"L'Hebdo"
(Lausanne)
Une
interview de Jonas Widgren, qui dirige le Centre international pour
le développement des politiques migratoires, installé
à Vienne.
Comment
réagissez-vous au terrible drame de Douvres [le 19 juin
dernier] ?
C’est malheureusement, un cas banal, qui se produit
régulièrement même si les circonstances varient,
et cela depuis cinq ou six ans, soit après l’introduction
de l’espace Schengen. J’ai participé
moi-même aux débats et je suis moralement lié aux
résultats, que je défends toujours. Les pays
européens avaient besoin de règles communes. Cependant,
les critères d’entrée dans l’espace
Schengen étant très élevés, cela a
créé une sorte de marché pour les passeurs. C’est
à eux qu’il faut s’en prendre aujourd’hui.
Ces
passeurs appartiennent souvent à des filières.
Connaît-on ces réseaux ?
Pour la Chine, on sait plus ou moins quelles provinces sont les
plus concernées. En Europe de l’Est, les choses se
compliquent, car les organisations recouvrent souvent des
combinaisons de plusieurs nationalités : russe, yougoslave,
albanaise, etc. Bien sûr, il y a des analogies claires entre le
crime organisé “classique” - armes, drogue,
prostitution - et les passeurs de clandestins.
S’agit-il
des mêmes filières ?
Pas encore. Mais, selon les experts, les passeurs ont
développé ces dernières années un
modus operandi similaire. De plus en plus, ils emploient des
techniques très sophistiquées (mobiles,
hélicoptères). On observe aussi une convergence entre
les filières de drogue et les trafiquants d’êtres
humains. Mais le processus est plus lent que je ne l’ai d’abord
cru.
Comment
chiffrer le flux de l’immigration clandestine ?
On n’en a aucune idée précise. On sait qu’il
y a environ 170 millions de migrants légaux dans le monde
(réfugiés, travailleurs...). L’Europe en
accueille un demi-million par an. Quant aux illégaux
établis, j’estime qu’ils sont 3 à 4
millions, et 300 000 à 400 000 nouveaux arrivent chaque
année. Notre centre appuie ses chiffres sur les arrestations
faites par les gardes-frontières de tous les pays d’Europe
au sens large, soit 250 000 environ. La grande question est de
connaître la part de ceux qui passent vraiment : un sur deux,
selon les services douaniers. Mais les statistiques ne sont pas
coordonnées du tout et les définitions varient.
Ce
flot va-t-il en grossissant ?
Absolument. On verra dans les prochaines décennies un
afflux de travailleurs désoeuvrés, des agriculteurs
surtout. Il s’agit de centaines de millions de personnes. Ils
iront dans les métropoles et y rencontreront des gens capables
de les faire transiter clandestinement. Les filières
deviennent très professionnelles. En Albanie, par exemple, le
tarif que vous payez pour passer (4 000 marks [13 000 FF])
vous donne une sorte de garantie. En cas d’échec, les
passeurs font d’autres tentatives. Cela montre bien qu’ils
sont devenus très agressifs et souvent plus organisés
que les gouvernements. Là est le danger.
Quels
sont les grands lieux de passage de ces filières ?
Ce sont d’abord les grands aéroports
européens, en particulier à l’Est : Moscou,
Tirana. Nouveauté, la filière musulmane, qui va du
Proche-Orient vers l’Australie, via l’Indonésie.
Les passeurs profitent de la politique assez libérale des
visas entre pays musulmans. La Bosnie-Herzégovine sert ainsi
de porte d’entrée en Europe pour d’autres
musulmans. On connaît bien sûr la filière
espagnole et on observe une baisse du réseau grec. Quant
à l’Italie, elle fait de vrais efforts, y compris de
développement, en Albanie. Malgré tout, ils sont encore
30 000 à 40 000 à entrer chaque année dans la
péninsule.
En
moyenne, dans le monde, combien doit payer un candidat à l’émigration
?
Pour passer de Chine à New York, où il travaillera
comme un esclave, dans la restauration par exemple, le migrant doit
traverser parfois trois ou quatre pays. C’est donc cher. On
sait qu’il paiera entre 30 000 et 35 000 dollars. Le prix
minimal est pratiqué à Francfort-sur-l’Oder, dans
l’ex-Allemagne de l’Est : de 300 à 500 marks
[1 000 à 1 600 FF] pour des renseignements pris
auprès d’un chauffeur de taxi et une éventuelle
indication sur les lieux de passage de la rivière. En moyenne
mondiale, le chiffre est de 3 000 dollars.
Quels
bénéfices les mafias tirent-elles de ce trafic d’êtres
humains ?
Dans la plupart des médias, le chiffre avancé est
de 7 milliards de dollars par an à l’échelle
globale. Les Nations unies ont utilisé mon chiffre, 10
milliards, fondé sur une enquête assez
élaborée faite il y a déjà six ans. J’estime
qu’aujourd’hui ces revenus évoluent entre 10 et 15
milliards de dollars.
Plus
que le trafic de drogue ?
Pas encore. Mais les risques d’un trafic d’êtres
humains sont bien moins grands. Les Nations unies distinguent aujourd’hui
entre le trafficking, c’est-à-dire l’exploitation
des clandestins arrivés à bon port, et le smuggling, le
travail des passeurs. La tendance aujourd’hui,
particulièrement en Allemagne, c’est le trafficking. Le
réfugié ne “rapporte” plus, car il a trop
peu de chances d’obtenir l’asile. Le passeur gagne
davantage en transportant une prostituée ou un travailleur qui
remboursera le prix de son voyage pendant des
années.
Propos recueillis par Michel Beuret