Jean-Claude Usunier & Gérard Verna

La grande triche (Éthique, corruption et affaires internationales), Paris, Éditions La Découverte, 1994

 

Chapitre 5 : Crime et respectabilité : le cas de la B.C.C.I

 

            Le 5 juillet 1991 à 12 heures quarante cinq, heure de Londres, Mairi Macmillan, agent comptable de la Communauté des Iles Ecossaises (situées entre Irlande et Ecosse) met en ordre les finances locales avant de partir en vacances. En accord avec la politique du Conseil de la Communauté d'utili­ser la BCCI (une banque qui dispose de l'appui et de la respectabilité de l'émirat d'Abu-Dhabi), elle place 1,6 millions de livres, environ 15 mil­lions de francs, de plus dans cette banque, amenant les dépôts totaux de la Communauté des Iles Ecossaises à 23 millions de livres, environ 220 mil­lions de francs. Un quart d'heure après, les autorités monétaires décident de fermer la banque. Le 14 juillet 1991, George Bush rencontre François Mitterrand à Rambouillet avant le sommet des Sept à Londres. La fermetu­re de la Bank of Credit & Commerce International par la Banque d'Angle­terre, en liaison avec les autorités monétaires d'une soixantaine de pays, n'est pas encore une affaire majeure. Mais, huit jours plus tard, quand Bush retrouve son bureau ovale, l'affaire de la BCCI commence à devenir un dossier des plus embarrassants pour son administration. Dans de nombreu­ses capitales, de Londres à Washington, en passant par Tokyo et Paris, la décision de fermeture de la BCCI provoque la mise à jour de nombreuses informations, jusque là non révélées. Les jours qui vont suivre seront mar­qués par de très nombreux articles dans la presse mondiale, montrant que la BCCI était impliquée dans les affaires les plus douteuses qu'il s'agisse de la drogue, du terrorisme, du blanchiment d'argent sale, du commerce clan­destin des armes ou encore de l'Irangate. La BCCI est désormais surnom­mée en Angleterre et aux Etats-Unis "Bank of Crooks and Cocaine Inter­national" (en français "banque internationale des escrocs et de la cocaïne ). L'affaire de la BCCI va laisser de nombreuses victimes, particulièrement de petit déposants, 120.000 au Royaume-Uni. Comment le BCCI a-t-elle pu se développer, connaître prospérité et respectabilité, alors que ses opéra­tions et sa gestion étaient aussi malsaines sans susciter plus tôt une réaction des autorités de contrôle des banques dans les différents pays du monde où elle était implantée ?

 

       
        La BCCI : pas encore vingt ans, et déjà un lourd passé

            Elle a été fondée en 1972 par Agha Hasan Abedi, un Pakistanais âgé de 68 ans, en 1991. Ce financier détenait autrefois une banque au Pakistan, nationalisée par le président Ali Buttho. Dépossédé de son établissement, il lance la BCCI avec le concours de la Bank of America. La banque califor­nienne détient 25 % du capital et offre une garantie de respectabilité à cette toute jeune banque. [1] La Bank of America accorde ainsi 612.000 dollars à Abedi pour la prise de participation dans la BCCI, lui conférant ainsi le prestige et la respectabilité d'une des plus importantes banques du monde. En échange de cette somme, faible dans l'absolu, la banque de San Francis­co obtient 25% des actions de la BCCI, des sièges au conseil d'administra­tion de la banque, la nomination de certains dirigeants et aussi l'accès à toutes les relations qu'entretient Abedi avec les pays du Golfe. Au début de l'année 1974, la Bank of America rachètera encore 20% des actions de la BCCI, atteignant ainsi un total de 45%. En 1976, la Bank of America prête 2,5 millions de dollars à la BCCI pour ouvrir une filiale aux îles de Cay­mans, la "International Credit & Investment Co. Overseas" (I.C.I.C. Over­seas).

            La BCCI se développe rapidement et emploie quelques années plus tard 12000 salariés. Elle dispose de filiales et de succursales dans le monde entier. Son siège social est situé au Luxembourg pour des raisons fiscales. Son quartier général est à Londres pour des raisons pratiques. Contrôlée par des capitaux arabes, dirigée par des Pakistanais, elle opère surtout à partir de Londres et des îles Caymans, mais aussi à partir du Luxembourg, où les réglementations bancaires et financières sont assez souples. Elle dis­pose de 20 milliards de dollars d'actifs (120 milliards de francs), possède plus de 400 filiales et succursales dans le monde entier. Elle est contrôlée par des actionnaires des pays du Golfe, mais son actionnariat est en partie composé de prête-noms. Quand la banque est enregistrée pour la première fois, au Luxembourg en 1972, son principal actionnaire est un certain Geoffrey Robert Edward Wallis, un avocat anglais peu connu qui détient 35% du capital de la banque. En fait Wallis est un proche de Agha Hasan Abedi et agit comme conseiller juridique pour lui. Un des employés de Wallis déclarera qu'il agissait pour le compte d'autres actionnaires de la BCCI, qui ne voulaient révéler ni leur identité ni l'origine de leurs fonds. [2] Le principal centre d'opérations de la BCCI se situe à Karachi, au Pakistan. La BCCI est construite au départ sur des intentions honorables; notamment, aider le financement des hommes d'affaires musulmans et fa­ciliter le développement des pays du Tiers Monde. Bien implantée dans le Golfe, en Asie et en Afrique, elle connaît une croissance vertigineuse, re­cueillant massivement les dépôts des croyants dans de nombreux pays et se donnant l'image d'une "banque islamique". La BCCI devient ainsi l'une des principales banques privées du monde. Mais le sens des affaires n'explique pas entièrement cette réussite.

            Il existe une face cachée. la BCCI se livre à d'autres activités, assez loin de la banque traditionnelle, à l'insu, semble-t-il, de certains de ses di­rigeants. Elle crée pour cela une sorte de département spécialisé, une banque dans la banque, en utilisant ses filiales "exotiques", comme l'I.C.I.C. des îles Caymans ou encore une banque américaine rachetée très discrètement, la FAB, First American Bankshares. Cela va lui permet de brouiller les pistes par virements multiples et successifs, et ainsi de rendre les enquêtes très difficiles. L'invasion soviétique de l'Afghanistan en 1979 et l'importante clientèle des Pakistanais émigrés dans différents pays ont accéléré la croissance de la BCCI. Elle ont facilité le développement de ce que l'on appeler son "réseau parallèle", non contrôlé par les autorités mo­nétaires. Ainsi les Etats-Unis fournissent les rebelles mujahiddin d'Afgha­nistan, qui luttent contre les Soviétiques et le régime pro-communiste de Kaboul, avec des missiles Stinger et d'autres matériels militaires, ils avaient besoin de l'entière coopération du Pakistan. Le réseau parallèle de la BCCI appuie le développement d'opérations douteuses et criminelles. La banque est dans une position unique pour coopérer avec la C.I.A. l'agence de ren­seignements américaine parce qu'elle fait des affaires avec des personnalités telles que le président panaméen Manuel Noriega, le négociant d'armes Ad­nan Khashoggi, la famille Duvalier d'Haïti, les Marcos des Philippines, le président Péruvien Alan Garcia, Saddam Hussein, Daniel Ortega etc. [3] L'objectif premier du réseau parallèle est de payer des pots-de-vin, d'in­fluencer les autorités, de gêner les enquêtes judiciaires et les investigations policières.

            En 1986 les transactions douteuses d'un négociant jordanien, Mun­ther Ismael Bilbeisi, permettent de mettre en lumière certaines fraudes liées à l'empire BCCI. [4] Apparemment délaissée par la Bank of America au dé­but des années 1980, la BCCI commence à apparaître vers le milieu des an­nées quatre vingt comme une des branches pourries du système bancaire international. Vers 1987, les doutes circulant sur ses activités réelles com­mencent à se confirmer, surtout grâce au travail des Américains sur le blanchiment de l'argent sale. Deux agents des douanes américaines (DEA) se sont infiltrés dans les milieux de la drogue à Medellin en Colombie. Ils gagnent la confiance des dirigeants du cartel en recyclant l'argent sale, no­tamment à travers la BCCI. En 1988, le piège se referme, les deux agents américains invitent plusieurs trafiquants et des dirigeants de la BCCI à leur mariage en Floride, dont ils repartiront tous menottes au poings !

            Agha Hasan Abedi, fondateur, a été le principal dirigeant de la BCCI, jusqu'à l'annonce de son retrait en 1990. Personnage charismatique et fantasque, Abedi mélange adroitement amitiés, générosité et absence de scrupule. Il créera ainsi une fondation charitable, la "BCCI foundation" qui accumulera plutôt les fonds qu'elle ne les distribuera, faisant pourtant grand cas de ses actions. Abedi est l'homme qui met à la disposition de ses très gros clients et fidèles alliés des millions de dollars sur une simple paro­le; parfois sans véritable écriture comptable des prêts ainsi réalisés. Une petite histoire illustre bien le style "peut tout faire" de la culture d'entrepri­se de la BCCI. Un homme d'affaires pakistanais voyant une belle voiture à Londres souhaite l'acheter immédiatement. Client de la BCCI, il téléphone, et un employé de la banque lui amène directement chez le concessionnaire un sac en plastique contenant les 25.000 livres sterling en liquide que coûte la voiture.

            Abedi est lié personnellement au prince d'Abu-Dhabi, le Cheikh Zayed al-Nahyan, qui est le principal actionnaire, à titre personnel. Le Cheikh Zayed, souverain d'Abu Dhabi et président des Emirats Arabes Unis, a personnellement une réputation impeccable. Par amitié pour Abedi, et peut-être parce que l'argent n'a pas la même signification pour lui, mu­sulman, que pour l'establishment des milieux bancaires mondiaux, il s'est trouvé embarqué dans le scandale de la BCCI. Les liens personnels entre Zayed et Abedi ont fait que le cheikh a déposé régulièrement une partie de ses rentrées personnelles à la BCCI. Le Cheikh Zayed est un homme dis­cret, austère, qui aime passer son temps dans le désert. L'honneur est pour lui très important. Les difficultés de la BCCI, de 1985 à 1988, sont pour lui coûteuses : il y perdra lui-même beaucoup d'argent, probablement deux milliards de dollars. [5] Mais sa fidélité à son ami Abedi l'emporte sur toute autre considération. Zayed n'est pas un homme d'argent. En Mars 1990, cette mauvaise période semble oubliée : le fondateur pakistanais cède plus des trois quarts du capital de la banque au Cheikh Zayed et à sa famille. [6] Cette opération est très bien reçue par les banques centrales et les ministres des Finances. En avril de la même année, la BCCI est obligée de passer des provisions pour créances douteuses de 600 millions de dollars (4,5 mil­liards de francs) et annonce une perte de 489 millions de dollars. Le Cheikh Zayed d'Abu Dhabi doit réinvestir un milliard de dollars pour combler le trou, et racheter la participation de certains actionnaires, por­tant son intérêt dans la banque à 77%. Il est de fait le propriétaire de la BCCI, lorsque la fermeture est décidée au mois de juillet 1991. Il devient ainsi partiellement le bouc émissaire qui doit endosser presque deux dé­cennies de fraudes organisées par les dirigeants d'une banque basée au Pa­kistan.

            À mesure que les enquêteurs passent tous les enregistrements comp­tables de la BCCI à la loupe, ils découvrent progressivement que l'Améri­que n'était pas une exception, que la BCCI et son "réseau parallèle" étaient devenus un supermarché financier pour les escrocs et les espions du monde entier. Ils réalisent aussi comment les autorités américaines essaient d'oc­culter le rôle de la BCCI, bien que presse et justice se soient employées à révéler l'affaire. Les cas de fraude dans les banques sont habituellement non divulgués. Celui de la BCCI, par sa taille et ses excès, ne pouvait qu'échapper à cette règle de discrétion. Aucun scandale financier ne peut rivaliser avec celui de la BCCI, empire malhonnête de 20 milliards de dol­lars, qui a éclaté dans plus de soixante pays au début de juillet 1991. C'est la première fois qu'un scandale bancaire implique des montants aussi im­portants, autant de nationalités et de personnalités en vue. Il y a en fait plu­sieurs années que la BCCI préparait son naufrage. Une opération coup de poing sans précédent menée le 5 juillet 1991, presque simultanément dans de nombreux pays, et en fait sur seulement deux jours consécutifs, a as­sommé la BCCI. Menée à l'instigation de la banque d'Angleterre et de l'Institut Monétaire du Luxembourg, l'opération de fermeture, à Londres, Paris, Luxembourg, aux îles Caymans, et un peu partout en Europe, a abouti au même scénario : portes closes par décision des autorités, coffres fermés, comptes gelés et apparemment un passif de plusieurs milliards de dollars. Il n'est d'ailleurs pas certain que la Banque d'Angleterre, qui a co­ordonné l'offensive, connaisse elle-même la profondeur du trou. Quant à la France, la BCCI y était assez peu présente.

            La décision de fermer la banque n'est pas directement liée à l'argent de la drogue. Il s'agissait pour la Banque d'Angleterre, qui a tenu une conférence de presse, de protéger les déposants, créanciers et actionnaires. Car la BCCI a perdu beaucoup d'argent, dans des opérations de prêts et de placements à court terme, notamment sur le marché des changes. Selon les estimations de la Banque d'Angleterre citées par le Financial Times, sa faillite pourrait laisser un passif d'au moins 12 milliards de dollars !

            C'est une enquête spéciale, demandée à Price Waterhouse, qui a permis de dévoi­ler le krach. Cette firme d'audit, qui certifiait les comptes de la banque de­puis plusieurs années, sans s'apercevoir réellement des fraudes, a réalisé un rapport au printemps 1990. Ses conclusions définitives mettent en lumière détournement de fonds, opérations illégales, crédits à certaines sociétés avec des prises de risques inconsidérés, corruption de certains dirigeants, etc. C'est sur la base de ce réquisitoire que la Banque d'Angleterre a lancé l'assaut. Ce scandale implique directement le fondateur de la banque, Agha Hasan Abedi. Si la catastrophe n'a pas été détectée plus tôt, c'est que ces pertes étaient masquées depuis plusieurs années par la publication de comptes truqués. Cette tricherie, impliquant les principaux dirigeants de la banque, avait pour but de cacher son état réel de décrépitude, afin de lui conserver un minimum de crédit : "Une fraude à grande échelle sur plu­sieurs années et à haut niveau", selon la Banque d'Angleterre. De fait la BCCI attirait depuis longtemps l'attention des autorités britanniques et américaines. Son organigramme paraissait avoir été construit dans l'unique but de déjouer les contrôles mis en place pour surveiller les banques. Au­jourd'hui, les enquêteurs voient la BCCI comme une des plus grandes en­treprises criminelles de l'histoire moderne, un réseau bancaire qui appuyait des trafics de toutes sortes.

            Interrogé lors de l'enquête, en 1991, Masihur Rahman, un des prin­cipaux responsables de la BCCI, déclare qu'elle s'effondrait petit à petit, depuis 1985. Responsable financier de la banque, il avait été dissuadé de s'exprimer sur les malversations à cause de menaces qui le visaient person­nellement. Selon lui, un de ses proches collègues lui aurait dit "J'ai déjà tué quelques personnes au cours de ma vie, et j'utiliserai la même arme pour toi." [7] Il accuse aussi la firme d'audit Price Waterhouse de tolérer de faux enregistrements dans les écritures comptables, afin que nul ne puisse mettre en doute la solvabilité de la BCCI. [8] Parmi les pertes couvertes figurent plusieurs centaines de millions de dollars de prêts douteux, accordés à la famille Gokal du Pakistan qui possède une compagnie de transport mariti­me. Selon Rahman, cette affaire était gardée secrète parce que seulement quatre ou cinq personnes étaient au courant du détail de ces opérations. Dès 1985 également les difficultés de trésorerie de la BCCI attirent l'attention du cheikh Zayed qui refuse de continuer à déposer plus d'argent dans la banque. Cependant, déjà très engagé, il sera forcé de continuer à la soute­nir.  En mars 1988 Abedi, déjà affaibli par différents revers du sort au sein de la BCCI, est victime d'une double crise cardiaque et d'une attaque, à La­hore au Pakistan. Mis au courant de ses problèmes de santé, le Cheikh Zayed lui enverra son avion et son équipe médicale personnelle. Agé alors de 66 ans, Abedi s'en tirera, mais, profondément diminué, il laissera alors la direction effective de la banque à un de ses lieutenants, Swaleh Naqvi. En Janvier 1990, la BCCI est obligée de plaider coupable pour recyclage de l'argent de la drogue et s'en tire avec une "petite amende" de 15 millions de dollars, coût minime par rapport au préjudice causé à sa réputation par cette affaire.

 

       
        Les liens entre la BCCI et les banques américaines

            En Mai 1990, le mensuel américain "Regardie's" de Washington ré­vèle les relations existant entre la BCCI et la "First American Bankshares (FAB)", qui a pour "chairman", le secrétaire américain de la défense Clark Clifford. Clark Clifford et pour président Robert Altman. Tous deux nient que la FAB soit secrètement contrôlée par la BCCI. La Bank of America, une des cinq premières banques américaines a des relations très étroites avec la BCCI, puisqu'elle a participé à sa création en 1972. La I.C.I.C. Overseas, fondée avec l'aide de la bank of America, est la filiale qui détient les fonds de la BCCI destinés à effectuer des opérations de rachat discrètes comme celle de la FAB, mais aussi à détourner les fonds, y compris ceux des clients de la banque. C'est donc grâce à I.C.I.C. que la BCCI pourra prendre discrètement le contrôle de la FAB. La BCCI se préoccupe de son image et s'occupe d'infiltrer l'establishment américain. Elle devient ainsi un des meilleurs clients de la compagnie Hill & Knowlton, entreprise amé­ricaine spécialisée en relations publiques, qui travaille avec de grandes firmes multinationales, telles qu'IBM, Boeing, Procter & Gamble ou Mon­santo. Cette relation, fondée à l'origine sur la nécessité de redresser l'image, commence après que la BCCI soit impliquée dans une accusation de blanchiment d'argent en 1988. La BCCI et Hill & Knowlton établissent des liens tellement étroits que le plus haut dirigeant de Hill & Knowlton, Robert Gray, devient directeur à la FAB, contrôlée par la BCCI. [9] En 1988, un des dirigeants de la BCCI révèle aux agents secrets fédéraux que la filiale luxembourgeoise possède secrètement la FAB de Washington de­puis les six dernières années. Malgré cela, la réserve fédérale [10] n'inter­vient qu'en mars 1991 pour ordonner à la BCCI de vendre la FAB. Une fois la BCCI saisie par les enquêteurs britanniques et alors qu'elle est accu­sée de blanchiment d'argent et de fraudes à New York, les enquêteurs américains suivent l'exemple de leurs collègues britanniques en interro­geant les dirigeants du groupe bancaire. La réserve fédérale, le départe­ment de la justice, deux procureurs, ainsi que le procureur du district de Manhattan, veulent savoir si le "chairman" de la FAB, Clark M. Clifford, et le président, Robert A. Altman, ont menti quand ils ont déclaré aux au­torités que leur banque était indépendante de la BCCI. Par l'intermédiaire de leurs avocats, les deux hommes nient avoir commis quoi que ce soit d'illégal. Mais la réserve fédérale maintient que le fondateur de la BCCI, Agha Hasan Abedi a fait recruter des dirigeants confirmés de la BCCI pour la FAB de New York, en leur donnant des salaires et des primes considé­rables. Malgré ces révélations, les enquêteurs n'ont pas encore trouvé de signe probant, laissant penser que la FAB aurait pris part au blanchiment d'argent, activité dans laquelle la BCCI est complètement impliquée aux dires des fonctionnaires du gouvernement américain. Les répercussions du scandale se font sentir puisque les pertes de la FAB pour 1990 étaient esti­mées à près de 3 milliards de francs avant qu'elle ne soit finalement fer­mée. En avril 1991, il apparaît qu'une vérification interne des comptes de la BCCI , menée en 1990 par son quartier général de Londres, n'a pas hé­sité à cataloguer les prêts accordés par des personnes de l'organisation comme secrets; cet audit révèle aussi un trou de plusieurs milliards de dol­lars dans les comptes de la banque.

            Un riche Saoudien, l'homme d'affaires Ghaith Pharaon sera un des comparses les plus actifs du scandale BCCI. En 1986 ses actifs couvrent plus de 156 sociétés dans le monde, depuis des cimenteries, des hôtels, jus­qu'au pétrole, en passant par la banque et l'assurance. Son père était le mé­decin personnel du roi Fayçal d'Arabie Saoudite. Pharaon a rencontré Abedi en 1975. Il a toujours été un client fidèle de la BCCI, traitant direc­tement avec Abedi puis avec son successeur Naqvi. Pharaon reçoit des prêts généreux de la BCCI : en mars 1991 ils s'élevent à 537 millions de dol­lars. [11] Il n'est donc pas étonnant que Pharaon ait acheté la Banque Natio­nale de Géorgie pour ensuite la revendre à la FAB, tout cela en fait pour le compte de la BCCI. Pharaon a donc été en tête de ligne à la BCCI.

            Le comité de surveillance de la réserve fédérale ordonne finalement à la BCCI de vendre la FAB, et en plus, la Banque Indépendante d'Encino, Californie, contrôlée par Pharaon. Le "Washington Post" souligne que Clifford et Altman ont manigancé une transaction de 9 millions de dollars impliquant les actions de la FAB. La BCCI finançait la transaction. Dès le mois de juin, TIME révèle un trou estimé à 10 milliards de dollars dans les comptes de la BCCI, aussi bien lié au financement de la contrebande d'armes qu'à celui de produits de base. Le 5 juillet 1991 les autorités de tutelle des banques saisissent les avoirs de la BCCI dans une douzaine de pays. Le 29 juillet 1991, les autorités américaines condamnent la BCCI à une amende de 200 millions de dollars pour avoir acquis illégalement la FAB en 1982[12]. Clark Clifford et Robert Altman de la FAB affirment au comité des banques américaines qu'ils ont été dupés par la BCCI comme tous les autres. Ils soutiennent qu'ils n'ont pas réalisé que la FAB était contrôlée par la BCCI. Toby Roth, parlementaire républicain du Wisconsin s'étonne : "Pendant les 10 dernières années, vous avez fonctionné main dans la main avec la BCCI et aujourd'hui, vous niez votre relation avec elle"!

            La mauvaise réputation qui tourne autour de la BCCI engendre des pertes pour la FAB. Depuis juin 1990, la FAB a perdu quelque $500 mil­lions en dépôts de $100,000. et plus. Quelques gros clients ont dit agir ainsi parce qu'ils ont craint que la FAB ne connaisse de sérieux problèmes et que le gouvernement ne puisse pas être en mesure de protéger les montants dé­posés supérieurs à 100.000 dollars, la limite garantie par la réserve fédéra­le. Par exemple, même avant que la Banque d'Angleterre ne saisisse la BCCI le 5 juillet, la Banque Nationale Coopérative de Washington, a mor­celé plusieurs dépôts à court terme afin de les faire passer sous la limite des 100.000 dollars, montant maximum garanti par la réserve fédérale . Début 1991, la FAB est en très mauvaise posture. Les états financiers de la FAB de Washington indiquent une perte de 158 millions de dollars en 1990 et tout laisse croire que l'année 1991 ne sera guère meilleure. Les montants de prêts risqués de la FAB ont triplé entre mars 1990 et mars 1991, attei­gnant une valeur de 470 millions de dollars. Le 18 avril 1991, la banque FAB de Washington signe un accord avec la justice pour apurer les prêts douteux et augmenter son capital. La FAB met 230 millions de dollars en provisions et réserves. Les enquêteurs n'ont trouvé qu'un seul cas où la BCCI a utilisé son contrôle de la FAB à des fins frauduleuses. La BCCI a eu une perte énorme sur une transaction spéculative en 1986 et elle a gonflé ses états de résultat en manipulant ses comptes grâce à la FAB. Pour géné­rer de l'argent frais et éponger sa crise de trésorerie de 1986, la BCCI se tourne vers Khalid bin Salim bin Mahfouz, propriétaire de la Banque Na­tionale Commerciale de l'Arabie Saoudite. Des dirigeants de la BCCI enga­gent une partie de leur participation dans la FAB pour se procurer 390 millions de dollars de prêts de Mahfouz et générer des fonds qui aident la BCCI à passer sa crise de trésorerie. Les prêts ont accru le total de bilan de la BCCI, même si les transactions ont été en fait fictives. Il s'agit en fait d'une sorte de cavalerie fondée sur la multiplication des prêts. Une person­ne ouvre plusieurs comptes, dans des banques différentes, et ce, sous de faux noms. Ensuite, cette même personne demande à la BCCI de lui prêter un montant d'argent; puis elle le retire de ses comptes. Théoriquement, cette personne doit rembourser son emprunt à la BCCI, mais ce n'est pas le cas en pratique. Pendant ce temps la BCCI prêtait de l'argent à Clifford et Altman pour qu'ils puissent acheter des actions de la maison-mère. Ils vendirent une partie de ces actions un peu plus tard avec un profit de $14,2 millions. un peu plus tard.[13] 

            La BCCI utilise la Bank of America pour placer l'argent de ses dépo­sants et le faire fructifier aux Etats-Unis. Un dirigeant de la BCCI ajoute que l'argent récolté par le quartier général de Londres a toujours circulé dans les comptes de la Bank of America. L'autre relation entre les deux banques est humaine : le fondateur de la BCCI, Agha Hasan Abedi, et celui de la Bank of America, Tom Clausen, ont établi de très solides liens d'ami­tié. [14] En 1988, la Bank of America déclare qu'elle n'était pas informée des activités illégales de la BCCI et qu'elle se retire des activités de la BCCI pour une période de trois ans. Entre 1989 et 1991, le volume d'affaires entre la Bank of America et la BCCI est réduit des deux tiers. Pourtant la Bank of America continuera ses relations avec la BCCI, même après l'an­nonce officielle de l'implication de la BCCI dans le blanchiment d'argent sale en 1988. Il semble que la principale motivation des dirigeants de la Bank of America ait été d'accroître leur volume d'affaires au Moyen-Orient. Les autres implications de la BCCI par rapport à la FAB restent encore à déterminer. Par exemple, la FAB de New York a durant des an­nées servi d'agent pour la compensation des chèques et virements de la branche luxembourgeoise de la BCCI.

 

        Les méthodes BCCI: détournements de fonds et intimidation

            La BCCI recueille des dépôts, dont ceux de particuliers parfaitement honnêtes car elle a pignon sur rue dans de nombreux pays. Elle utilise ces dépôts pour des opérations frauduleuses, et en fait pille l'argent de ses dé­posants; mais elle se garde toujours une marge de manoeuvre sur les nou­veaux dépôts pour payer ceux qui réclameraient ce qu'ils ont sur leur compte. Pendant ses années de croissance, à la fin des années 1970 et au milieu des années 1980, la BCCI attire comme un aimant l'argent de la drogue, de la fuites des capitaux, de l'évasion fiscale et les sommes accumu­lées par des fonctionnaires gouvernementaux corrompus de différents pays du monde. La méthode principale de la BCCI est fondée sur les détourne­ments de fonds. La filiale bancaire I.C.I.C., installée aux îles Caymans, joue un rôle central. Paradis bancaire et fiscal, les îles Caymans attirent les capitaux à la recherche d'anonymat et de fiscalité avantageuse. En 1982 la BCCI commença à centraliser sa trésorerie et à envoyer ses "excédents" de trésorerie vers les Caymans. En fait la relation de propriété entre I.C.I.C. et BCCI n'est pas claire : il semble que ce soit plutôt I.C.I.C. qui possédait la BCCI. [15] De toute façon les statuts de l'I.C.I.C., possédée elle-même par une compagnie des îles Caymans, ne permettent pas d'établir le lien finan­cier. Aux Iles Caymans, quelques dizaines de personnes seulement travail­laient pour I.C.I.C./BCCI. Les services de trésorerie des bureaux londo­niens étaient beaucoup plus nombreux. Le responsable de la trésorerie Syed Raziuddin Ali Akbar avait reçu mandat pour spéculer avec une exposition maximale de 100 millions de dollars. Mais rapidement cette limite avait été dépassée, sans contrôle. D'après Price Waterhouse, l'équipe d'Akbar s'avéra extrêmement malheureuse et tout à fait maladroite dans ses spécu­lations. En moins d'un an les opérateurs de la BCCI durent recourir à des manipulations pour cacher les pertes énormes qui avaient été générées par les spéculations. Ils le firent en achetant des options qui permettaient d'acheter monnaies ou valeurs mobilières à une date ultérieure à un prix spécifié. En 1985, la BCCI avait une position de 11 milliards de dollars en options sur taux d'intérêts, ce qui constitue un chiffre extraordinairement élevé. Les pertes spéculatives s'accumulèrent et la situation devint désas­treuse. Une autre méthode consistait à utiliser une bonne moitié des dépôts des clients pour réaliser des opérations spéculatives, non pas en leur nom, mais pour le compte de la BCCI. Lorsqu'ils perdaient l'argent de leurs clients, les responsables de la BCCI compensaient en versant sur leur compte l'argent de nouveaux déposants, qu'ils n'enregistraient pas, ou en­core en créant des prêts artificiels dont ils versaient le montant sur le compte des clients plumés. Ces méthodes, assez effroyables dans le monde bancaire normal, attirèrent l'attention de l'Institut Monétaire Luxembour­geois, l'autorité de contrôle des banques au Luxembourg, en 1985. Une en­quête diligentée par Price Waterhouse, ne permit pas de découvrir plus qu'une simple abus des contrats d'options pour repousser la constatation de pertes sur opérations de change à terme. L'enquête mit cela sur le compte de simples erreurs de management.

            Les méthodes de La BCCI sont peu orthodoxes dans tous les domai­nes. Elles comprennent l'intimidation et les menaces pour remporter des contrats, comme le montre l'histoire suivante, assez étonnante. [16] Un homme d'affaires, représentant une joint-venture négocie avec le gouver­nement Belge une vente de matériel militaire. Les négociations sont presque terminées. À sa grande surprise, deux représentants de la BCCI viennent au Hilton de Bruxelles où il loge. Ils représentent des concurrents italiens et demandent à le rencontrer dans le hall d'entrée de l'hôtel. L'homme d'affaire descend et fait face à un représentant de la BCCI, un Pakistanais, accompagné d'un garde du corps à la carrure assez impres­sionnante. Le Pakistanais lui dit : "Tu sors de cette affaire. Cette transac­tion nous appartient." L'autre représentant de la BCCI ajoute : "Tu te reti­res et tu avises ton client que tu abandonnes cette affaire." L'homme d'af­faires a eu tellement peur, qu'il s'est aussitôt retiré de l'affaire. La BCCI arrête ainsi les transactions de ses concurrents.

 

        Les relations de la BCCI avec ses "clients gouvernemen­taux" : trafic d'armes et espionnage

            La BCCI finance et initie parfois, des transactions secrètes soutenues par les autorités américaines ou d'autres gouvernements importants engagés dans les ventes de matériel militaire. La plupart de ses transactions sont parfaitement légales parce qu'elles impliquent du matériel militaire conventionnel - lanceurs de fusées, chars d'assaut, avions chasseurs. Cepen­dant d'autres transactions ne le sont pas du tout. Des gouvernements, des dirigeants de la BCCI et des marchands d'armes qui opèrent par l'intermé­diaire de la BCCI, considèrent pourtant son rôle comme discutable car elle facilite à certains pays - Pakistan, Iran, Irak, Libye - l'obtention de la tech­nologie nécessaire pour développer des armes nucléaires. Ces transactions clandestines s'effectuent grâce au réseau parallèle et à toutes les agences de renseignements impliquées. La BCCI achètera ainsi, financera et fournira 64 chars d'assaut M-84 yougoslaves et une partie de l'équipement nécessaire aux forces de la coalition pour aider le Koweït dans la guerre du Golfe. Elle financera un projet à Abu Dhabi pour développer un système de missiles terrestres pour les Mirages 2000 de l'Émirat. [17] Toujours pour Abu Dhabi, la BCCI conclura une vente de chars d'assaut italiens OF-40 Mark 2. Plus tard, la BCCI obtiendra et financera la vente d'une douzaine de canons coréens S-23 de 180 mm pour Dubaï, conclura et financera la vente de lance-missiles brésiliens ASTROS II à l'Iran et à l'Irak. La BCCI organisera la vente de chars d'assaut TAM de l'Argentine à l'Iran en 1989, même si le ministère argentin de la défense nie cette transaction. Enfin la BCCI fournira à l'Irak des systèmes français de missile Roland et des unités d'artillerie mobile G-6 fabriquées par l'Afrique du Sud.

            La BCCI a fait plus que simplement financer ou faciliter la conclu­sion de marchés d'armes entre des nations qui ne pouvaient sans embarras politique faire au grand jour de telles transactions. Selon un dirigeant du réseau parallèle, la BCCI s'occupait de tout. Arif Durrani, un ancien fi­nancier Pakistanais de la BCCI, qui est aujourd'hui dans une prison améri­caine pour trafic illégal de matériel militaire, avoue que le meilleur mar­chand des Mirage de Dassault, est un riche Pakistanais, nommé Asaf Ali. Asaf Ali est financé par la BCCI dans toutes ses transactions mondiales, principalement depuis Londres et New York. Flexible, Asaf Ali a ainsi conclu une vente de 49 Mirage 2000 avec l'Inde pour finalement livrer ces mêmes appareils au Pakistan.

            Une autre opération typique du réseau parallèle de la BCCI se dé­roule en avril 1989, quand un conteneur envoyé de la Colombie est mis à quai durant la nuit à Karachi, au Pakistan. Les opérateurs se rendent à bord après avoir payé 100.000 dollars de pots-de-vin aux douaniers Pakistanais. Ils déchargent de grosses caisses de bois provenant de plusieurs conteneurs. Selon un docker présent, ils utilisent alors une grue au lieu d'un chariot élévateur, tellement les caisses sont lourdes. Ensuite, les caisses sont trans­portées par camion à une piste d'aéroport discrète et chargées dans un avion 707 non identifié. L'avion est parti pour la Tchécoslovaquie, prenant, pour le contrôle aérien la place d'un vol régulier de la compagnie aérienne "Pakistan International Airlines". Ce vol commercial a été annulé à la der­nière minute grâce à des complicités au sein de la compagnie aérienne. Le radar du 707 a été modifié pour pouvoir afficher le code du vol commer­cial, et être ainsi au-dessus de tout soupçon en survolant les différents pays. Le 707 a volé de Tchécoslovaquie aux Etats-Unis sans que les exécutants de cette opération sachent réellement ce qui se trouvait à l'intérieur de ces lourdes caisses, or, drogue ou bien armes à feu. [18]

            À mesure que le désastre bancaire se révèle, d'autres informateurs donnent encore plus de détails au sujet du réseau parallèle. "La BCCI était un service bancaire complet" dit un marchand international d'armes qui a travaillé fréquemment avec les services clandestins de la banque. Ces ser­vices clandestins financent non seulement les transactions d'armes qu'un gouvernement ou un autre veut garder secrètes, mais aussi transportent les biens dans leurs propres navires, les assurent avec leurs propres agences et s'occupent du personnel d'exécution et de la sécurité. Elles travaillent avec toutes les agences de renseignements et d'espionnage des pays de l'Ouest et coopèrent avec les pays de l'Est. A Lima, une enquête auprès des dirigeants locaux de la BCCI sur les fonds de la banque centrale du Pérou est en cours. Les enquêteurs essaient de comprendre ce qu'est devenu l'argent d'une transaction avortée conclue par la BCCI, pour essayer de vendre des avions chasseurs Mirage, fabriqués en France. Selon des sources liées au commerce d'armes clandestin, la BCCI les aurait vendus au Pakistan et à l'Inde. La BCCI joue un rôle d'intermédiaire commode y compris entre des gouvernements qui n'ont d'habitude aucun lien, comme les Israéliens et certains gouvernement arabes. La BCCI était par exemple l'intermédiaire obligé pour apporter le soutien financier des saoudiens au gouvernement nicaraguayen dans sa lutte contre la guérilla, alors qu'il n'y a pas de rela­tion de gouvernement à gouvernement entre Saoudiens et Nicaraguayens. Les transactions d'armes de la banque couvrent de nombreuses ventes de missiles, y compris des Scud nord-coréens vendus à la Syrie. Pourtant cela apparaît presque bénin comparé à certaines autres missions du réseau paral­lèle. Certains employés de la BCCI, connus comme "agents du protocole", sont en charge de fournir une variété de services aux clients de la banque et aux hauts fonctionnaires des pays où elle exerce son influence : pots de vins, dames de compagnie, fourniture ou transport de drogue etc.

            Pour recruter et persuader les gens de faire partie du réseau paral­lèle, le dépôt de sommes importantes sur le compte des personnes voulues dans l'équipe, est la méthode la plus douce. Mais si ces personnes sont réti­centes à s'engager dans ce réseau, on passe aux menaces, incluant le chan­tage et l'enlèvement de proches. Selon les membres de ce réseau, les Pakis­tanais sont faciles à terroriser; on envoie ainsi à quelqu'un que l'on veut terroriser la main de son frère avec les bagues aux doigts. Les membres du réseau parallèle BCCI recherchent des coopérations d'affaires, des secrets industriels ou militaires et les personnes visées sont des généraux, des hommes d'affaires et des politiciens. Le réseau parallèle est le plus profond secret de la banque. Les rumeurs sur ses activités, si elles filtraient au ni­veau des dirigeants de la banque, pourraient réduire son efficacité et mettre en danger la respectabilité de la BCCI. Si des cadres dirigeants sont surpris en train de parler des activités de la BCCI, ils finiront financièrement rui­nés, physiquement mutilés, voire même assassinés. Un responsable de la BCCI témoigne ainsi de ce qui est arrivé à un dirigeant de Karachi dont la fiabilité a été mise en doute en 1990 par le réseau parallèle : "Ils l'ont sur­pris à essayer de vendre discrètement ses biens et sa maison. D'abord, ils ont tué son frère et ensuite, ils ont envoyé des espions pour enlever sa femme. Il a fui aux Etats-Unis où il se cache toujours. Les enquêteurs américains sont informés de cette situation et espèrent qu'il divulguera des informations secrètes, s'ils réussissent à le retrouver."

            La BCCI se crée rapidement une réputation de banque qui peut dé­placer des fonds n'importe où dans le monde sans laisser de trace. Elle sait contourner les règles du contrôle des changes et falsifier les lettres de crédit et autres documents bancaires qui servent de support à la contre­bande. Le Panama a poursuivi la BCCI pour avoir systématiquement aidé Noriega à piller les ressources nationales. La BCCI a ouvert, pour le compte du dictateur déchu, des comptes secrets "offshore" sous les noms suivants : Panamanian National Guard, the Panamanian Defense Forces et the Panamanian Treasury, pour transférer les fonds nationaux panaméens dans ces comptes et pour ensuite permettre à Noriega d'encaisser ces fonds. En Iraq, la BCCI est devenue un des principaux circuits de recyclage de l'argent que Saddam Hussein a retiré des revenus du pétrole durant les an­nées 1980. Selon l'enquêteur Jules Kroll, la BCCI a aidé le dictateur à dé­placer et à cacher son argent à travers le monde. Au Guatemala, l'effon­drement de la BCCI a déclenché une enquête gouvernementale sur un prêt de 30 millions de dollars dont la banque a prorogé l'échéance en 1988-89. Les autorités pensent qu'une partie de cet argent pourrait avoir servi à payer des pots-de-vin pour étouffer une enquête sur le contrebandier et marchand d'armes Munther Bilbeisi. Selon Fernando Arévalo Reina du bu­reau du procureur général du Guatemala, une autre partie des 30 millions de dollars ont servi à corrompre des fonctionnaires publics.

            La corruption des dirigeants intermédiaires de la BCCI, se développe au fur et à mesure que son influence grandit. Décrits par les employés de la banque comme les "100 entrepreneurs", les responsables locaux des filiales et succursales sont complètement libres de la gestion de leur temps. L'un d'eux, Amjad Awan, est ainsi reconnu coupable en Floride d'avoir facilité à Noriega le blanchiment d'argent sale. Aussi longtemps que ces dirigeants locaux peuvent conserver les dépôts recueillis, ils sont libres de faire ce qu'ils veulent, c'est-à-dire servir un noyau de clients que les enquêteurs es­timent au plan mondial à environ 3 500 hommes d'affaires corrompus. La BCCI, reconnue comme le meilleur circuit pour l'argent de la drogue, voit les dépôts lié à ces activités prendre une grande part dans les activités de la banque. Aux réunions annuelles, le fondateur Abedi sermonne ses em­ployés-commis et insiste sur la nécessité d'attirer de nouveaux dépôts, ceci probablement parce que des milliards de dollars se sont volatilisés. Au ni­veau supérieur, les dirigeants de la BCCI transfèrent rapidement les dépôts dans leurs comptes secrets des îles Caymans. Ces comptes constituent la banque cachée et parallèle au sein même de la BCCI. Leur existence est connue seulement du fondateur Abedi et de quelques personnes. A partir de ces comptes secrets, la BCCI prête de très grosses sommes d'argent pour gagner la faveur des gouvernements - comme le prêt de 1 milliard de dol­lars au Nigeria - ou encore pour prendre le contrôle clandestin de trois banques américaines, achetées par Ghaeth Pharaon grâce à des prêts de la BCCI qui n'ont évidemment jamais été remboursés. Abedi obtient en retour la propriété de ces trois banques. Le plus important restant que la BCCI demeure invisible aux enquêteurs bancaires américains. [19] Les dépôts faits par ses clients auprès de la BCCI ont également disparu via le réseau paral­lèle qui a transféré et utilisé l'argent pour payer des pots-de-vin, effectuer des transactions d'argent et d'armes, et faire des prêts douteux. Il semble qu'un des représentant de la BCCI de Washington a distribué des millions de dollars en "dédommagements" aux fonctionnaires américains durant la dernière décennie. Les autorités américaines recherchent le représentant de Washington et les autres "responsables du protocole" de la BCCI. Mais la plupart d'entre eux ont quitté en hâte le Pakistan.

            Pendant plusieurs années, les autorités semblent n'avoir prêté que peu d'attention aux preuves des méfaits de la BCCI fournies par des vérifi­cateurs privés et par des anciens cadres de la BCCI. La banque a aussi cul­tivé un réseau de relations influentes dans le but de se préserver des en­quêtes. Les autorités ont finalement saisi, en juillet 1991, plus des trois quart des actifs, évalués théoriquement à 20 milliards que la banque détient dans 70 pays. Comment les autorités de certains grands pays ont-elles pu se montrer aussi aveugles ? Apparemment les Etats-Unis veulent nettoyer la plaie et ouvrent un procès historique : pour la première fois, un dictateur, lié au scandale BCCI, se trouve au banc des accusés hors de son pays, traité comme un vulgaire trafiquant de drogue. Dans l'espoir d'échapper aux cent cinquante-cinq ans de prison dont le menace la justice américaine, Noriega soutien que la C.I.A. couvrait son trafic de drogue. [20] Noriega, qui a été fait prisonnier à l'issue de l'opération Juste Cause, n'a plus rien à perdre. Vincent Beaufils décrit ainsi l'attitude et l'implication de Manuel Noriega : "(Il) veut s'offrir une dernière provocation : rappeler qu'il n'a été qu'une marionnette, dont les Etats-Unis ont perdu le contrôle, et mettre ainsi en cause le gouvernement américain, la C.I.A. et jusqu'au président lui-même. "Je tiens Bush par les couilles!" clamait-il élégamment avant son arresta­tion... Floyd Carlton, un pilote panaméen spécialiste des vols de petits avions bourrés de cocaïne vers la Floride, assure avoir obtenu pour 600 000 dollars, la protection de Noriega pour quatre rotations d'une avion­nette remplie de 400 kilos de cocaïne, entre les pistes privées du cartel de Medellin et Panama. Luis Del Cid, un colonel des forces de défense du Pa­nama, complice de Noriega, mais déçu de sa lâcheté lors de l'opération Juste Cause, ajoute, pour sa part, que l'organisation de Carlton transportait aussi des millions de dollars du cartel de Medellin depuis la Floride vers le Panama, où l'argent était blanchi. Par qui ? la BCCI, bien sûr."

            Dans le procès Noriega, un autre accusé Ricardo Bilonick, a permis de reconstruire comment se faisait le passage de la drogue du Panama aux Etats-Unis. Bilonick a expliqué comment, moyennant 10 millions de dol­lars, Noriega lui a accordé un sauf-conduit lui permettant de sortir du Pa­nama près de 20 tonnes de drogue dans les avions-cargos de sa compagnie. Jusqu'à la saisie de l'un de ces appareils à Miami, la drogue était cachée dans des réfrigérateurs truqués. Selon José Blandon, responsable de la cel­lule de renseignement et de stratégie de l'armée du Panama, à peine 20 millions ont été récupérés sur un total de 200 millions de dollars, dont la majeure partie proviendrait de commissions sur le blanchiment d'argent et de trafics d'armes, de diamants en provenance d'Angola, etc. A cela il faut ajouter 30 millions de dollars tout simplement prélevés par Noriega sur le budget de l'Etat panaméen, dont 23 millions fructifient toujours sur un compte de la Middle East Bank de Londres, grâce à un schéma monté par la BCCI. Les pistes objectives du détournement de fonds ont été brouillée grâce à des transferts multiples à travers les différentes succursales de la BCCI à travers le monde et à travers des comptes dans d'autres banques. Faute d'ailleurs de pouvoir retrouver des traces il est probable qu'une large partie de l'argent frauduleux de la BCCI se trouve sur des comptes que l'on n'a pas pu saisir. Vincent Beaufils cite le témoignage de José Blandon, le civil le plus proche du général Noriega (passages soulignés par nous) : "Des avions avec matricule américain allaient chercher au Paraguay et en Bolivie des armes pour la Contra, fournies par Israël. Les DC 6 remontaient sur Panama, puis allaient livrer leur chargement dans les zones frontalières nord et sud du Nicaragua.  Ils piquaient alors vers la Colombie pour prendre livraison de la drogue, puis repartaient, via Panama et Belize, vers la Floride, où ils n'étaient pas inspectés par les douanes à leur arrivée. Qui­conque résidait dans notre pays - et la C.I.A. est chez elle au Panama - ne pouvait ignorer ces appareils, qui se posaient sur les pistes discrètes de Cal­zada Larga ou île de Las Perlas."

            Parmi les chèques déposés par l'ancien dictateur panaméen, plusieurs ont été émis par la C.I.A., qui, non contente d'employer Noriega comme "honorable correspondant", lui versait son salaire par le biais de la BCCI, dont la C.I.A. était aussi cliente. Les avocats de Noriega rappellent que le dictateur a été, depuis 1958, à la solde de la C.I.A. et qu'il aurait touché de l'agence de renseignement plus de 10 millions de dollars en trente ans. Pa­nama a été le centre d'un trafic d'armes et de cocaïne que la C.I.A. couvrait par son attitude bienveillante vis-à-vis du général panaméen et des trafi­quants. Cet exemple laisse penser que les services secrets américains étaient très bien informés des activités de la BCCI. Elle jouait également un rôle fort utile en facilitant des transactions entre Israël et quelques pays du Moyen-Orient, qui figurent théoriquement parmi ses plus farouches enne­mis. Le "Sunday Times", de Londres, affirme qu'Abou Nidal et le Djihad islamique font également partie des clients attitrés de la BCCI. On peut être terroriste et avoir besoin d'un bon banquier capable de jongler avec des millions de dollars. La BCCI aurait ainsi constitué le pivot du financement de l'Irangate. La BCCI a aussi acheté le contrôle virtuel des douaniers de grands ports et aéroports dans le monde. Les pots-de-vin versés et l'impli­cation des services secrets peuvent fournir une première explication de la passivité des autorités.

            Le département américain de la justice n'a pas fait preuve de bonne volonté particulière vis-à-vis de l' enquête du sénateur du Massachusetts, John Kerry, qui enquêtait sur le terrorisme et le trafic international de drogue. Il a été le premier à mener des investigations sur les opérations il­légales de la BCCI. [21] Selon Kerry, le département de la justice a refusé de lui donner des documents, a freiné la déposition d'un témoin clé, refusé de répondre à ses questions prenant argument de l'interférence avec sa propre enquête sur la BCCI. Kerry s'est adressé à plusieurs bureaux mais en vain faute de collaboration de la part des responsables. Selon Jack Blum, chef enquêteur de Kerry en 1988-89, le manque de coopération est très fréquent de la part de l'administration, et il croît que il s'agit là d'une stratégie pré­méditée des autorités. Il pense que tout cela est le résultat d'une corruption de très haut niveau ou que cela a pour but de cacher certaines activités illé­gales du gouvernement américain. De son côté, le département de la justice nie toute mauvaise volonté, et son représentant ajoute : "Nous croyons qu'il y a eu une bonne coopération entre les agences dans cette enquête. Nous sommes souvent accusés de traîner les pieds." Un des événements les plus mystérieux est la disparition des archives de la banque de la ville de Pa­nama concernant Noriega, au moment de leur transfert vers Washington alors qu'elles étaient sous la responsabilité de la "U.S. Drug Enforcement Administration (DEA)". Après enquête interne, la DEA a déclaré qu'elle n'avait aucune idée de ce qui s'était passé. De son côté, le Lloyds de Londres, dans son action en justice contre la BCCI, a demandé sans succès aux magistrats américains de Miami et de la Nouvelle Orléans de saisir les archives de la BCCI pour apporter les preuves de la corruption et des "kickbacks". Le Lloyds accuse la BCCI d'avoir pris part dans des opéra­tions de contrebande et d'avoir contrefait des documents de transport. Les assureurs du Lloyds ont proposé de fournir tous les résultats de leur vo­lumineuse recherche sur les activités illégales de la BCCI. Le ministère américain de la justice a décliné les offres du Lloyds. Les magistrats améri­cains n'ont assigné qu'une poignée d'agents du FBI au grand jury d'enquête de Washington qui devait faire la lumière sur les relations entre la BCCI et la FAB. La principale enquête sur la BCCI est entre les mains d'un seul magistrat instructeur américain, à Tampa en Floride, auquel a été récem­ment assigné un autre cas majeur ! Le manque de personnel est également patent pour le grand jury de Miami qui enquête sur les relations entre la BCCI et le Centrust (épargnes et prêts). Ceci peut expliquer pourquoi, après seize mois d'enquête, aucune poursuite n'a été engagée. A la même époque, la bagarre entre démocrates et républicains se déroule en partie sur la question de la libération des otages au Liban. L'échéance du mandat de Ronald Reagan expirait en 1988...  Alors, pour garder le contact, les Américains, en secret, ont accepté de livrer des armes à l'Iran, avec la complicité d'Israël. La BCCI a rendu l' aimable service des transférer les fonds d'un compte en banque vers un autre, sans publicité. "Les liens de l'administration américaine avec la BCCI doivent être bien étroits pour que les services secrets lui fassent une telle confiance", juge un politicien de Washington. Et, si liens étroits il y a, la C.I.A. doit être au courant des multiples implications de la banque. Robert Gates, conseiller diplomatique adjoint de Georges Bush et ancien sous-directeur de la C.I.A., a été crédité d'un rôle actif dans l'Irangate, et dans d'autres ventes d'armes illégales en Amérique Latine. Par ricochet, le président américain s'est ainsi trouvé at­teint par le scandale. D'autant plus qu'il avait proposé d'installer Robert Gates à la tête de la C.I.A. [22] et n'attendait plus que le feu vert du Sénat, prévu pour avant l'été 1991 !

 

        Les démêlés avec la justice de Mr Bilbeisi, un bon client de de la BCCI

            Pendant les années 80, l'entreprise de négoce de café de Bilbeisi a vendu des milliers de tonnes de café en grains d'Amérique Centrale à des importateurs Américains. Devant la propriété de Bilbeisi, évaluée à 1,8 million de dollars (dix millions de francs), étaient stationnées ses voitures : une Mercedes, une Porsche et une Rolls-Royce. L'erreur de Bilbeisi a pourtant été d'essayer de jouer au plus fort avec le Lloyds de Londres. Quand les prix du café ont brutalement chuté en 1986, laissant les transac­tions de Bilbeisi exposées, il a immédiatement transféré le dossier aux assu­reurs en leur réclamant 6 millions de dollars pour le vol (non prouvé) d'un vase précieux et pour des pertes commerciales sur un expédition de café. Les assureurs ont refusé de payer et Bilbeisi les a alors poursuivi incitant, par le fait même, la compagnie Lloyds à lancer une enquête approfondie qui va déboucher sur la BCCI. En mai 1991, un grand jury enquête sur Munther Bilbeisi. Une cour de Floride lance un mandat d'arrestation contre lui pour défaut de paiement de ses impôts. Le sort de Bilbeisi et celui de la BCCI ne sont pas liés par hasard : Bilbeisi est précisément le genre de client/associé qu'elle recherche pour étendre ses opérations.

            Contrebandes de produits et trafic d'armes sont intimement liées. Ainsi, en décembre 1990, le Lloyds de Londres décide de poursuite Bilbeisi et la BCCI, pour contrebande de café, transactions illégales d'armes, viola­tions douanières, blanchiment d'argent, paiements de pots-de-vin et "kick­backs", c'est-à-dire des sommes versées à un intermédiaire qui aide une autre personne à faire un profit illégal. A cette poursuite s'est associé le grand jury d'enquête de l'IRS (Internal Revenue Service, le fisc américain) que Bilbeisi a également fraudé. La contrebande a pu commencer grâce à des pots-de-vin versés à des producteurs de café du Guatemala, du Hondu­ras et d'El Salvador pour obtenir des livraisons de café non assujetties aux accords tarifaires. Le café, disponible à un prix très bas, était apparemment destiné à la consommation domestique ou à l'exportation vers des pays qui n'ont pas de contingents ni de barrières tarifaires. Pour faciliter la contre­bande en Amérique Centrale, la BCCI finance alors par des lettres de crédit tous les agents de Bilbeisi, paie des pots-de-vin aux transporteurs, aux of­ficiers des postes douaniers routiers et maritimes. L'étiquette indique que le café doit être livré en Jordanie ou en Syrie mais, en réalité, il est détourné vers Miami ou la Nouvelle-Orléans, où il est secrètement entreposé. Les agent de transport maritime ont perçu 4,5 millions de dollars de pots-de-vin de Bilbeisi contre l'établissement de faux manifestes de chargement pour duper les douaniers américains. Grâce à de faux prêts et transferts opérés par la BCCI, les pots-de-vin étaient déposés dans des comptes secrets à Londres et échappaient ainsi au contrôle des autorités américaines. Les opérations de Bilbeisi s'étendent également à des entreprises américaines complices. Le grand jury a interrogé Arthur Berman, président de deux compagnies de négoce de café - Chase & Sanborn en 1981-84 et Chock Full o'Nuts en 1984-85. La poursuite judiciaire du Lloyds mentionne que Ber­man savait que le café était importé en contrebande, car il avait accepté de substantielles commissions de Bilbeisi et de Coffee Inc. pour faciliter les ventes de ce café irrégulièrement importé aux compagnies qu'il dirigeait, Chase & Sanborn puis Chock Full o'Nuts. De fait, les comptes de la com­pagnie Bilbeisi prouvent que 160.000 dollars en argent liquide et en chèques ont été versés à Berman. Dans une déposition de 1988, Berman nie que les paiements soient des commissions illégales, affirmant qu'il s'agissait de "prêts" destinés à l'entretien d'une maîtresse et au remboursement de dettes de jeu. Les enquêteurs du Lloyds ont pu aussi détailler le rôle de Bil­beisi en tant que marchand d'armes. Dans une transaction, Bilbeisi propose au Guatemala des avions de chasse jordaniens et des hélicoptères, fabriqués aux Etats-Unis. De fait, trois hélicoptères sont livrés à des prix anormale­ment élevés et une partie de la transaction est payée à de hauts fonction­naires guatémaltèques ainsi qu'au frère de l'ex-président Vinicio Cerezo. La BCCI accepte gentiment de financer cette transaction pour une commis­sion de 400.000 dollars. Lorsque l'empire de la BCCI s'effondrera, le Guatemala poursuivra Bilbeisi pour activités criminelles, cependant que la Jordanie demandera son extradition.

 

        Une respectabilité mal vérifiée

            Des experts financiers accusent la Banque d'Angleterre et la firme comptable Price Waterhouse, qui vérifie les comptes de la BCCI depuis 1985, de ne pas avoir mis en garde les clients contre des malversations éventuelles. La firme d'audit et de commissariat aux comptes nie avoir oc­culté les opérations irrégulières de la BCCI faites pendant toutes ces années. Comme le dit le Financial Times, il s'agit de "chiens de garde qui n'ont pas aboyé" ("Watchdogs who did not bark"). [23] En 1984, la Banque d'Angle­terre faisait obstacle aux demandes de la BCCI d'obtenir une licence ban­caire complète, ne recevant jusque là que le statut de collecteur de dépôts. En fait la Banque d'Angleterre, consciente déjà des faiblesses de la BCCI, n'accordera jamais à celle-ci le statut de banque à part entière. Un des élé­ments qui inquiète la Banque d'Angleterre est l'absence de véritable base nationale d'origine de la BCCI. Pour autant, pas au point de vraiment contrôler ses opérations. Comme d'ailleurs les autorités bancaires de plus de soixante pays qui laissent la BCCI établir filiales ou succursales. Seuls trois pays refusent très clairement toute implantation à la BCCI : l'Arabie Saoudite, l'Australie et le Portugal.

            En 1985, à la suite de la grave crise de trésorerie occasionnée à la BCCI par les spéculations malheureuses d'Akbar et de son équipe sur le marché des changes, Price Waterhouse ne réussit pas à détecter de ma­noeuvres malhonnêtes, simplement des erreurs de gestion. Par la suite la banque d'Angleterre accepte le transfert de la trésorerie de la BCCI de Londres à Abu-Dhabi. A cette époque la BCCI a deux compagnies d'audit et de révision de ses comptes : Ernst & Young et Price-Waterhouse. Dès 1986, Ernst & Young, auditeur de la holding BCCI, écrit officiellement à Abedi pour signaler un manque de systèmes de contrôle au sein de la banque et dénoncer les pouvoirs exagérés de certains directeurs. Jusqu'en 1987, Ernst & Young audite la partie luxembourgeoise du groupe BCCI et Price-Waterhouse la partie des îles Caymans. Devant les problèmes mani­festes rencontrés lors des audits, Ernst & Young avise Abedi en 1986, qu'ils n'acceptent de continuer à auditer les comptes de la BCCI que sous réserve de contrôler l'ensemble des opérations. Ce qui évidemment leur aurait permis de mettre à jour les fraudes. Cela permet à Price-Waterhouse de devenir le seul auditeur du groupe BCCI, et de toucher 4,7 millions de dollars d'honoraires pour 1988. Price-Waterhouse n'ignore pas que la BCCI a quelques problèmes : en 1987, les autorités monétaires de huit pays importants on décidé de former un comité de surveillance des activités de la BCCI; en 1988 la BCCI est poursuivie par un tribunal de Floride pour blanchiment d'argent. C'est durant l'année 1989 que Price-Waterhouse va progressivement durcir sa position, reprochant au directeur général de la BCCI, Naqvi, de ne pas coopérer pour clarifier la situation comptable. En février 1990, Chris Cowan, un partenaire de la firme d'audit, avise Naqvi qu'il ne certifiera pas les comptes de 1989, si des réponses ne sont appor­tées à un ensemble de questions. C'est à peu près à cette époque que Price-Waterhouse a commencé à vraiment pouvoir détailler ce qui se passait réellement entre Londres, Luxembourg et les Iles Caymans. Ils alertent le responsable financier de la banque Masihur Rahman et le directeur général Swaleh Naqvi. Ceux-ci proposent de mettre sur pied une équipe pour ré­pondre aux interrogations de Price-Waterhouse. Finalement Price-Wate­rhouse écrit une note qui résume leurs interrogations, mentionnant des pratiques contestables telles que l'absence d'informations sur les emprun­teurs, la présentation des prêts au comité de crédit de la banque après que les prêts aient été accordés, ou autres. Après que l'équipe BCCI n'ait ap­porté finalement aucune information réelle au cabinet d'audit, et donc de difficiles débats au sein de Price-Waterhouse, les auditeurs décident de pas­ser pour environ 230 millions de livres de provisions et de faire un rapport au conseil d'administration ne mentionnant que des transactions "trom­peuses" mais pas de fraudes caractérisées. Néanmoins quelques semaines après, Price-Waterhouse prend discrètement contact avec la Banque d'An­gleterre pour expliquer ses craintes sur l'état de dégradation des finances de la BCCI. La Banque estime qu'il s'agit là finalement d'un problème isolé et ne prend pas la décision de fermer la banque. De fait, à la fin avril, le Cheikh Zayed propose 2,2 milliards de dollars pour renflouer la banque. Les autorités monétaires poussent un soupir de soulagement. Une partie de l'accord porte sur le transfert de la BCCI à Abu-Dhabi. Elle y installera désormais son siège. Un jet privé embarque donc l'ensemble des dossiers compromettants pour les transférer à Abu-Dhabi. Tout semble aller pour le mieux. Pourtant il ne s'écoulera que quatorze mois avant que la BCCI ne soit définitivement fermée.

            Le scandale de la BCCI ne doit pas pour autant laisser penser qu'il est le seul, révélant un relatif embarras des autorités de contrôle bancaire à exercer leur tutelle sans états d'âme. Il existe aussi des faillites bancaires en France, même si elles sont rares. Ainsi la Banque industrielle de Monaco a fait faillite. Elle partageait en partie la même clientèle que la BCCI. En 1989 une autre banque avait fait faillite, la Banque de participations et de placements, qui était dirigée par des financiers libanais. L'économiste libé­ral Guy Sorman figurait parmi les victimes. Il avait considéré que cette faillite résultait d'un défaut de contrôle de la part des autorités de surveil­lance du système bancaire et avait donc porté plainte contre la Banque de France pour défaut de vigilance. [24]

 

        Les victimes

            Les autorités d'Abu Dhabi n'ont pas été mises au courant de la déci­sion de fermeture de la BCCI. C'est la 2 juillet 1991 que le sort de la BCCI est scellé, sans que le souverain d'Abu-Dhabi soit consulté. Les deux prin­cipaux acteurs de la décision sont Brian Quinn, le directeur du contrôle à la Banque d'Angleterre et Pierre Jaans, le responsable de l'Institut Monétaire Luxembourgeois. Dès l'annonce de l'arrêt global des activités de la BCCI, les autorités d'Abu-Dhabi proposent que le cheikh Zayed injecte de nou­veaux fonds pour soutenir la BCCI et préparer la réorganisation de la banque à partir des trois filiales de Londres, Abu Dhabi et Hong Kong. Mais les autorités monétaires restent fermes, et Mazrui, l'envoyé d'Abu-Dhabi, n'a d'autres ressources que de s'en aller. Pendant que les autorités examinent avec attention les filiales de la BCCI à travers le monde, elles es­saient de mesurer les pertes des déposants. La presse pakistanaise men­tionne ainsi que le pays est en état de panique et que tous les déposants veulent retirer leurs dépôts. Un autre journal ajoute que les contrebandiers et les barons de la drogue essayent avec acharnement de ressaisir leurs comptes "offshore". Au Nigeria et au Botswana, les fonctionnaires sont in­quiets et se demandent si les dépôts effectués par la banque centrale à la BCCI seront perdus. Au Bangladesh, 40 000 clients menacent même de faire une grève de la faim si leurs dépôts ne leur sont pas restitués immé­diatement. [25] Outre-Manche, nombre de municipalités britanniques, res­ponsables des finances de collectivités locales, sont elles aussi clientes de la BCCI. La Communauté des Iles écossaises, par laquelle nous avons com­mencé ce chapitre, estime que les impôts locaux devront être triplés pour faire face à la perte presque complète des 23 millions de livres qu'elle avait déposé à la BCCI. Ils n'ont guère espoir de revoir leurs dépôts, des cen­taines de millions de francs d'impôts dilapidés. En Chine, les autorités, après une période d'hésitation, ont décidé de fermer la succursale de la BCCI dans la zone économique spéciale de Shenzhen, centre principal des programmes d'encouragement pour les entreprises privées. Le gouverne­ment chinois a perdu près de 400 millions de dollars, et beaucoup de ses diplomates, qui recevaient leur salaires par l'intermédiaire de la BCCI, ont eu quelques jours difficiles. Hong Kong a fermé la succursale de la BCCI qui comptait 40 000 clients. Au Botswana, les autorités ont choisi de main­tenir la succursale de la BCCI ouverte et garantissent tous les prêts et dé­pôts dans le but de prévenir une ruée sur les dépôts et des émeutes pu­bliques. Robert Morgenthau, le procureur du district de Manhattan, pour­suit Abedi et son successeur à la tête de la BCCI, Swaleh Naqvi, pour avoir escroqué les déposants de vingt milliards de dollars !

            En Angleterre la situation est quelque peu différente : la BCCI y était aussi une banque de particuliers. La Banque d'Angleterre a gelé plus de 400 millions de dollars de dépôts contenus dans 120 000 comptes détenus par des familles indiennes et pakistanaises et des petites entreprises. Les dé­pôts visés incluent ceux de quelque soixante municipalités qui ont placé en­viron 160 millions de dollars de fonds publics à la BCCI. Les clients de­vront attendre plusieurs mois avant de recevoir ce qui est garanti par la loi : 75% de leur argent, ceci ne pouvant excéder un maximum de 15 000 livres (soit 24 000 dollars). Les 12 000 salariés de la banque sont en chô­mage, et les quelque 120 000 déposants, souvent des petits entrepreneurs d'origine asiatique, ne peuvent ni récupérer leurs dépôts ni utiliser leurs chéquiers ou leurs cartes de crédit. Ils se demandent pourquoi la Banque d'Angleterre et les autorités bancaires ne sont pas intervenues plus tôt. Plus d'un an fut nécessaire après les premières révélations de Price Waterhouse avant de saisir les 25 succursales de la BCCI en Grande-Bretagne. Autre explication possible de ce manque d'empressement des autorités : la Banque d'Angleterre était en négociation avec les autorités d'Abu Dhabi en espé­rant que l'actuel propriétaire de la BCCI, Cheikh Zayed bin Sultan al-Na­hayan, continuerait à soutenir la banque. La Banque d'Angleterre a essayé de persuader Abu Dhabi de sauver la mise des clients de la BCCI. Les bri­tanniques, reconnaissant que le Cheikh n'avait aucune obligation légale de rembourser les clients, tentaient de le convaincre d'agir pour l'honneur. Mais Zayed n'a pas semblé vraiment intéressé. Selon Keith Vaz, parlemen­taire, membre de l'opposition, il est incroyable que la Banque d'Angleterre n'ait pas communiqué avec le Cheikh, leader d'un état ami du Golfe, pour l'informer de ce qui se passait à la BCCI. Le parti d'opposition (Labour) en Grande Bretagne a mis en cause la décision des autorités de fermer soudai­nement vingt cinq succursales de la BCCI à travers le pays. Quant au Pa­nama, il a imploré la Banque d'Angleterre de lui rétrocéder 18 millions de dollars de fonds gouvernementaux que l'ex-dictateur Manuel Noriega avait détourné et dissimulé dans des comptes de la BCCI en Grande Bretagne.

            La BCCI a des clients à Paris également. Néanmoins ils sont peu nombreux, environ deux mille. [26] En octobre 1988, les douanes françaises agissant de concert avec l'Office central pour le répression du trafic illicite de stupéfiants, avaient perquisitionné au siège de la filiale française de la BCCI. Michel Charasse, alors ministre du Budget, s'était félicité que "des documents bancaires particulièrement importants" aient été saisis...  Pour­tant la réaction des autorités, le Comité des établissements de crédit, présidé par le gouverneur de la Banque de France, a été très mesurée. [27] En jan­vier 1991 Les autorités ont interdit à la succursale de la BCCI de recueillir de nouveaux dépôts de résidents. Ainsi les responsables du système bancaire français estiment que, dans les banques contrôlées à partir du Proche-Orient, la répartition du capital "est souvent caractérisée par un éclatement ne répondant plus aux conditions requises pour assurer la stabilité de la gestion et du développement des établissements"...L'Association Française des banques (AFB), représentant l'ensemble de la profession n'a pas pris de mesures particulières et a conservé la BCCI longtemps parmi ses membres. Pourtant, selon son règlement, toutes les candidatures doivent être approu­vées par le conseil. La position de L'AFB serait de refuser de faire jouer les mesures normales de garantie prévues en cas de faillite d'une banque et de renvoyer à l'émirat d'Abu Dhabi la charge de garantir les dépôts. At­tentif aux comparaisons avec ce qui se passe dans d'autres pays où était implantée la BCCI, les banquiers français, notent qu'une provision a été versée en Grande-Bretagne au profit des déposants britanniques et jugent donc qu'il est prématuré de faire fonctionner le mécanisme de garantie (indemnisation à 100% des dépôts en francs à concurrence de 400 000 francs). Les non-résidents et la clientèle disposant de comptes en devises ne toucheront rien.

 

        Une affaire (presque) sans suites...

            À la fin de l'année 1991, se dessine un compromis. Les liquidateurs de la branche américaine de la banque l'ont amenée à plaider coupable de fraudes et de blanchiment d'argent. Ils ont accepté de rembourser prati­quement chaque cent des 550 millions de dollars d'actifs de la banque aux Etats-Unis. Cela a suivi quatre mois d'âpres négociations entre les autorités monétaires des trois principaux pays où la BCCI était implantée : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Luxembourg. Sur les 22 milliards de dollars de dépôts que la banque était censé avoir, les auditeurs n'ont retrouvé que trois milliards ! La moitié des sommes récupérées ont été attribuées à une caisse de compensation pour les victimes, au plan mondial. L'autre moitié est destinée à renflouer les institutions financières que la BCCI contrôlait secrètement. Naturellement il faudrait beaucoup plus d'argent pour réelle­ment indemniser les victimes. De ce fait les autorités cherchent un garant en dernier ressort. Et l'on se tourne toujours vers le même : Zayed. Les autorités monétaires et les liquidateurs essaient de le convaincre de donner quelques milliards de dollars pour améliorer l'indemnisation des victimes, qui pourrait passer ainsi de 10% seulement dans les conditions actuelles à 30 ou 40 %. [28] Les Anglais de leur côté ont décidé d'enterrer l'affaire de la BCCI. la firme Touch Rosse, le liquidateur, indique que le cheikh Zayed serait prêt à payer aux déposants 1,2 milliards de dollars de plus que la simple liquidation des maigres actifs de la banque ne leur apporterait. Le cheikh pourrait même porter sa contribution à quatre milliards de dollars, en injectant des fonds nouveaux ou en reprenant à son compte certaines parties du passif de la banque. Touch Rosse espère encore relever le seuil de remboursement des déposants en attaquant en justice certains des tiers impliqués dans l'affaire comme la firme d'audit Price Waterhouse.

La banque est fermée dans la plupart des pays. Mais elle opère toujours au Pakistan et en Suisse, ainsi qu'en Zambie et au Zimbabwe. Dans les autres pays des individus ou des organisations étroitement liées à l'ancienne BCCI rachètent ses succursales. Dans le même temps le procureur Morgenthau continue ses investigations, particulièrement sur Clifford et Altman, et leur implication dans l'affaire FAB/BCCI. Pendant ce temps Abedi continue à vivre au Pakistan, dans sa résidence. Diminué par la maladie, il est dans un fauteuil roulant. Mais il ne craint rien de la justice, américaine ou anglaise, qui ne réussiront pas à obtenir son extradition du Pakistan. La situation est moins agréable pour Clifford et Altman. En effet les Etats-Unis sont le seul pays qui ait décidé des poursuites pénales dans l'affaire BCCI. En 1993, Clark Clifford est un très vieil homme de 86 ans, qui vient de subir une opération du coeur. Il n'est pas poursuivi, à cause de son grand age et de son état de santé. C'est son protégé, Robert Altman qui est engagé dans un procès probablement long de six mois. L'instruction a duré cinq ans; elle a été menée par Robert Morgenthau dans les moindres détails. Altman risque une peine de 32 ans de prison. [29] Au delà d'Altman, que sa famille très in­fluente s'est engagé à bien défendre, ce sont en fait les liens des services se­crets avec la BCCI qui sont sur la sellette. Il est question d'un rapport de 1985 émanant de la C.I.A., qui décrivait déjà en détail les activités crimi­nelles de la banque. Ce rapport avait atterri sur le bureau du secrétaire d'Etat au Trésor, Donald Regan. Il a désormais disparu des archives. La question reste la même, de façon lancinante : comment la BCCI a-t-elle pu mener si longtemps ses opérations douteuses sans problèmes ?

 

        Connivence et ambigüités

            Le cas de la BCCI est typique d'une certaine économie de la corrup­tion. Ce qui facilite l'émergence d'une banque ripoux telle que la BCCI c'est la connivence ambiguë. Connivence entre autorités monétaires et une banque qui rendait des services. Comme on a pu le remarquer à la lecture de ce chapitre, autant les autorités de différents pays importants pouvaient ne pas être au courant des activités frauduleuses de la banque à leurs dé­buts, autant elles étaient informées de la situation depuis plusieurs années déjà lorsque la fermeture de la banque a été décidée au plan mondial. L'ambiguïté résulte en partie des souplesses que réclame parfois la "raison d'Etat". Détenteurs de l'autorité, les Etats n'en sont pas moins parfois obli­gés de recourir à des moyens douteux pour des raisons de haute politique. Il leur faut alors des moyens souples auxquels le commun des mortels n'a pas accès. Que cette frange soit réellement nécessaire ou plutôt simplement perçue comme nécessaire est une autre affaire. L'opinion publique, dans un pays à information très ouverte comme les Etats-Unis désapprouve de telles pratiques, comme le scandale de l'Irangate l'a prouvé. La solution la plus simple serait de contrôler très strictement les dépenses publiques et de pu­nir très sévèrement toute utilisation illégale de fonds publics. Pourtant l'af­faire de la BCCI révèle que ce n'est pas si simple : d'un côté les Etats, dé­fenseurs du droit et de l'autre les personnes et les entreprises soumis aux tentations et y succombant à l'occasion. En fait le réseau de complicité (de connivence) est plus complexe. Tout d'abord les Etats n'ont pas à faire que des opérations "clean" et au nom de la raison d'Etat, on peut facilement se laisser aller à quelques opérations ripoux. Lutter contre la guérilla sandi­niste au Nicaragua, paraît une option tenable pour un grand Etat farouche­ment anticommuniste. Mais cela nécessite des transferts de fonds secrets. La BCCI devient immédiatement un partenaire intéressant, commode et même probablement nécessaire. Ce ne sont en fait pas les Etats (qui sont des enti­tés plutôt complexes, surtout les grands pays industriels développés) mais plutôt certaines de leurs "franges", en particulier les services secrets, qui exécutent certaines missions étiquetées "raison d'Etat" et vont parfois même un peu au-delà, entrant dans ce que nous qualifions au chapitre suivant de "violence légale". Ce serait abusif et naïf de croire que les grands Etats se livrent systématiquement à ce genre de jeu. Il y a beaucoup de zones am­biguës, où l'on ne sait plus très bien qui sert qui et qui sert à quoi ; autre­ment dit probablement chez certains (individuellement) il y a une ivresse du cynisme, du pouvoir facile, procuré par le fait qu'ils servent des des­seins qu'ils ne comprennent pas toujours bien mais qui leur donnent un sentiment de puissance. Il est clair que certains des protagonistes de l'af­faire BCCI ont été en proie à ce sentiment du pouvoir et de l'argent facile. A partir du moment où les systèmes de contrôle sont à la fois éclatés sur plusieurs pays et très largement sous-traités à des organismes privés, ils perdent de leur efficacité. Il ne s'agit pas d'attaquer Price-Waterhouse, mais de dire que ce contrôle s'insère dans un ambiance dominante de res­pect des règles. Les contrôles d'ordre professionnel se font dans le cadre d'entreprises et de banques qui globalement respectent les règles. Autre­ment dit il était hors de l'univers mental des auditeurs de Price que de telles choses aient pu se produire; ce qui ne leur a peut-être pas facilité le travail. Enfin, certaines représentations comme celle d'une banque Islamique com­portent une grande part d'ambiguïté. traditionnellement l'Islam prohibe le prêt à intérêt. Il a toujours été difficile de faire le métier de banquier dans de telles conditions. Les valeurs de l'Islam pénètrent la vie quotidienne. Par exemple le prêt et le taux d'intérêt, sans qu'ils soient impossibles, nécessite des montages complexes. Le riba (intérêt) n' a pas cessé de poser problème pour les différentes écoles juridiques chargées de l'interprétation de l'in­terdit du riba, mentionné à plusieurs reprises dans le Coran. Ainsi des montages financiers spécifiques, permettent d'éviter formellement la per­ception d'une rémunération des prêts sous forme de taux d'intérêt fixe et déterminé. Il s'agit d'associations de partage de risque où l'un est apporteur en industrie et l'autre (le banquier) en finance. On fixe à l'avance la rému­nération du banquier d'une manière qui détourne l'interdit. Ainsi ont été mises au point, conformément à la loi islamique, et sur la base de pratiques anciennes : mudaraba, musharaka, ijara, et murabaha. Ceci conduit ces banques à fonctionner de manière un peu complexe où en fait il y a intérêt sans qu'il y ait vraiment intérêt. Beaucoup de gens ont tellement intégré l'habitude des double discours qu'ils n'arrivent plus à savoir clairement où ils en sont. C'est probablement une des ambiguïtés majeures dans le cas de la BCCI : banque islamique elle était censée suivre des principes stricts, fi­nancer des opérations honnêtes et aider les croyants à développer des activi­tés économiques honnêtes. Une banque qui ne pratique pas le Riba bénéfi­ciait d'une image très favorable auprès des croyants surtout s'il s'agissait d'y déposer la Zakaat, l'équivalent du denier du culte. Et de fait on trouve de très nombreux croyants irréprochables qui ont fait confiance à la BCCI pour y déposer leurs fonds, y compris le Cheikh Zayed. L'ambiguïté était qu'une image positive était exploitée par ceux qui avaient en fait rompu les amarres avec une moralité de base qui est commune à toutes les grandes religions.

            L'impression existe parfois de se trouver dans ces zones de conni­vence ambiguës, avant que tout ne se termine assez mal, parfois. Il y a donc nécessité de réfléchir, pour chaque individu impliqué, à la nature de son engagement et aux caractéristiques de ses actions. Le but du prochain cha­pitre est donc de proposer un cadre de réflexion qui fixe des points de re­père pour évaluer les actions sur deux axes : leur légalité et leur légitimité.



[1]     Philippon Thierry & Poujol Véronique, “La BCCI fair naufrage en eaux troubles”, Libération, page 7, 8 juillet 1991.

[2]     Financial Times du 9 novembre 1991

[3]     Greenwald John, “Taken for a Royal Ride”, Time, pp. 32-34, 22 juillet 1991.

[4]     Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “A trail of coffee and cash” Time, page 38, 24 juin 1991.

[5]     Financial Times du 14 novembre 1991.

[6]     Greenwald John, “Taken for a Royal Ride”, Time, pp. 32-34, 22 juillet 1991.

[7]     Greenwald John, "The Brave ones begin to sing", Time, page 33-34, 19 août 1991.

[8]     Financial Times du vendredi 15 novembre 1991, page 8; et : Greenwald John, “The braves ones begin to sing”, Time, pp. 33-34, 19 août 1991.

[9]     Behar, Richard, “Too much flak downs a flack”, Time, pp. 48, 7 octobre 1991.

[10]    Le Federal Reserve Board, la banque centrale américaine, que nous appelons dans la suite de ce texte la plupart du temps "la réserve fédérale".

[11]    Financial Times du 12 novembre 1991.

[12] Yang Catherine, McNamee Mike & Smart Tim, “There are troubled banks, and then there's First American”, Business Week, pp. 25, 12 août 1991.

[13] Catherine Yang & Mike McNamee, "There are troubled banks and there's first American", Business Week, 12 Août 1991, page 25.

[14]    Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “Gilt by association”, Time, page 46, 7 octobre 1991.

[15] Financial Times du 12 novembre 1991.

[16] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “Not just a bank”, Time, page 50, 2 septembre 1991

[17] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., “Not just a bank”, Time, page 50, 2 septembre 1991

[18] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., "The dirtiest bank of all", Time, pp 28-33, 29 juillet 1991;

[19] Cf le réseau de connexions internationales de la BCCI présenté dans Beaty & Gwynne, "The dirtiest bank of all", Time, pp. 28-33, 29 juillet 1991; ainsi que dans Waldman Steven, Mabry Marcus, Bingham Clara & Levinson Marc, "The mentor and the protégé", Newsweek, pp. 22-23, 23 septembre 1991, qui présente les connexions alléguées et prouvées.

[20]    Beaufils, Vincent, "Le dictateur dans la seringue", L'Express, pp. 42-44, 13 septembre 1991.

[21]    Greenwald John, “Cashing in on blue chips”, Time, 12 août 1991.

[22]    Greenwald John, “Feeling the heat”, Time, pp. 32-34, 5 août 1991.

[23] Financial Times du 15 novembre 1991..

[24] Vernot, Alain, "BCCI : les mécomptes français", L'Express, pp. 27, 16 août 1991.

[25] Bogaty, Thierry, “La banque mondiale de l'arnaque” L'Express, pp. 30-32, 2 août 1991.

[26] Guihannec Yves, “Banques : à qui faire confiance ?” Le Point,  pp. 36, 27 juillet 1991.

[27] Vernot Alain, “BCCI : les mécomptes français”, L'Express, pp. 27, 16 août 1991.

[28] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., "Is that all there is", Time, pp 51, 30 décembre 1991.

[29] Beaty Jonathan & Gwynne S.C., "BCCI: The trial", Time, pp 46-47, 12 avril 1993.