Jean-Claude Usunier & Gérard Verna
La grande triche (Éthique, corruption et
affaires internationales), Paris, Éditions La Découverte, 1994
Chapitre 5 : Crime et respectabilité : le
cas de la B.C.C.I
Le 5 juillet 1991 à 12 heures quarante cinq, heure de
Londres, Mairi Macmillan, agent comptable de la Communauté des Iles Ecossaises
(situées entre Irlande et Ecosse) met en ordre les finances lo
La BCCI : pas encore vingt ans, et
déjà un lourd passé
Elle a été fondée en 1972 par Agha Hasan Abedi, un
Pakistanais âgé de 68 ans, en 1991. Ce financier détenait autrefois une banque
au Pakistan, nationalisée par le président Ali Buttho. Dépossédé de son
établissement, il lance la BCCI avec le concours de la Bank of America. La
banque
La BCCI se développe rapidement et emploie quelques
années plus tard 12000 salariés. Elle dispose de filiales et de succursales
dans le monde entier. Son siège social est situé au Luxembourg pour des raisons
fis
Il existe une face cachée. la BCCI se livre à d'autres
activités, assez loin de la banque traditionnelle, à l'insu, semble-t-il, de
certains de ses dirigeants. Elle crée pour cela une sorte de département
spécialisé, une banque dans la banque, en utilisant ses filiales
"exotiques", comme l'I.C.I.C. des îles Caymans ou encore une banque
américaine rachetée très discrètement, la FAB, First American Bankshares. Cela
va lui permet de brouiller les pistes par virements multiples et successifs, et
ainsi de rendre les enquêtes très difficiles. L'invasion soviétique de
l'Afghanistan en 1979 et l'importante clientèle des Pakistanais émigrés dans
différents pays ont accéléré la croissance de la BCCI. Elle ont facilité le
développement de ce que l'on appeler son "réseau parallèle", non
contrôlé par les autorités monétaires. Ainsi les Etats-Unis fournissent les
rebelles mujahiddin d'Afghanistan,
qui luttent contre les Soviétiques et le régime pro-communiste de Kaboul, avec des
missiles Stinger et d'autres matériels militaires, ils avaient besoin de
l'entière coopération du Pakistan. Le réseau parallèle de la BCCI appuie le
développement d'opérations douteuses et criminelles. La banque est dans une
position unique pour coopérer avec la C.I.A. l'agence de renseignements
américaine parce qu'elle fait des affaires avec des personnalités telles que le
président panaméen Manuel Noriega, le négociant d'armes Adnan Khashoggi, la
famille Duvalier d'Haïti, les Marcos des Philippines, le président Péruvien
Alan Garcia, Saddam Hussein, Daniel Ortega etc. [3] L'objectif premier du réseau parallèle est de
payer des pots-de-vin, d'influencer les autorités, de gêner les enquêtes
judiciaires et les investigations policières.
En 1986 les transactions douteuses d'un négociant
jordanien, Munther Ismael Bilbeisi, permettent de mettre en lumière certaines
fraudes liées à l'empire BCCI. [4] Apparemment délaissée par la Bank of America
au début des années 1980, la BCCI commence à apparaître vers le milieu des années
quatre vingt comme une des branches pourries du système bancaire international.
Vers 1987, les doutes circulant sur ses activités réelles commencent à se
confirmer, surtout grâce au travail des Américains sur le blanchiment de
l'argent sale. Deux agents des douanes américaines (DEA) se sont infiltrés dans
les milieux de la drogue à Medellin en Colombie. Ils gagnent la confiance des
dirigeants du cartel en recyclant l'argent sale, notamment à travers la BCCI.
En 1988, le piège se referme, les deux agents américains invitent plusieurs
trafiquants et des dirigeants de la BCCI à leur mariage en Floride, dont ils
repartiront tous menottes au poings !
Agha Hasan Abedi, fondateur, a été le principal dirigeant
de la BCCI, jusqu'à l'annonce de son retrait en 1990. Personnage charismatique
et fantasque, Abedi mélange adroitement amitiés, générosité et absence de
scrupule. Il créera ainsi une fondation charitable, la "BCCI
foundation" qui accumulera plutôt les fonds qu'elle ne les distribuera,
faisant pourtant grand cas de ses actions. Abedi est l'homme qui met à la
disposition de ses très gros clients et fidèles alliés des millions de dollars
sur une simple parole; parfois sans véritable écriture comptable des prêts
ainsi réalisés. Une petite histoire illustre bien le style "peut tout
faire" de la culture d'entreprise de la BCCI. Un homme d'affaires
pakistanais voyant une belle voiture à Londres souhaite l'acheter
immédiatement. Client de la BCCI, il téléphone, et un employé de la banque lui
amène directement chez le concessionnaire un sac en plastique contenant les
25.000 livres sterling en liquide que coûte la voiture.
Abedi est lié personnellement au prince d'Abu-Dhabi, le
Cheikh Zayed al-Nahyan, qui est le principal actionnaire, à titre personnel. Le
Cheikh Zayed, souverain d'Abu Dhabi et président des Emirats Arabes Unis, a
personnellement une réputation impeccable. Par amitié pour Abedi, et peut-être
parce que l'argent n'a pas la même signification pour lui, musulman, que pour
l'establishment des milieux bancaires mondiaux, il s'est trouvé embarqué dans
le scandale de la BCCI. Les liens personnels entre Zayed et Abedi ont fait que
le cheikh a déposé régulièrement une partie de ses rentrées personnelles à la
BCCI. Le Cheikh Zayed est un homme discret, austère, qui aime passer son temps
dans le désert. L'honneur est pour lui très important. Les difficultés de la
BCCI, de 1985 à 1988, sont pour lui coûteuses : il y perdra lui-même beaucoup
d'argent, probablement deux milliards de dollars. [5] Mais sa fidélité à son ami Abedi l'emporte sur
toute autre considération. Zayed n'est pas un homme d'argent. En Mars 1990,
cette mauvaise période semble oubliée : le fondateur pakistanais cède plus des
trois quarts du capital de la banque au Cheikh Zayed et à sa famille. [6] Cette opération est très bien reçue par les
banques centrales et les ministres des Finances. En avril de la même année, la
BCCI est obligée de passer des provisions pour créances douteuses de 600
millions de dollars (4,5 milliards de francs) et annonce une perte de 489
millions de dollars. Le Cheikh Zayed d'Abu Dhabi doit réinvestir un milliard de
dollars pour combler le trou, et racheter la participation de certains
actionnaires, portant son intérêt dans la banque à 77%. Il est de fait le
propriétaire de la BCCI, lorsque la fermeture est décidée au mois de juillet
1991. Il devient ainsi partiellement le bouc émissaire qui doit endosser
presque deux décennies de fraudes organisées par les dirigeants d'une banque
basée au Pakistan.
À mesure que les enquêteurs passent tous les
enregistrements comptables de la BCCI à la loupe, ils découvrent
progressivement que l'Amérique n'était pas une exception, que la BCCI et son
"réseau parallèle" étaient devenus un super
La décision de fermer la banque n'est pas directement
liée à l'argent de la drogue. Il s'agissait pour la Banque d'Angleterre, qui a
tenu une conférence de presse, de protéger les déposants, créanciers et
actionnaires. Car la BCCI a perdu beaucoup d'argent, dans des opérations de
prêts et de placements à court terme, notamment sur le
C'est une enquête spéciale, demandée à Price Waterhouse,
qui a permis de dévoiler le krach. Cette firme d'audit, qui certifiait les
comptes de la banque depuis plusieurs années, sans s'apercevoir réellement des
fraudes, a réalisé un rapport au printemps 1990. Ses conclusions définitives
mettent en lumière détournement de fonds, opérations illégales, crédits à
certaines sociétés avec des prises de risques inconsidérés, corruption de
certains dirigeants, etc. C'est sur la base de ce réquisitoire que la Banque
d'Angleterre a lancé l'assaut. Ce scandale implique directement le fondateur de
la banque, Agha Hasan Abedi. Si la catastrophe n'a pas été détectée plus tôt,
c'est que ces pertes étaient masquées depuis plusieurs années par la
publication de comptes truqués. Cette tricherie, impliquant les principaux dirigeants
de la banque, avait pour but de cacher son état réel de décrépitude, afin de
lui conserver un minimum de crédit : "Une fraude à grande échelle sur plusieurs
années et à haut niveau", selon la Banque d'Angleterre. De fait la BCCI
attirait depuis longtemps l'attention des autorités britanniques et
américaines. Son organigramme paraissait avoir été construit dans l'unique but
de déjouer les contrôles mis en place pour surveiller les banques. Aujourd'hui,
les enquêteurs voient la BCCI comme une des plus grandes entreprises
criminelles de l'histoire moderne, un réseau bancaire qui appuyait des trafics
de toutes sortes.
Interrogé lors de l'enquête, en 1991, Masihur Rahman, un
des principaux responsables de la BCCI, déclare qu'elle s'effondrait petit à
petit, depuis 1985. Responsable financier de la banque, il avait été dissuadé
de s'exprimer sur les malversations à cause de menaces qui le visaient personnellement.
Selon lui, un de ses proches collègues lui aurait dit "J'ai déjà tué
quelques personnes au cours de ma vie, et j'utiliserai la même arme pour
toi." [7] Il accuse aussi la firme d'audit Price
Waterhouse de tolérer de faux enregistrements dans les écritures comptables,
afin que nul ne puisse mettre en doute la solvabilité de la BCCI. [8] Parmi les pertes couvertes figurent plusieurs
centaines de millions de dollars de prêts douteux, accordés à la famille Gokal
du Pakistan qui possède une compagnie de transport maritime. Selon Rahman,
cette affaire était gardée secrète parce que seulement quatre ou cinq personnes
étaient au courant du détail de ces opérations. Dès 1985 également les
difficultés de trésorerie de la BCCI attirent l'attention du cheikh Zayed qui
refuse de continuer à déposer plus d'argent dans la banque. Cependant, déjà
très engagé, il sera forcé de continuer à la soutenir. En mars 1988 Abedi, déjà affaibli par
différents revers du sort au sein de la BCCI, est victime d'une double crise
cardiaque et d'une attaque, à Lahore au Pakistan. Mis au courant de ses
problèmes de santé, le Cheikh Zayed lui enverra son avion et son équipe médi
Les liens entre la BCCI et les
banques américaines
En Mai 1990, le mensuel américain "Regardie's"
de Washington révèle les relations existant entre la BCCI et la "First
American Bankshares (FAB)", qui a pour "chairman", le secrétaire
américain de la défense Clark Clifford. Clark Clifford et pour président Robert
Altman. Tous deux nient que la FAB soit secrètement contrôlée par la BCCI. La
Bank of America, une des cinq premières banques américaines a des relations
très étroites avec la BCCI, puisqu'elle a participé à sa création en 1972. La
I.C.I.C. Overseas, fondée avec l'aide de la bank of America, est la filiale qui
détient les fonds de la BCCI destinés à effectuer des opérations de rachat
discrètes comme celle de la FAB, mais aussi à détourner les fonds, y compris
ceux des clients de la banque. C'est donc grâce à I.C.I.C. que la BCCI pourra
prendre discrètement le contrôle de la FAB. La BCCI se préoccupe de son image
et s'occupe d'infiltrer l'establishment américain. Elle devient ainsi un des
meilleurs clients de la compagnie Hill & Knowlton, entreprise américaine
spécialisée en relations publiques, qui travaille avec de grandes firmes
multinationales, telles qu'IBM, Boeing, Procter & Gamble ou Monsanto.
Cette relation, fondée à l'origine sur la nécessité de redresser l'image,
commence après que la BCCI soit impliquée dans une accusation de blanchiment
d'argent en 1988. La BCCI et Hill & Knowlton établissent des liens
tellement étroits que le plus haut dirigeant de Hill & Knowlton, Robert
Gray, devient directeur à la FAB, contrôlée par la BCCI. [9] En 1988, un des dirigeants de la BCCI révèle
aux agents secrets fédéraux que la filiale luxembourgeoise possède secrètement
la FAB de Washington depuis les six dernières années. Malgré cela, la réserve
fédérale [10] n'intervient qu'en mars 1991 pour ordonner à
la BCCI de vendre la FAB. Une fois la BCCI saisie par les enquêteurs
britanniques et alors qu'elle est accusée de blanchiment d'argent et de
fraudes à New York, les enquêteurs américains suivent l'exemple de leurs
collègues britanniques en interrogeant les dirigeants du groupe bancaire. La
réserve fédérale, le département de la justice, deux procureurs, ainsi que le
procureur du district de Manhattan, veulent savoir si le "chairman"
de la FAB, Clark M. Clifford, et le président, Robert A. Altman, ont menti
quand ils ont déclaré aux autorités que leur banque était indépendante de la
BCCI. Par l'intermédiaire de leurs avocats, les deux hommes nient avoir commis
quoi que ce soit d'illégal. Mais la réserve fédérale maintient que le fondateur
de la BCCI, Agha Hasan Abedi a fait recruter des dirigeants confirmés de la
BCCI pour la FAB de New York, en leur donnant des salaires et des primes
considérables. Malgré ces révélations, les enquêteurs n'ont pas encore trouvé
de signe probant, laissant penser que la FAB aurait pris part au blanchiment
d'argent, activité dans laquelle la BCCI est complètement impliquée aux dires
des fonctionnaires du gouvernement américain. Les répercussions du scandale se
font sentir puisque les pertes de la FAB pour 1990 étaient estimées à près de
3 milliards de francs avant qu'elle ne soit finalement fermée. En avril 1991,
il apparaît qu'une vérification interne des comptes de la BCCI , menée en 1990
par son quartier général de Londres, n'a pas hésité à cataloguer les prêts
accordés par des personnes de l'organisation comme secrets; cet audit révèle
aussi un trou de plusieurs milliards de dollars dans les comptes de la banque.
Un riche Saoudien, l'homme d'affaires Ghaith Pharaon sera
un des comparses les plus actifs du scandale BCCI. En 1986 ses actifs couvrent
plus de 156 sociétés dans le monde, depuis des cimenteries, des hôtels, jusqu'au
pétrole, en passant par la banque et l'assurance. Son père était le médecin
personnel du roi Fayçal d'Arabie Saoudite. Pharaon a rencontré Abedi en 1975.
Il a toujours été un client fidèle de la BCCI, traitant directement avec Abedi
puis avec son successeur Naqvi. Pharaon reçoit des prêts généreux de la BCCI :
en mars 1991 ils s'élevent à 537 millions de dollars. [11] Il n'est donc pas étonnant que Pharaon ait
acheté la Banque Nationale de Géorgie pour ensuite la revendre à la FAB, tout
cela en fait pour le compte de la BCCI. Pharaon a donc été en tête de ligne à
la BCCI.
Le comité de surveillance de la réserve fédérale ordonne
finalement à la BCCI de vendre la FAB, et en plus, la Banque Indépendante
d'Encino, Californie, contrôlée par Pharaon. Le "Washington Post"
souligne que Clifford et Altman ont manigancé une transaction de 9 millions de
dollars impliquant les actions de la FAB. La BCCI finançait la transaction. Dès
le mois de juin, TIME révèle un trou estimé à 10 milliards de dollars dans les
comptes de la BCCI, aussi bien lié au financement de la contrebande d'armes
qu'à celui de produits de base. Le 5 juillet 1991 les autorités de tutelle des
banques saisissent les avoirs de la BCCI dans une douzaine de pays. Le 29
juillet 1991, les autorités américaines condamnent la BCCI à une amende de 200
millions de dollars pour avoir acquis illégalement la FAB en 1982[12].
Clark Clifford et Robert Altman de la FAB affirment au comité des banques
américaines qu'ils ont été dupés par la BCCI comme tous les autres. Ils
soutiennent qu'ils n'ont pas réalisé que la FAB était contrôlée par la BCCI.
Toby Roth, parlementaire républicain du Wisconsin s'étonne : "Pendant les
10 dernières années, vous avez fonctionné main dans la main avec la BCCI et
aujourd'hui, vous niez votre relation avec elle"!
La mauvaise réputation qui tourne autour de la BCCI
engendre des pertes pour la FAB. Depuis juin 1990, la FAB a perdu quelque $500
millions en dépôts de $100,000. et plus. Quelques gros clients ont dit agir
ainsi parce qu'ils ont craint que la FAB ne connaisse de sérieux problèmes et
que le gouvernement ne puisse pas être en mesure de protéger les montants déposés
supérieurs à 100.000 dollars, la limite garantie par la réserve fédérale. Par
exemple, même avant que la Banque d'Angleterre ne saisisse la BCCI le 5
juillet, la Banque Nationale Coopérative de Washington, a morcelé plusieurs
dépôts à court terme afin de les faire passer sous la limite des 100.000
dollars, montant maximum garanti par la réserve fédérale . Début 1991, la FAB
est en très mauvaise posture. Les états financiers de la FAB de Washington
indiquent une perte de 158 millions de dollars en 1990 et tout laisse croire
que l'année 1991 ne sera guère meilleure. Les montants de prêts risqués de la
FAB ont triplé entre mars 1990 et mars 1991, atteignant une valeur de 470
millions de dollars. Le 18 avril 1991, la banque FAB de Washington signe un
accord avec la justice pour apurer les prêts douteux et augmenter son capital.
La FAB met 230 millions de dollars en provisions et réserves. Les enquêteurs
n'ont trouvé qu'un seul cas où la BCCI a utilisé son contrôle de la FAB à des
fins frauduleuses. La BCCI a eu une perte énorme sur une transaction
spéculative en 1986 et elle a gonflé ses états de résultat en manipulant ses
comptes grâce à la FAB. Pour générer de l'argent frais et éponger sa crise de
trésorerie de 1986, la BCCI se tourne vers Khalid bin Salim bin Mahfouz,
propriétaire de la Banque Nationale Commerciale de l'Arabie Saoudite. Des
dirigeants de la BCCI engagent une partie de leur participation dans la FAB
pour se procurer 390 millions de dollars de prêts de Mahfouz et générer des
fonds qui aident la BCCI à passer sa crise de trésorerie. Les prêts ont accru
le total de bilan de la BCCI, même si les transactions ont été en fait
fictives. Il s'agit en fait d'une sorte de cavalerie fondée sur la
multiplication des prêts. Une personne ouvre plusieurs comptes, dans des
banques différentes, et ce, sous de faux noms. Ensuite, cette même personne
demande à la BCCI de lui prêter un montant d'argent; puis elle le retire de ses
comptes. Théoriquement, cette personne doit rembourser son emprunt à la BCCI, mais
ce n'est pas le cas en pratique. Pendant ce temps la BCCI prêtait de l'argent à
Clifford et Altman pour qu'ils puissent acheter des actions de la maison-mère.
Ils vendirent une partie de ces actions un peu plus tard avec un profit de
$14,2 millions. un peu plus tard.[13]
La BCCI utilise la Bank of America pour placer l'argent
de ses déposants et le faire fructifier aux Etats-Unis. Un dirigeant de la
BCCI ajoute que l'argent récolté par le quartier général de Londres a toujours
circulé dans les comptes de la Bank of America. L'autre relation entre les deux
banques est humaine : le fondateur de la BCCI, Agha Hasan Abedi, et celui de la
Bank of America, Tom Clausen, ont établi de très solides liens d'amitié. [14] En 1988, la Bank of America déclare qu'elle
n'était pas informée des activités illégales de la BCCI et qu'elle se retire
des activités de la BCCI pour une période de trois ans. Entre 1989 et 1991, le
volume d'affaires entre la Bank of America et la BCCI est réduit des deux
tiers. Pourtant la Bank of America continuera ses relations avec la BCCI, même
après l'annonce officielle de l'implication de la BCCI dans le blanchiment
d'argent sale en 1988. Il semble que la principale motivation des dirigeants de
la Bank of America ait été d'accroître leur volume d'affaires au Moyen-Orient.
Les autres implications de la BCCI par rapport à la FAB restent encore à
déterminer. Par exemple, la FAB de New York a durant des années servi d'agent
pour la compensation des chèques et virements de la branche luxembourgeoise de
la BCCI.
Les méthodes
BCCI: détournements de fonds et intimidation
La BCCI recueille des dépôts, dont ceux de particuliers
parfaitement honnêtes car elle a pignon sur rue dans de nombreux pays. Elle
utilise ces dépôts pour des opérations frauduleuses, et en fait pille l'argent
de ses déposants; mais elle se garde toujours une marge de manoeuvre sur les
nouveaux dépôts pour payer ceux qui réclameraient ce qu'ils ont sur leur
compte. Pendant ses années de croissance, à la fin des années 1970 et au milieu
des années 1980, la BCCI attire comme un aimant l'argent de la drogue, de la
fuites des capitaux, de l'évasion fis
Les méthodes de La BCCI sont peu orthodoxes dans tous les
domaines. Elles comprennent l'intimidation et les menaces pour remporter des
contrats, comme le montre l'histoire suivante, assez étonnante. [16] Un homme d'affaires, représentant une
joint-venture négocie avec le gouvernement Belge une vente de matériel
militaire. Les négociations sont presque terminées. À sa grande surprise, deux
représentants de la BCCI viennent au Hilton de Bruxelles où il loge. Ils
représentent des concurrents italiens et demandent à le rencontrer dans le hall
d'entrée de l'hôtel. L'homme d'affaire descend et fait face à un représentant
de la BCCI, un Pakistanais, accompagné d'un garde du corps à la carrure assez
impressionnante. Le Pakistanais lui dit : "Tu sors de cette affaire.
Cette transaction nous appartient." L'autre représentant de la BCCI
ajoute : "Tu te retires et tu avises ton client que tu abandonnes cette
affaire." L'homme d'affaires a eu tellement peur, qu'il s'est aussitôt
retiré de l'affaire. La BCCI arrête ainsi les transactions de ses concurrents.
Les relations de
la BCCI avec ses "clients gouvernementaux" : trafic d'armes et
espionnage
La BCCI finance et initie parfois, des transactions
secrètes soutenues par les autorités américaines ou d'autres gouvernements
importants engagés dans les ventes de matériel militaire. La plupart de ses
transactions sont parfaitement légales parce qu'elles impliquent du matériel
militaire conventionnel - lanceurs de fusées, chars d'assaut, avions chasseurs.
Cependant d'autres transactions ne le sont pas du tout. Des gouvernements, des
dirigeants de la BCCI et des
La BCCI a fait plus que simplement financer ou faciliter
la conclusion de
Une autre opération typique du réseau parallèle de la
BCCI se déroule en avril 1989, quand un conteneur envoyé de la Colombie est
mis à quai durant la nuit à Karachi, au Pakistan. Les opérateurs se rendent à
bord après avoir payé 100.000 dollars de pots-de-vin aux douaniers Pakistanais.
Ils déchargent de grosses caisses de bois provenant de plusieurs conteneurs.
Selon un docker présent, ils utilisent alors une grue au lieu d'un chariot
élévateur, tellement les caisses sont lourdes. Ensuite, les caisses sont transportées
par camion à une piste d'aéroport discrète et chargées dans un avion 707 non
identifié. L'avion est parti pour la Tchécoslovaquie, prenant, pour le contrôle
aérien la place d'un vol régulier de la compagnie aérienne "Pakistan
International Airlines". Ce vol commercial a été annulé à la dernière
minute grâce à des complicités au sein de la compagnie aérienne. Le radar du 707
a été modifié pour pouvoir afficher le code du vol commercial, et être ainsi
au-dessus de tout soupçon en survolant les différents pays. Le 707 a volé de
Tchécoslovaquie aux Etats-Unis sans que les exécutants de cette opération
sachent réellement ce qui se trouvait à l'intérieur de ces lourdes caisses, or,
drogue ou bien armes à feu. [18]
À mesure que le désastre bancaire se révèle, d'autres
informateurs donnent encore plus de détails au sujet du réseau parallèle.
"La BCCI était un service bancaire complet" dit un
Pour recruter et persuader les gens de faire partie du
réseau parallèle, le dépôt de sommes importantes sur le compte des personnes
voulues dans l'équipe, est la méthode la plus douce. Mais si ces personnes sont
réticentes à s'engager dans ce réseau, on passe aux menaces, incluant le chantage
et l'enlèvement de proches. Selon les membres de ce réseau, les Pakistanais
sont faciles à terroriser; on envoie ainsi à quelqu'un que l'on veut terroriser
la main de son frère avec les bagues aux doigts. Les membres du réseau
parallèle BCCI recherchent des coopérations d'affaires, des secrets industriels
ou militaires et les personnes visées sont des généraux, des hommes d'affaires
et des politiciens. Le réseau parallèle est le plus profond secret de la
banque. Les rumeurs sur ses activités, si elles filtraient au niveau des
dirigeants de la banque, pourraient réduire son efficacité et mettre en danger
la respectabilité de la BCCI. Si des cadres dirigeants sont surpris en train de
parler des activités de la BCCI, ils finiront financièrement ruinés,
physiquement mutilés, voire même assassinés. Un responsable de la BCCI témoigne
ainsi de ce qui est arrivé à un dirigeant de Karachi dont la fiabilité a été
mise en doute en 1990 par le réseau parallèle : "Ils l'ont surpris à
essayer de vendre discrètement ses biens et sa maison. D'abord, ils ont tué son
frère et ensuite, ils ont envoyé des espions pour enlever sa femme. Il a fui
aux Etats-Unis où il se cache toujours. Les enquêteurs américains sont informés
de cette situation et espèrent qu'il divulguera des informations secrètes,
s'ils réussissent à le retrouver."
La BCCI se crée rapidement une réputation de banque qui
peut déplacer des fonds n'importe où dans le monde sans laisser de trace. Elle
sait contourner les règles du contrôle des changes et falsifier les lettres de
crédit et autres documents bancaires qui servent de support à la contrebande.
Le Panama a poursuivi la BCCI pour avoir systématiquement aidé Noriega à piller
les ressources nationales. La BCCI a ouvert, pour le compte du dictateur déchu,
des comptes secrets "offshore" sous les noms suivants : Panamanian
National Guard, the Panamanian Defense Forces et the Panamanian Treasury, pour
transférer les fonds nationaux panaméens dans ces comptes et pour ensuite
permettre à Noriega d'encaisser ces fonds. En Iraq, la BCCI est devenue un des
principaux circuits de recyclage de l'argent que Saddam Hussein a retiré des
revenus du pétrole durant les années 1980. Selon l'enquêteur Jules Kroll, la
BCCI a aidé le dictateur à déplacer et à cacher son argent à travers le monde.
Au Guatemala, l'effondrement de la BCCI a déclenché une enquête
gouvernementale sur un prêt de 30 millions de dollars dont la banque a prorogé
l'échéance en 1988-89. Les autorités pensent qu'une partie de cet argent
pourrait avoir servi à payer des pots-de-vin pour étouffer une enquête sur le
contrebandier et
La corruption des dirigeants intermédiaires de la BCCI,
se développe au fur et à mesure que son influence grandit. Décrits par les
employés de la banque comme les "100 entrepreneurs", les responsables
locaux des filiales et succursales sont complètement libres de la gestion de
leur temps. L'un d'eux, Amjad Awan, est ainsi reconnu coupable en Floride
d'avoir facilité à Noriega le blanchiment d'argent sale. Aussi longtemps que
ces dirigeants locaux peuvent conserver les dépôts recueillis, ils sont libres
de faire ce qu'ils veulent, c'est-à-dire servir un noyau de clients que les
enquêteurs estiment au plan mondial à environ 3 500 hommes d'affaires
corrompus. La BCCI, reconnue comme le meilleur circuit pour l'argent de la
drogue, voit les dépôts lié à ces activités prendre une grande part dans les
activités de la banque. Aux réunions annuelles, le fondateur Abedi sermonne ses
employés-commis et insiste sur la nécessité d'attirer de nouveaux dépôts, ceci
probablement parce que des milliards de dollars se sont volatilisés. Au niveau
supérieur, les dirigeants de la BCCI transfèrent rapidement les dépôts dans
leurs comptes secrets des îles Caymans. Ces comptes constituent la banque
cachée et parallèle au sein même de la BCCI. Leur existence est connue
seulement du fondateur Abedi et de quelques personnes. A partir de ces comptes
secrets, la BCCI prête de très grosses sommes d'argent pour gagner la faveur
des gouvernements - comme le prêt de 1 milliard de dollars au Nigeria - ou
encore pour prendre le contrôle clandestin de trois banques américaines,
achetées par Ghaeth Pharaon grâce à des prêts de la BCCI qui n'ont évidemment
jamais été remboursés. Abedi obtient en retour la propriété de ces trois
banques. Le plus important restant que la BCCI demeure invisible aux enquêteurs
bancaires américains. [19] Les dépôts faits par ses clients auprès de la
BCCI ont également disparu via le réseau parallèle qui a transféré et utilisé
l'argent pour payer des pots-de-vin, effectuer des transactions d'argent et
d'armes, et faire des prêts douteux. Il semble qu'un des représentant de la
BCCI de Washington a distribué des millions de dollars en
"dédommagements" aux fonctionnaires américains durant la dernière
décennie. Les autorités américaines recherchent le représentant de Washington
et les autres "responsables du protocole" de la BCCI. Mais la plupart
d'entre eux ont quitté en hâte le Pakistan.
Pendant plusieurs années, les autorités semblent n'avoir
prêté que peu d'attention aux preuves des méfaits de la BCCI fournies par des
vérificateurs privés et par des anciens cadres de la BCCI. La banque a aussi
cultivé un réseau de relations influentes dans le but de se préserver des enquêtes.
Les autorités ont finalement saisi, en juillet 1991, plus des trois quart des
actifs, évalués théoriquement à 20 milliards que la banque détient dans 70
pays. Comment les autorités de certains grands pays ont-elles pu se montrer
aussi aveugles ? Apparemment les Etats-Unis veulent nettoyer la plaie et
ouvrent un procès historique : pour la première fois, un dictateur, lié au
scandale BCCI, se trouve au banc des accusés hors de son pays, traité comme un
vulgaire trafiquant de drogue. Dans l'espoir d'échapper aux cent cinquante-cinq
ans de prison dont le menace la justice américaine, Noriega soutien que la
C.I.A. couvrait son trafic de drogue. [20] Noriega, qui a été fait prisonnier à l'issue
de l'opération Juste Cause, n'a plus rien à perdre. Vincent Beaufils décrit
ainsi l'attitude et l'implication de Manuel Noriega : "(Il) veut s'offrir
une dernière provocation : rappeler qu'il n'a été qu'une marionnette, dont les
Etats-Unis ont perdu le contrôle, et mettre ainsi en cause le gouvernement
américain, la C.I.A. et jusqu'au président lui-même. "Je tiens Bush par
les couilles!" clamait-il élégamment avant son arrestation... Floyd
Carlton, un pilote panaméen spécialiste des vols de petits avions bourrés de
cocaïne vers la Floride, assure avoir obtenu pour 600 000 dollars, la
protection de Noriega pour quatre rotations d'une avionnette remplie de 400
kilos de cocaïne, entre les pistes privées du cartel de Medellin et Panama.
Luis Del Cid, un colonel des forces de défense du Panama, complice de Noriega,
mais déçu de sa lâcheté lors de l'opération Juste Cause, ajoute, pour sa part,
que l'organisation de Carlton transportait aussi des millions de dollars du
cartel de Medellin depuis la Floride vers le Panama, où l'argent était blanchi.
Par qui ? la BCCI, bien sûr."
Dans le procès Noriega, un autre accusé Ricardo Bilonick,
a permis de reconstruire comment se faisait le passage de la drogue du Panama
aux Etats-Unis. Bilonick a expliqué comment, moyennant 10 millions de dollars,
Noriega lui a accordé un sauf-conduit lui permettant de sortir du Panama près
de 20 tonnes de drogue dans les avions-cargos de sa compagnie. Jusqu'à la
saisie de l'un de ces appareils à Miami, la drogue était cachée dans des
réfrigérateurs truqués. Selon José Blandon, responsable de la cellule de
renseignement et de stratégie de l'armée du Panama, à peine 20 millions ont été
récupérés sur un total de 200 millions de dollars, dont la majeure partie
proviendrait de commissions sur le blanchiment d'argent et de trafics d'armes,
de diamants en provenance d'Angola, etc. A cela il faut ajouter 30 millions de
dollars tout simplement prélevés par Noriega sur le budget de l'Etat panaméen,
dont 23 millions fructifient toujours sur un compte de la Middle East Bank de
Londres, grâce à un schéma monté par la BCCI. Les pistes objectives du
détournement de fonds ont été brouillée grâce à des transferts multiples à
travers les différentes succursales de la BCCI à travers le monde et à travers
des comptes dans d'autres banques. Faute d'ailleurs de pouvoir retrouver des
traces il est probable qu'une large partie de l'argent frauduleux de la BCCI se
trouve sur des comptes que l'on n'a pas pu saisir. Vincent Beaufils cite le
témoignage de José Blandon, le civil le plus proche du général Noriega
(passages soulignés par nous) : "Des avions avec matricule américain
allaient chercher au Paraguay et en Bolivie des armes pour la Contra, fournies
par Israël. Les DC 6 remontaient sur Panama, puis allaient livrer leur chargement
dans les zones frontalières nord et sud du Nicaragua. Ils piquaient alors vers la Colombie pour
prendre livraison de la drogue, puis repartaient, via Panama et Belize, vers la
Floride, où ils n'étaient pas inspectés par les douanes à leur arrivée.
Quiconque résidait dans notre pays - et la C.I.A. est chez elle au Panama
- ne pouvait ignorer ces appareils, qui se posaient sur les pistes discrètes de
Calzada Larga ou île de Las Perlas."
Parmi les chèques déposés par l'ancien dictateur panaméen,
plusieurs ont été émis par la C.I.A., qui, non contente d'employer Noriega
comme "honorable correspondant", lui versait son salaire par le biais
de la BCCI, dont la C.I.A. était aussi cliente. Les avocats de Noriega
rappellent que le dictateur a été, depuis 1958, à la solde de la C.I.A. et
qu'il aurait touché de l'agence de renseignement plus de 10 millions de dollars
en trente ans. Panama a été le centre d'un trafic d'armes et de cocaïne que la
C.I.A. couvrait par son attitude bienveillante vis-à-vis du général panaméen et
des trafiquants. Cet exemple laisse penser que les services secrets américains
étaient très bien informés des activités de la BCCI. Elle jouait également un
rôle fort utile en facilitant des transactions entre Israël et quelques pays du
Moyen-Orient, qui figurent théoriquement parmi ses plus farouches ennemis. Le
"Sunday Times", de Londres, affirme qu'Abou Nidal et le Djihad
islamique font également partie des clients attitrés de la BCCI. On peut être
terroriste et avoir besoin d'un bon banquier capable de jongler avec des
millions de dollars. La BCCI aurait ainsi constitué le pivot du financement de
l'Irangate. La BCCI a aussi acheté le contrôle virtuel des douaniers de grands
ports et aéroports dans le monde. Les pots-de-vin versés et l'implication des
services secrets peuvent fournir une première explication de la passivité des
autorités.
Le département américain de la justice n'a pas fait
preuve de bonne volonté particulière vis-à-vis de l' enquête du sénateur du
Massachusetts, John Kerry, qui enquêtait sur le terrorisme et le trafic
international de drogue. Il a été le premier à mener des investigations sur les
opérations illégales de la BCCI. [21] Selon Kerry, le département de la justice a
refusé de lui donner des documents, a freiné la déposition d'un témoin clé,
refusé de répondre à ses questions prenant argument de l'interférence avec sa
propre enquête sur la BCCI. Kerry s'est adressé à plusieurs bureaux mais en
vain faute de collaboration de la part des responsables. Selon Jack Blum, chef
enquêteur de Kerry en 1988-89, le manque de coopération est très fréquent de la
part de l'administration, et il croît que il s'agit là d'une stratégie préméditée
des autorités. Il pense que tout cela est le résultat d'une corruption de très
haut niveau ou que cela a pour but de cacher certaines activités illégales du
gouvernement américain. De son côté, le département de la justice nie toute
mauvaise volonté, et son représentant ajoute : "Nous croyons qu'il y a eu
une bonne coopération entre les agences dans cette enquête. Nous sommes souvent
accusés de traîner les pieds." Un des événements les plus mystérieux est
la disparition des archives de la banque de la ville de Panama concernant
Noriega, au moment de leur transfert vers Washington alors qu'elles étaient
sous la responsabilité de la "U.S. Drug Enforcement Administration
(DEA)". Après enquête interne, la DEA a déclaré qu'elle n'avait aucune
idée de ce qui s'était passé. De son côté, le Lloyds de Londres, dans son
action en justice contre la BCCI, a demandé sans succès aux magistrats
américains de Miami et de la Nouvelle Orléans de saisir les archives de la BCCI
pour apporter les preuves de la corruption et des "kickbacks". Le
Lloyds accuse la BCCI d'avoir pris part dans des opérations de contrebande et
d'avoir contrefait des documents de transport. Les assureurs du Lloyds ont
proposé de fournir tous les résultats de leur volumineuse recherche sur les
activités illégales de la BCCI. Le ministère américain de la justice a décliné
les offres du Lloyds. Les magistrats américains n'ont assigné qu'une poignée
d'agents du FBI au grand jury d'enquête de Washington qui devait faire la
lumière sur les relations entre la BCCI et la FAB. La principale enquête sur la
BCCI est entre les mains d'un seul magistrat instructeur américain, à Tampa en
Floride, auquel a été récemment assigné un autre cas majeur ! Le manque de
personnel est également patent pour le grand jury de Miami qui enquête sur les
relations entre la BCCI et le Centrust (épargnes et prêts). Ceci peut expliquer
pourquoi, après seize mois d'enquête, aucune poursuite n'a été engagée. A la
même époque, la bagarre entre démocrates et républicains se déroule en partie
sur la question de la libération des otages au Liban. L'échéance du mandat de
Ronald Reagan expirait en 1988... Alors,
pour garder le contact, les Américains, en secret, ont accepté de livrer des
armes à l'Iran, avec la complicité d'Israël. La BCCI a rendu l' aimable service
des transférer les fonds d'un compte en banque vers un autre, sans publicité.
"Les liens de l'administration américaine avec la BCCI doivent être bien
étroits pour que les services secrets lui fassent une telle confiance",
juge un politicien de Washington. Et, si liens étroits il y a, la C.I.A. doit
être au courant des multiples implications de la banque. Robert Gates,
conseiller diplomatique adjoint de Georges Bush et ancien sous-directeur de la
C.I.A., a été crédité d'un rôle actif dans l'Irangate, et dans d'autres ventes
d'armes illégales en Amérique Latine. Par ricochet, le président américain
s'est ainsi trouvé atteint par le scandale. D'autant plus qu'il avait proposé
d'installer Robert Gates à la tête de la C.I.A. [22] et n'attendait plus que le feu vert du Sénat,
prévu pour avant l'été 1991 !
Les démêlés avec
la justice de Mr Bilbeisi, un bon client de de la BCCI
Pendant les années 80, l'entreprise de négoce de café de
Bilbeisi a vendu des milliers de tonnes de café en grains d'Amérique Centrale à
des importateurs Américains. Devant la propriété de Bilbeisi, évaluée à 1,8
million de dollars (dix millions de francs), étaient stationnées ses voitures :
une Mercedes, une Porsche et une Rolls-Royce. L'erreur de Bilbeisi a pourtant
été d'essayer de jouer au plus fort avec le Lloyds de Londres. Quand les prix
du café ont brutalement chuté en 1986, laissant les transactions de Bilbeisi
exposées, il a immédiatement transféré le dossier aux assureurs en leur
réclamant 6 millions de dollars pour le vol (non prouvé) d'un vase précieux et
pour des pertes commerciales sur un expédition de café. Les assureurs ont
refusé de payer et Bilbeisi les a alors poursuivi incitant, par le fait même,
la compagnie Lloyds à lancer une enquête approfondie qui va déboucher sur la
BCCI. En mai 1991, un grand jury enquête sur Munther Bilbeisi. Une cour de
Floride lance un mandat d'arrestation contre lui pour défaut de paiement de ses
impôts. Le sort de Bilbeisi et celui de la BCCI ne sont pas liés par hasard :
Bilbeisi est précisément le genre de client/associé qu'elle recherche pour étendre
ses opérations.
Contrebandes de produits et trafic d'armes sont
intimement liées. Ainsi, en décembre 1990, le Lloyds de Londres décide de
poursuite Bilbeisi et la BCCI, pour contrebande de café, transactions illégales
d'armes, violations douanières, blanchiment d'argent, paiements de pots-de-vin
et "kickbacks", c'est-à-dire des sommes versées à un intermédiaire
qui aide une autre personne à faire un profit illégal. A cette poursuite s'est associé le grand jury d'enquête de l'IRS
(Internal Revenue Service, le fisc américain) que Bilbeisi a également fraudé.
La contrebande a pu commencer grâce à des pots-de-vin versés à des producteurs
de café du Guatemala, du Honduras et d'El Salvador pour obtenir des livraisons
de café non assujetties aux accords tarifaires. Le café, disponible à un prix
très bas, était apparemment destiné à la consommation domestique ou à
l'exportation vers des pays qui n'ont pas de contingents ni de barrières
tarifaires. Pour faciliter la contrebande en Amérique Centrale, la BCCI
finance alors par des lettres de crédit tous les agents de Bilbeisi, paie des
pots-de-vin aux transporteurs, aux officiers des postes douaniers routiers et
maritimes. L'étiquette indique que le café doit être livré en Jordanie ou en
Syrie mais, en réalité, il est détourné vers Miami ou la Nouvelle-Orléans, où
il est secrètement entreposé. Les agent de transport maritime ont perçu 4,5
millions de dollars de pots-de-vin de Bilbeisi contre l'établissement de faux
manifestes de chargement pour duper les douaniers américains. Grâce à de faux
prêts et transferts opérés par la BCCI, les pots-de-vin étaient déposés dans
des comptes secrets à Londres et échappaient ainsi au contrôle des autorités
américaines. Les opérations de Bilbeisi s'étendent également à des entreprises
américaines complices. Le grand jury a interrogé Arthur Berman, président de
deux compagnies de négoce de café - Chase & Sanborn en 1981-84 et Chock
Full o'Nuts en 1984-85. La poursuite judiciaire du Lloyds mentionne que Berman
savait que le café était importé en contrebande, car il avait accepté de
substantielles commissions de Bilbeisi et de Coffee Inc. pour faciliter les
ventes de ce café irrégulièrement importé aux compagnies qu'il dirigeait, Chase
& Sanborn puis Chock Full o'Nuts. De fait, les comptes de la compagnie
Bilbeisi prouvent que 160.000 dollars en argent liquide et en chèques ont été
versés à Berman. Dans une déposition de 1988, Berman nie que les paiements
soient des commissions illégales, affirmant qu'il s'agissait de
"prêts" destinés à l'entretien d'une maîtresse et au remboursement de
dettes de jeu. Les enquêteurs du Lloyds ont pu aussi détailler le rôle de Bilbeisi
en tant que
Une
respectabilité mal vérifiée
Des experts financiers accusent la Banque d'Angleterre et
la firme comptable Price Waterhouse, qui vérifie les comptes de la BCCI depuis
1985, de ne pas avoir mis en garde les clients contre des malversations
éventuelles. La firme d'audit et de commissariat aux comptes nie avoir occulté
les opérations irrégulières de la BCCI faites pendant toutes ces années. Comme
le dit le Financial Times, il s'agit de "chiens de garde qui n'ont pas
aboyé" ("Watchdogs who did not bark"). [23] En 1984, la Banque d'Angleterre faisait
obstacle aux demandes de la BCCI d'obtenir une licence bancaire complète, ne
recevant jusque là que le statut de collecteur de dépôts. En fait la Banque
d'Angleterre, consciente déjà des faiblesses de la BCCI, n'accordera jamais à
celle-ci le statut de banque à part entière. Un des éléments qui inquiète la
Banque d'Angleterre est l'absence de véritable base nationale d'origine de la
BCCI. Pour autant, pas au point de vraiment contrôler ses opérations. Comme
d'ailleurs les autorités bancaires de plus de soixante pays qui laissent la BCCI
établir filiales ou succursales. Seuls trois pays refusent très clairement
toute implantation à la BCCI : l'Arabie Saoudite, l'Australie et le Portugal.
En 1985, à la suite de la grave crise de trésorerie
occasionnée à la BCCI par les spéculations malheureuses d'Akbar et de son
équipe sur le
Le scandale de la BCCI ne doit pas pour autant laisser
penser qu'il est le seul, révélant un relatif embarras des autorités de
contrôle bancaire à exercer leur tutelle sans états d'âme. Il existe aussi des
faillites bancaires en France, même si elles sont rares. Ainsi la Banque
industrielle de Monaco a fait faillite. Elle partageait en partie la même
clientèle que la BCCI. En 1989 une autre banque avait fait faillite, la Banque
de participations et de placements, qui était dirigée par des financiers
libanais. L'économiste libéral Guy Sorman figurait parmi les victimes. Il
avait considéré que cette faillite résultait d'un défaut de contrôle de la part
des autorités de surveillance du système bancaire et avait donc porté plainte
contre la Banque de France pour défaut de vigilance. [24]
Les victimes
Les autorités d'Abu Dhabi n'ont pas été mises au courant
de la décision de fermeture de la BCCI. C'est la 2 juillet 1991 que le sort de
la BCCI est scellé, sans que le souverain d'Abu-Dhabi soit consulté. Les deux
principaux acteurs de la décision sont Brian Quinn, le directeur du contrôle à
la Banque d'Angleterre et Pierre Jaans, le responsable de l'Institut Monétaire
Luxembourgeois. Dès l'annonce de l'arrêt global des activités de la BCCI, les
autorités d'Abu-Dhabi proposent que le cheikh Zayed injecte de nouveaux fonds
pour soutenir la BCCI et préparer la réorganisation de la banque à partir des
trois filiales de Londres, Abu Dhabi et Hong Kong. Mais les autorités
monétaires restent fermes, et Mazrui, l'envoyé d'Abu-Dhabi, n'a d'autres
ressources que de s'en aller. Pendant que les autorités examinent avec
attention les filiales de la BCCI à travers le monde, elles essaient de
mesurer les pertes des déposants. La presse pakistanaise mentionne ainsi que
le pays est en état de panique et que tous les déposants veulent retirer leurs
dépôts. Un autre journal ajoute que les contrebandiers et les barons de la
drogue essayent avec acharnement de ressaisir leurs comptes
"offshore". Au Nigeria et au Botswana, les fonctionnaires sont inquiets
et se demandent si les dépôts effectués par la banque centrale à la BCCI seront
perdus. Au Bangladesh, 40 000 clients menacent même de faire une grève de la
faim si leurs dépôts ne leur sont pas restitués immédiatement. [25] Outre-Manche, nombre de municipalités
britanniques, responsables des finances de collectivités lo
En Angleterre la situation est quelque peu différente :
la BCCI y était aussi une banque de particuliers. La Banque d'Angleterre a gelé
plus de 400 millions de dollars de dépôts contenus dans 120 000 comptes détenus
par des familles indiennes et pakistanaises et des petites entreprises. Les dépôts
visés incluent ceux de quelque soixante municipalités qui ont placé environ
160 millions de dollars de fonds publics à la BCCI. Les clients devront
attendre plusieurs mois avant de recevoir ce qui est garanti par la loi : 75%
de leur argent, ceci ne pouvant excéder un maximum de 15 000 livres (soit 24
000 dollars). Les 12 000 salariés de la banque sont en chômage, et les quelque
120 000 déposants, souvent des petits entrepreneurs d'origine asiatique, ne
peuvent ni récupérer leurs dépôts ni utiliser leurs chéquiers ou leurs cartes
de crédit. Ils se demandent pourquoi la Banque d'Angleterre et les autorités
bancaires ne sont pas intervenues plus tôt. Plus d'un an fut nécessaire après
les premières révélations de Price Waterhouse avant de saisir les 25 succursales
de la BCCI en Grande-Bretagne. Autre explication possible de ce manque
d'empressement des autorités : la Banque d'Angleterre était en négociation avec
les autorités d'Abu Dhabi en espérant que l'actuel propriétaire de la BCCI,
Cheikh Zayed bin Sultan al-Nahayan, continuerait à soutenir la banque. La
Banque d'Angleterre a essayé de persuader Abu Dhabi de sauver la mise des
clients de la BCCI. Les britanniques, reconnaissant que le Cheikh n'avait
aucune obligation légale de rembourser les clients, tentaient de le convaincre
d'agir pour l'honneur. Mais Zayed n'a pas semblé vraiment intéressé. Selon
Keith Vaz, parlementaire, membre de l'opposition, il est incroyable que la
Banque d'Angleterre n'ait pas communiqué avec le Cheikh, leader d'un état ami
du Golfe, pour l'informer de ce qui se passait à la BCCI. Le parti d'opposition
(Labour) en Grande Bretagne a mis en cause la décision des autorités de fermer
soudainement vingt cinq succursales de la BCCI à travers le pays. Quant au Panama,
il a imploré la Banque d'Angleterre de lui rétrocéder 18 millions de dollars de
fonds gouvernementaux que l'ex-dictateur Manuel Noriega avait détourné et
dissimulé dans des comptes de la BCCI en Grande Bretagne.
La BCCI a des clients à Paris également. Néanmoins ils
sont peu nombreux, environ deux mille. [26] En octobre 1988, les douanes françaises
agissant de concert avec l'Office central pour le répression du trafic illicite
de stupéfiants, avaient perquisitionné au siège de la filiale française de la
BCCI. Michel Charasse, alors ministre du Budget, s'était félicité que "des
documents bancaires particulièrement importants" aient été saisis... Pourtant la réaction des autorités, le
Comité des établissements de crédit, présidé par le gouverneur de la Banque de
France, a été très mesurée. [27] En janvier 1991 Les autorités ont interdit à
la succursale de la BCCI de recueillir de nouveaux dépôts de résidents. Ainsi
les responsables du système bancaire français estiment que, dans les banques
contrôlées à partir du Proche-Orient, la répartition du capital "est
souvent caractérisée par un éclatement ne répondant plus aux conditions
requises pour assurer la stabilité de la gestion et du développement des
établissements"...L'Association Française des banques (AFB), représentant
l'ensemble de la profession n'a pas pris de mesures particulières et a conservé
la BCCI longtemps parmi ses membres. Pourtant, selon son règlement, toutes les
candidatures doivent être approuvées par le conseil. La position de L'AFB
serait de refuser de faire jouer les mesures normales de garantie prévues en
cas de faillite d'une banque et de renvoyer à l'émirat d'Abu Dhabi la charge de
garantir les dépôts. Attentif aux comparaisons avec ce qui se passe dans
d'autres pays où était implantée la BCCI, les banquiers français, notent qu'une
provision a été versée en Grande-Bretagne au profit des déposants britanniques
et jugent donc qu'il est prématuré de faire fonctionner le mécanisme de
garantie (indemnisation à 100% des dépôts en francs à concurrence de 400 000 francs).
Les non-résidents et la clientèle disposant de comptes en devises ne toucheront
rien.
Une affaire
(presque) sans suites...
À la fin de l'année 1991, se dessine un compromis. Les
liquidateurs de la branche américaine de la banque l'ont amenée à plaider
coupable de fraudes et de blanchiment d'argent. Ils ont accepté de rembourser
pratiquement chaque cent des 550 millions de dollars d'actifs de la banque aux
Etats-Unis. Cela a suivi quatre mois d'âpres négociations entre les autorités
monétaires des trois principaux pays où la BCCI était implantée : les
Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Luxembourg. Sur les 22 milliards de
dollars de dépôts que la banque était censé avoir, les auditeurs n'ont retrouvé
que trois milliards ! La moitié des sommes récupérées ont été attribuées à une
caisse de compensation pour les victimes, au plan mondial. L'autre moitié est
destinée à renflouer les institutions financières que la BCCI contrôlait
secrètement. Naturellement il faudrait beaucoup plus d'argent pour réellement
indemniser les victimes. De ce fait les autorités cherchent un garant en
dernier ressort. Et l'on se tourne toujours vers le même : Zayed. Les autorités
monétaires et les liquidateurs essaient de le convaincre de donner quelques
milliards de dollars pour améliorer l'indemnisation des victimes, qui pourrait
passer ainsi de 10% seulement dans les conditions actuelles à 30 ou 40 %. [28] Les Anglais de leur côté ont décidé d'enterrer
l'affaire de la BCCI. la firme Touch Rosse, le liquidateur, indique que le
cheikh Zayed serait prêt à payer aux déposants 1,2 milliards de dollars de plus
que la simple liquidation des maigres actifs de la banque ne leur apporterait.
Le cheikh pourrait même porter sa contribution à quatre milliards de dollars,
en injectant des fonds nouveaux ou en reprenant à son compte certaines parties
du passif de la banque. Touch Rosse espère encore relever le seuil de
remboursement des déposants en attaquant en justice certains des tiers
impliqués dans l'affaire comme la firme d'audit Price Waterhouse.
La banque est fermée dans
la plupart des pays. Mais elle opère toujours au Pakistan et en Suisse, ainsi
qu'en Zambie et au Zimbabwe. Dans les autres pays des individus ou des
organisations étroitement liées à l'ancienne BCCI rachètent ses succursales.
Dans le même temps le procureur Morgenthau continue ses investigations,
particulièrement sur Clifford et Altman, et leur implication dans l'affaire
FAB/BCCI. Pendant ce temps Abedi continue à vivre au Pakistan, dans sa
résidence. Diminué par la maladie, il est dans un fauteuil roulant. Mais il ne
craint rien de la justice, américaine ou anglaise, qui ne réussiront pas à
obtenir son extradition du Pakistan. La situation est moins agréable pour
Clifford et Altman. En effet les Etats-Unis sont le seul pays qui ait décidé
des poursuites pénales dans l'affaire BCCI. En 1993, Clark Clifford est un très
vieil homme de 86 ans, qui vient de subir une opération du coeur. Il n'est pas
poursuivi, à cause de son grand age et de son état de santé. C'est son protégé,
Robert Altman qui est engagé dans un procès probablement long de six mois.
L'instruction a duré cinq ans; elle a été menée par Robert Morgenthau dans les
moindres détails. Altman risque une peine de 32 ans de prison. [29] Au delà d'Altman, que sa famille très influente
s'est engagé à bien défendre, ce sont en fait les liens des services secrets
avec la BCCI qui sont sur la sellette. Il est question d'un rapport de 1985
émanant de la C.I.A., qui décrivait déjà en détail les activités criminelles
de la banque. Ce rapport avait atterri sur le bureau du secrétaire d'Etat au
Trésor, Donald Regan. Il a désormais disparu des archives. La question reste la
même, de façon lancinante : comment la BCCI a-t-elle pu mener si longtemps ses
opérations douteuses sans problèmes ?
Connivence et
ambigüités
Le cas de la BCCI est typique d'une certaine économie de
la corruption. Ce qui facilite l'émergence d'une banque ripoux telle que la
BCCI c'est la connivence ambiguë. Connivence entre autorités monétaires et une
banque qui rendait des services. Comme on a pu le remarquer à la lecture de ce
chapitre, autant les autorités de différents pays importants pouvaient ne pas
être au courant des activités frauduleuses de la banque à leurs débuts, autant
elles étaient informées de la situation depuis plusieurs années déjà lorsque la
fermeture de la banque a été décidée au plan mondial. L'ambiguïté résulte en
partie des souplesses que réclame parfois la "raison d'Etat".
Détenteurs de l'autorité, les Etats n'en sont pas moins parfois obligés de
recourir à des moyens douteux pour des raisons de haute politique. Il leur faut
alors des moyens souples auxquels le commun des mortels n'a pas accès. Que
cette frange soit réellement nécessaire ou plutôt simplement perçue comme
nécessaire est une autre affaire. L'opinion publique, dans un pays à
information très ouverte comme les Etats-Unis désapprouve de telles pratiques,
comme le scandale de l'Irangate l'a prouvé. La solution la plus simple serait
de contrôler très strictement les dépenses publiques et de punir très
sévèrement toute utilisation illégale de fonds publics. Pourtant l'affaire de
la BCCI révèle que ce n'est pas si simple : d'un côté les Etats, défenseurs du
droit et de l'autre les personnes et les entreprises soumis aux tentations et y
succombant à l'occasion. En fait le réseau de complicité (de connivence) est
plus complexe. Tout d'abord les Etats n'ont pas à faire que des opérations
"clean" et au nom de la raison d'Etat, on peut facilement se laisser
aller à quelques opérations ripoux. Lutter contre la guérilla sandiniste au
Nicaragua, paraît une option tenable pour un grand Etat farouchement
anticommuniste. Mais cela nécessite des transferts de fonds secrets. La BCCI
devient immédiatement un partenaire intéressant, commode et même probablement
nécessaire. Ce ne sont en fait pas les Etats (qui sont des entités plutôt
complexes, surtout les grands pays industriels développés) mais plutôt
certaines de leurs "franges", en particulier les services secrets,
qui exécutent certaines missions étiquetées "raison d'Etat" et vont
parfois même un peu au-delà, entrant dans ce que nous qualifions au chapitre
suivant de "violence légale". Ce serait abusif et naïf de croire que
les grands Etats se livrent systématiquement à ce genre de jeu. Il y a beaucoup
de zones ambiguës, où l'on ne sait plus très bien qui sert qui et qui sert à
quoi ; autrement dit probablement chez certains (individuellement) il y a une
ivresse du cynisme, du pouvoir facile, procuré par le fait qu'ils servent des
desseins qu'ils ne comprennent pas toujours bien mais qui leur donnent un
sentiment de puissance. Il est clair que certains des protagonistes de l'affaire
BCCI ont été en proie à ce sentiment du pouvoir et de l'argent facile. A partir
du moment où les systèmes de contrôle sont à la fois éclatés sur plusieurs pays
et très largement sous-traités à des organismes privés, ils perdent de leur
efficacité. Il ne s'agit pas d'attaquer Price-Waterhouse, mais de dire que ce
contrôle s'insère dans un ambiance dominante de respect des règles. Les
contrôles d'ordre professionnel se font dans le cadre d'entreprises et de
banques qui globalement respectent les règles. Autrement dit il était hors de
l'univers mental des auditeurs de Price que de telles choses aient pu se produire;
ce qui ne leur a peut-être pas facilité le travail. Enfin, certaines
représentations comme celle d'une banque Islamique comportent une grande part
d'ambiguïté. traditionnellement l'Islam prohibe le prêt à intérêt. Il a
toujours été difficile de faire le métier de banquier dans de telles
conditions. Les valeurs de l'Islam pénètrent la vie quotidienne. Par exemple le
prêt et le taux d'intérêt, sans qu'ils soient impossibles, nécessite des
montages complexes. Le riba (intérêt)
n' a pas cessé de poser problème pour les différentes écoles juridiques chargées
de l'interprétation de l'interdit du riba,
mentionné à plusieurs reprises dans le Coran. Ainsi des montages financiers
spécifiques, permettent d'éviter formellement la perception d'une rémunération
des prêts sous forme de taux d'intérêt fixe et déterminé. Il s'agit
d'associations de partage de risque où l'un est apporteur en industrie et
l'autre (le banquier) en finance. On fixe à l'avance la rémunération du
banquier d'une manière qui détourne l'interdit. Ainsi ont été mises au point,
conformément à la loi islamique, et sur la base de pratiques anciennes : mudaraba, musharaka, ijara, et murabaha.
Ceci conduit ces banques à fonctionner de manière un peu complexe où en fait il
y a intérêt sans qu'il y ait vraiment intérêt. Beaucoup de gens ont tellement
intégré l'habitude des double discours qu'ils n'arrivent plus à savoir
clairement où ils en sont. C'est probablement une des ambiguïtés majeures dans
le cas de la BCCI : banque islamique elle était censée suivre des principes
stricts, financer des opérations honnêtes et aider les croyants à développer
des activités économiques honnêtes. Une banque qui ne pratique pas le Riba bénéficiait d'une image très
favorable auprès des croyants surtout s'il s'agissait d'y déposer la Zakaat, l'équivalent du denier du culte.
Et de fait on trouve de très nombreux croyants irréprochables qui ont fait
confiance à la BCCI pour y déposer leurs fonds, y compris le Cheikh Zayed.
L'ambiguïté était qu'une image positive était exploitée par ceux qui avaient en
fait rompu les amarres avec une moralité de base qui est commune à toutes les
grandes religions.
L'impression existe parfois de se trouver dans ces zones
de connivence ambiguës, avant que tout ne se termine assez mal, parfois. Il y
a donc nécessité de réfléchir, pour chaque individu impliqué, à la nature de
son engagement et aux caractéristiques de ses actions. Le but du prochain chapitre
est donc de proposer un cadre de réflexion qui fixe des points de repère pour évaluer
les actions sur deux axes : leur légalité et leur légitimité.
[1] Philippon
Thierry & Poujol Véronique, “La BCCI fair naufrage en eaux troubles”, Libération,
page 7, 8 juillet 1991.
[2] Financial
Times du 9 novembre 1991
[3] Greenwald
John, “Taken for a Royal Ride”, Time, pp. 32-34, 22 juillet 1991.
[4] Beaty
Jonathan & Gwynne S.C., “A trail of coffee and cash” Time, page 38,
24 juin 1991.
[5] Financial
Times du 14 novembre 1991.
[6] Greenwald
John, “Taken for a Royal Ride”, Time, pp. 32-34, 22 juillet 1991.
[7] Greenwald
John, "The Brave ones begin to sing", Time, page 33-34, 19
août 1991.
[8] Financial
Times du vendredi 15 novembre 1991, page 8; et : Greenwald John, “The
braves ones begin to sing”, Time, pp. 33-34, 19 août 1991.
[9] Behar,
Richard, “Too much flak downs a flack”, Time,
pp. 48, 7 octobre 1991.
[10] Le
Federal Reserve Board, la banque centrale américaine, que nous appelons dans la
suite de ce texte la plupart du temps "la réserve fédérale".
[11] Financial Times du 12 novembre 1991.
[12] Yang Catherine, McNamee Mike & Smart Tim,
“There are troubled banks, and then there's First American”, Business Week,
pp. 25, 12 août 1991.
[13] Catherine Yang & Mike McNamee, "There
are troubled banks and there's first American", Business Week, 12
Août 1991, page 25.
[14] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “Gilt by
association”, Time, page 46, 7 octobre 1991.
[15] Financial Times du 12 novembre 1991.
[16] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “Not just a
bank”, Time, page 50, 2 septembre 1991
[17] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “Not just a
bank”, Time, page 50, 2 septembre 1991
[18] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., "The
dirtiest bank of all", Time, pp 28-33, 29 juillet 1991;
[19] Cf le réseau de connexions internationales de
la BCCI présenté dans Beaty & Gwynne, "The dirtiest bank of all",
Time, pp. 28-33, 29 juillet 1991; ainsi que dans Waldman Steven, Mabry
Marcus, Bingham Clara & Levinson Marc, "The mentor and the
protégé", Newsweek, pp. 22-23, 23 septembre 1991, qui présente les
connexions alléguées et prouvées.
[20] Beaufils,
Vincent, "Le dictateur dans la seringue", L'Express, pp.
42-44, 13 septembre 1991.
[21] Greenwald John, “Cashing in on blue chips”, Time,
12 août 1991.
[22] Greenwald John, “Feeling the heat”, Time,
pp. 32-34, 5 août 1991.
[23] Financial Times du 15 novembre 1991..
[24] Vernot, Alain, "BCCI : les mécomptes
français", L'Express, pp. 27, 16 août 1991.
[25] Bogaty, Thierry, “La banque mondiale de
l'arnaque” L'Express, pp.
30-32, 2 août 1991.
[26] Guihannec Yves, “Banques : à qui faire
confiance ?” Le Point, pp. 36, 27
juillet 1991.
[27] Vernot Alain, “BCCI : les mécomptes français”,
L'Express, pp. 27, 16 août 1991.
[28] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., "Is
that all there is", Time, pp 51, 30 décembre 1991.
[29] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., "BCCI:
The trial", Time, pp 46-47, 12 avril 1993.