sur la mauvaise gouvernance, labsence de démocratie, les politiques économiques inefficaces est connue et pourrait, bien sûr, avoir ignoré les processus criminels avant quils ne prennent leur dimension ouvertement politique et brutale. Mais, justement, si cette criminalisation devenue ouvertement transnationale nest peut être plus idéologique, elle est politique, car le rapport à lEtat, le noyau du politique, demeure déterminant, ne serait-ce quà travers les élections qui couronnent ces conflits et les programmes économiques qui récompensent les nouveaux gouvernements légitimes. Les observateurs occidentaux des crises africaines de haute intensité veulent bien enterrer les idéologies, mais ne sont pas prêts à entériner lévanouissement de lEtat-nation.
Commerce et finance parallèles
Ils ont, dans la deuxième partie de leur axiome, en partie raison. La dynamique du commerce parallèle mais "pacifique" qui se développe sur les grands bassins de population comme le Nigeria ou lex-Zaïre ou dans le cône austral sont anciens et jouent sur les frontières comme bornes des règles tarifaires et fiscales, sous-ensembles de spécialisation agricole ou industrielle, à cheval sur des populations qui partagent des langues et des coutumes comme le haoussa ou le swahili. LAfrique post-coloniale est caractérisée par la cohabitation de rentes étatiques (cacao de Côte dIvoire, pétrole du Nigeria, Etats entrepôts du Bénin et du Togo etc.) et dune économie des marchés, faute dune économie libérale. Les effondrements monétaires des systèmes financiers qui nétaient pas reliés à des monnaies de garantie comme le franc CFA ou le rand sud-africain ont aussi favorisé la recherche de devises fortes pour un continent structurellement importateur et dépourvu de réserves monétaires, souvent expatriées en Suisse ou aux Etats-Unis. Les législations extrêmement rigoureuses de contrôle des changes, souvent destinées à donner à quelques privilégiés les avantages de limportation ou du transfert de ressources à lextérieur, ont incité les groupes marginalisés à développer leur commerce et leurs finances parallèles, en contournant la loi, lespace national et lappartenance étatique.
La régionalisation des trafics illicites précède depuis longtemps le passage de lusufruit des ressources naturelles, souvent monopolisé par lEtat, à un "abusus" de ce patrimoine, souvent contrôlé par des oligarchies politico-militaires. Le "mauvais objet" des diamants serait plus un symptôme dun changement de dynamique des échanges en période de crise. LUnita, le Ruf, le Mouvement dindépendance de la Casamance, les multiples fronts du delta nigérian ont en commun de pratiquer lextorsion de fonds, lexploitation de ressources qui ne leur appartiennent pas, la mise au travail forcé des populations. Mais quand on fait létiologie de leur insertion dans cette dynamique, elle était précédée, souvent à une échelle moindre et dans un registre moins violent et inférieur politiquement, de comportements de prédation du secteur formel ou informel , public ou privé. La dimension régionale était aussi présente avec les flux de creuseurs de diamants descendant du Zaïre dans la vallée angolaise du Cuango, ceux-ci achevant leur long circuit à Brazzaville, qui ne produit pas de diamants, mais délivre des certificats facilement. Trafics illicites et flux transfrontaliers paraissent donc appartenir depuis plusieurs décennies à léconomie post-coloniale.
De la patrimonialisation à la criminalisation des échanges
Ce qui est sans doute nouveau, si on en croit le rapport de Michael Horn, depuis le début des années 1990, cest le passage de lillicite diffus et du pillage étatique (le Zaïre de Mobutu) au registre criminel dorganisations qui nont pas, en apparence, de liens, de près ou de loin, avec une rébellion. Son témoignage devant la Chambre des représentants américaine, indiquait que le trafic de drogue de syndicats criminels nigérians et ouest-africains se déroule dans 60 pays, dont la Colombie, la Thaïlande, lEquateur et le Brésil. Les criminels nigérians contrôlent à présent le trafic dhéroïne dans des villes américaines comme Chicago. Ce commerce saccompagne de nombreuses autres infractions comme la fraude fiscale et le blanchiment de largent, avec des méthodes sophistiquées et la corruption des autorités nigérianes. Il se distingue aussi du trafic ancien de bétail, de cigarettes, de tissus entre le Niger et le Nigeria ou limportation de riz asiatique et dalcool via le Bénin et le Togo. Celui-ci se partageait entre une perméabilité des frontières et des réseaux qui travaillaient dans lillégalité, mais sans échanger des produits ouvertement prohibés et de nature criminelle.
Un crime africain sans frontières
Cette rapide traversée de lAfrique serait incomplète sans lépopée des feymen camerounais. On les retrouve du Transkei au Yémen, mais puisque lactualité privilégie la piste brillante du diamant, il faut rappeler quils se sont également greffés sur les chefs dEtat Compaoré et Eyadema, tous les deux impliqués dans la fourniture de carburant, de maisons, davions, dentraînement et darmes à lUnita, à Charles Taylor, aux autres rébellions ouest-africaines et aux régimes corrompus déchus comme celui de Lissouba. Le clan Koagne a réussi à convaincre les présidents-bandits de sassocier, pour mieux les escroquer, à ses opérations de blanchiment et de magie monétaire. La criminalité africaine sest globalisée, en agglutinant dautres activités que la seule mécanique des flux de matières premières. Comme les criminalités modernes, elle a besoin des réseaux financiers visibles (Monaco, Luxembourg), de laver largent sale et de bénéficier de protections politiques hors dAfrique comme sur le continent et de se déplacer rapidement en avion comme de communiquer par des connexions satellitaires. La modernité avance par le sentier rapide de la criminalisation, tandis que les Etats se recomposent dans une privatisation qui les associe au détournement de leurs missions dites régaliennes : surveillance du territoire, protection des populations, respect des lois du pays et des conventions internationales etc.
Lintégration du marché régional qui piétine dans la plupart des ensembles pluritétatiques comme lUemoa, avec la persistance, voire lextension des barrières non tarifaires aux flux de personnes et de marchandises et le développement de linsécurité (routes dangereuses, véhicules délabrés, attaques diverses) tandis que lon assiste à des condensations criminelles. Le Burkina-Faso de Compaoré transcende ainsi les sous-ensembles régionaux et les vieilles divisions cardinales (Nord, Ouest, Est, Sud) du continent. Peuvent se retrouver en juillet 2001 dans ce pays, le fils de Charles Taylor, un haut responsable rwandais, des généraux de lUnita, des gradés burkinabé et la liste nest pas finie. Plusieurs avions sont venus dEurope, du Mali, du Libéria, dAfrique du Sud, de Libye pour rassembler une "coupole " destinée à traiter de diamants, dimportation de matériel militaire ukrainien, de carburant libyen et des quotes-parts des hôtes. Régionalisation, globalisation, privatisation, criminalisation ne sont pas des surfaces lisses où lon ne percevrait que le relief des "substances illicites".
Il ne suffirait pas de les "éradiquer" (les substances illicites) pour nettoyer les économies, assainir la société et redonner son cours à une figure prométhéenne du développement. Les choses nont une vie quà travers des procès et des relations entre les hommes. Cest sans doute la "dépolitisation " des pouvoirs qui sorganise sur les dynamiques de réseaux et déchanges qui biaise les approches depuis des années de la régionalisation de lAfrique. Les analyses du Cilss et du Club du Sahel à la fin des années 1980 voyaient dans les échanges transfrontaliers une transition vers le marché, lintégration régionale dans la zone franc voulait y ajouter une couche dinstitutionnel au début des années 1990, comme prélude à la dévaluation. Les réalités du développement de criminalités mondiales à la mode nigériane ou sud-africaine au milieu des années 1990 ont concentré sur le renforcement des lois et de la coopération internationale la recherche dune réponse (sans succès). Lillumination des Ong devant les ressorts matériels des sanglantes guerres de la fin des années 1990 a reporté sur les diamants, les rebelles et le marché international le poids de lopprobre. Mais à travers ces tragiques péripéties, cette séquence accidentelle, il y a sans doute une stratégie fatale. La criminalité nest pas la cause de la régionalisation, mais lextension du champ des activités des groupes liés à la dynamique déchanges de crises a besoin de nuds politiques. Ceux-ci sinscrivent dans une cartographie, de la vallée du Cuango à Ouagadougou, de quartiers de Douala au développement des sectes, qui mêle lespace et le pouvoir à une ancienne trajectoire de régionalisation que Braudel avait déjà décrite, il y a quelques siècles et sous dautres latitudes.