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G. Verna |
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Gérard Verna :
ÉTHIQUE
RÉACTIVE OU PROACTIVE :
LES VICTIMES ET LES BARBARES
Article
publié par la revue Éthique des affaires, vol.1,
no 5, octobre 1996
Pendant des siècles le mot "éthique" a pratiquement eu
le même sens que le mot "morale". Puis les deux notions se sont
peu à peu éloignées l'une de l'autre. "Deux
termes philosophiques définissent avec précision les
usages non philosophiques et contemporains des deux concepts : la
morale est un "impératif catégorique"; l'éthique
est un "impératif hypothétique". Ou l'action est
déterminée par un impératif inconditionné
qui s'impose de façon catégorique : la conscience agit
alors par devoir. Il s'agit de morale. Ou l'action est
déterminée par une hypothèse qui lui impose un
comportement, ce qu'on pourrait aussi appeler un impératif de
prudence. Il s'agit maintenant d'éthique. [...]
André Comte-Sponville exprime bien cette différence :
"La morale commande, l'éthique recommande"" (Etchegoyen, 1991)
La quasi disparition du discours moral a aujourd'hui laissé le
champ libre à l'éthique. Mais celle-ci a des
composantes variables selon les cultures, voire même selon les
personnes et sa définition précise poserait
certainement problème. De la même façon,
l'adjectif "éthique" comporte presque inévitablement
une connotation de jugement qui rend son emploi extrêmement
difficile ou, pour le moins, très individuel. Il faut donc
aborder l'éthique d'une autre façon.
L'éthique des affaires et des relations économiques
L'éthique des affaires et des relations économiques se traduit par un ensemble de contraintes (ce qu'il ne faudrait pas faire) et de fortes suggestions (ce qu'il faudrait faire). Pour reprendre une sémantique nord-américaine, il y a, dans un cadre socioculturel donné, une éthique réactive ou défensive qui vise surtout à éliminer des attitudes discutables ou condamnables et une éthique proactive qui tente de créer de nouvelles attitudes plus conformes à ce qui est souhaitable.
S'agissant d'éthique réactive ou défensive, la contrainte principale, bien que minimum, que nous proposons d'appliquer à l'ensemble des règles de conduite de l'activité économique est que celle-ci ne fasse que des victimes consentantes et le moins possible de victimes innocentes. Ceci semble plus ou moins compatible avec la plupart des cultures de notre planète, où la notion de victime est encore une notion objective. [2]
Par contre, dans le domaine de l'éthique proactive, la définition de ce qu'une activité économique doit être ou doit faire pour être le plus éthique possible, varie considérablement selon les pays et l'environnement socioculturel. Nous verrons toute les difficultés et les dangers que cela représente, les risques de "discrimination positive" (affirmative action) et les possibilités de dénonciation des nouveaux barbares, c'est-à-dire tous ceux qui ne respectent pas les nouvelles règles. Voyons plus en détail ces deux dimension de la relation entre l'éthique et l'économie.
L'éthique "réactive ou défensive" et la notion de victime.
Comme
nous l'avons défini, l'éthique réactive est
celle qui vise à interdire certains comportements et notre
proposition est qu'elle vise fondamentalement à empêcher
qu'une action économique fasse des victimes. Mais, s'agissant
de victimes, il faut d'abord distinguer la victime consentante de la
victime innocente.
Ainsi, l'entreprise qui tente de
conquérir un marché et finalement échoue, car la
concurrence s'est vivement défendue en utilisant tous les
moyens légaux et légitimes disponibles, va
évidemment subir les conséquences, parfois très
graves, de cet échec. Mais elle sera une victime consentante
car elle connaissait les règles du jeu et elle a pris des
risques connus et acceptés. Par contre, le consommateur
empoisonné, après avoir mangé un poisson en
conserve qui se révèle impropre à la
consommation du fait du manque de soins et de contrôles dans sa
préparation, est la victime innocente d'un comportement
d'entreprise non éthique.
Cette première définition se
révèle rapidement insuffisante et souligne du
même coup toute l'étendue du champ que peut concerner
nos préoccupations éthiques, même réduites
aux considérations fort pragmatiques que nous avons
proposé. En effet, la notion de victime innocente est
relativement bien définie puisqu'il s'agit de quelqu'un
victime d'une action ou décision dans laquelle il n'a eu
strictement aucune influence. Par contre, la notion de victime
consentante est beaucoup plus discutable. Dans notre exemple
précédent, nous avons considéré une
entreprise. Nous aurions pu dire aussi bien "entrepreneur". Mais
qu'en est-il du personnel de cette entreprise. Jusqu'où est-il
automatiquement consentant ? Si la tentative ratée de
pénétration d'un marché se traduit par des
suppressions d'emploi, il n'est absolument pas certain que les
personnes concernées seront "consentantes" à être
licenciées. Plus ces personnes seront loin des centres de
décision de l'entreprise et moins elles se sentiront
impliqués dans les décisions prises et donc dans leurs
conséquences. Selon l'environnement socioculturel, cette
situation peut prendre des aspects extrêmement variés.
À un bout nous avons les États-Unis où chaque
citoyen accepte clairement des règles du jeu
ultra-libérales et les risques associés. Au centre, les
Européens et leurs États-Providence acceptent
l'idée de perdre son emploi mais sous de nombreuses conditions
et avec tout un dispositif d'aide. Le fait que les Allemands
pratiquent une forme de cogestion impliquant les syndicats
atténuent des conflits que les syndicats des pays latins
auraient plutôt tendance à aggraver. À l'autre
bout enfin, il y a le Japon où, jusqu'à il y a peu de
temps, on ne licenciait pratiquement jamais. La notion de victime
consentante "par procuration" aura donc un sens très
différent selon l'endroit où l'on se place.
Notons
ensuite que la complexité de certains environnement rend
difficile la détermination des victimes. Qui est victime de
qui quand, dans un pays donné, une entreprise ne peut obtenir
d'accord avec ses syndicats pour moderniser sa production, au prix de
quelques sacrifices sur les salaires et sur l'emploi, et se trouve
ensuite incapable d'affronter la concurrence extérieure avec,
de surcroît un gouvernement qui, en même temps, augmente
ses prélèvements, ouvre ses frontières et impose
un niveau relativement élevé de salaire minimum ? La
multiplicité accrue des rôles sociaux qui fait de chacun
d'entre nous à la fois un producteur et un consommateur, un
acheteur et un vendeur, ne simplifie pas non plus les choses. Qui est
victime de qui quand le pompiste au chômage va acheter son
essence dans la station libre service d'une grande surface pour la
payer quelques centimes de moins au litre ou quand l'ouvrière
textile smicarde achète des vêtements importés
à bas prix du Sud-Est asiatique ?
La complexité d'autres situations peut,
au contraire, rendre difficile la détermination des coupables.
Prenons le cas, bien connu mais toujours riche d'enseignements, de la
catastrophe de l'usine chimique construite par Union Carbide (UCC)
à Bhopal, aux Indes, où, dans la nuit du 2 au 3
décembre 1984, un dégagement accidentel de gaz toxiques
fera au moins trois cent soixante deux mille cinq cent quarante
(362.540) victimes innocentes. [3]
Des années après, le partage des responsabilités
et l'indemnisation des victimes n'est toujours pas
réglé entre UCC, sa filiale indienne UCIL et les
différentes autorités locales indiennes. De très
nombreuses questions se posent que Usunier et Verna (1994)
résument ainsi :
"Le rôle et le comportement des dirigeants de Union Carbide :
Les dirigeants d'UCC ont-ils accepté que des économies soient faites sur les systèmes de sécurité lors de la construction de l'usine et, si oui, pourquoi ? [...] Comment les différents responsables d'UCC n'ont-ils pas vu que l'usine de Bhopal courrait droit à des ennuis très sérieux sinon à la catastrophe puisque dès le départ rien n'a jamais fonctionné correctement dans une installation potentiellement meurtrière? [...] Pourquoi UCC n'a-t-elle pas maintenu sa décision initiale de se retirer du projet de Bhopal lorsque l'installation est devenue déficitaire et a finalement collaboré à un plan de redressement financier dont les graves conséquences sur la sécurité auraient du être manifestes pour n'importe quel gestionnaire averti d'une usine chimique de ce type ? [...] Comment les responsables d'UCC ont-ils pu se retrouver dans une telle situation de délabrement technique et de laisser-aller dans la gestion ? [...] Pourquoi les dirigeants d'UCC ont-ils d'abord menti ou dit des choses fausses dans leurs premières déclarations en prétendant que l'usine de Bhopal comportait les mêmes précautions que dans celle de Institute (Virginie), alors que tout démontrait le contraire ? [...]
Le rôle et l'attitude des responsables indiens :
Les responsables d'UCIL et les dirigeants de l'usine étaient-ils vraiment conscients des dangers potentiels d'une usine de ce type ? [...] Les responsables politiques locaux étaient-ils eux aussi conscients des dangers ? [...] Il était ainsi impossible d'accéder rapidement aux installations par manque de grandes voies d'accès, et tout aussi impossible d'évacuer rapidement la population en cas de danger. Celle-ci ne disposait d'aucune information sur les dispositions à prendre en cas d'accident [...] Même les médecins du cru ignoraient tout des dangers du produit fabriqué à leur porte. Ils ne savaient rien de la façon de traiter ses effets. [...]
Le système réglementaire et légal indien :
L'arsenal réglementaire indien était-il suffisant pour garder sous contrôle ce type d'installation et, si oui, a-t-il été appliqué sans défaillances ni passe-droits ? [...] Comment se fait-il que, dans l'usine, des emplois qui exigeaient une formation universitaire et de l'expérience aient été déclassés au début des années 1980 pour que l'on exige plus que des personnes ayant un niveau secondaire avec peu ou pas d'expérience professionnelle ? Pourquoi a-t-on supprimé plusieurs programmes de formation du personnel ? Comment pensait-on pouvoir maintenir le même niveau de qualité et de sécurité en baissant l'effectif global de 1500 à 950 employés et en divisant par deux l'effectif des opérateurs de garde (soit de douze à six) ? Pourquoi le gouvernement indien a-t-il refusé, à partir de 1982, que des techniciens américains poursuivent les programmes de formation professionnelle qui étaient prévus ?"
Après
cette distinction entre victimes innocentes et consentantes, il faut
considérer une autre subdivision : victimes directes et
victimes indirectes. La notion de victime indirecte découle du
nouveau concept de "stakeholder", mot intraduisible dans les langues
latines qui n'ont pas le génie créatif, ou
réducteur, des langues anglo-saxonnes. Les stakeholders d'une
entreprise sont tous ceux, personnes, groupes ou organisations qui,
directement ou indirectement, ont quelque chose à voir avec
cette entreprise. [4]
Ce concept est étroitement lié à celui de
responsabilité sociale de l'entreprise puisque cette
responsabilité consiste précisément à se
soucier de tous ces stakeholders et non plus seulement des
actionnaires. Nous voila loin de l'année 1970 où Milton
Friedman pouvait se permettre d'affirmer : "The social responsability
of Business is to increase its profits". La mode serait plutôt
aujourd'hui aux entreprises "socialement responsables" pour qui le
"business" doit faire le bien de la société.
On voit bien que la notion de victime indirecte
ne peut et ne doit pas être poussée trop loin pour ne
pas tomber dans des excès, comme ceux dont nous reparlerons
plus loin à propos des écobilans par exemple. Car s'il
faut passer au crible de l'analyse chaque décision, chaque
action de l'entreprise pour rechercher l'éventuelle victime
oubliée, nous allons rapidement tomber dans quelque chose de
totalement inacceptable car économiquement absurde. Alors,
jusqu'où devons-nous aller ? Pouvons-nous faire un pari sur la
capacité de décision du responsable d'entreprise
après avoir tout fait pour bien le sensibiliser à ses
responsabilités "élargies" ? Pouvons-nous admettre que
nos décideurs vont développer une culture
éthique spécifique, surtout si de temps à autre
ils se prêtent à quelques séances
"d'autocritique" avec leurs conseillers éthiciens ? Bien du
chemin reste encore à faire avant que ces interrogations
s'imposent comme allant de soi dans les grands forums
économiques et les réunions des principaux conseils
d'administration de la planète. Et il est tout aussi probable
que plus une victime sera cachée et plus elle risque
d'être une victime acceptable ...
Or, précisément, cette notion de
victime indirecte est de plus en plus difficile à manipuler
dans un contexte de mondialisation. Plus les actions d'une entreprise
s'internationalisent et plus s'internationalise aussi la gamme des
victimes potentielles. Sans devoir remonter à l'époque
où chaque communauté vivait en autarcie, nous pouvons
encore facilement nous souvenir de l'époque où une
entreprise pouvait se contenter d'un marché régional.
C'était le temps où les différents produits
consommés avaient encore une nationalité clairement
définie. [5]
La responsabilité sociale d'une entreprise était
beaucoup plus facile à cerner et à contrôler. Nos
sociétés occidentales abondent encore de villes
totalement dédiées à une entreprise qui y a
pratiquement construit toutes les infrastructures. [6]
Les mauvais agissements éventuels de l'entreprise
étaient alors beaucoup plus faciles à voir et à
dénoncer et ce simple fait constituait souvent une dissuasion
suffisante. Par contre, qui va se soucier aujourd'hui, à
Barcelone ou à Limoges, des conséquences des
décisions d'une PME espagnole ou française sur le
personnel qu'elle emploie dans une zone franche industrielle de
l'Océan Indien ? Et qui s'inquiète à Denver,
Colorado, des conditions de travail dans les maquiladoras mexicaines
?
Certes, quelques événements
ponctuels peuvent provoquer une flambée médiatique. On
se souvient de l'affaire du contrat de fourniture de gaz naturel
à la France par l'URSS où il était apparu que la
partie russe du gazoduc serait peut-être construite par des
prisonniers du Goulag. Plus récemment, l'assassinat d'un
enfant-esclave pakistanais de douze ans, Iqbal Masih, a
provoqué l'indignation à propos des conditions dans
lesquelles sont fabriqués certains tapis sans pour autant que
leur vente diminue sensiblement. Le seul exemple réussi vient
d'être l'obligation pour Shell de renoncer à couler une
plate-forme de forage en haute mer sous la pression de Greenpeace.
Mais ce ne sont que des feux de paille ...
L'éthique "proactive" et la notion de barbares.
L'éthique proactive est l'ensemble des pressions qui vont s'exercer sur les organisations pour que dans le cadre de leurs activités économiques elles fassent en même temps la promotion de certaines valeurs que les "éléments moteurs" de la société souhaitent voir progresser. On comprend immédiatement le danger qu'il peut y avoir si les dits éléments moteurs se laissent infiltrer par des minorités actives souhaitant changer la société en profondeur, comme les islamistes dans les pays musulmans ou les adversaires de l`avortement dans les pays qui l'autorisent, etc. Nous ne citerons que quelques exemples ci-après pour souligner la très grande variété des situations possibles et donc démystifier cette idée d'une éthique universelle qui s'étendrait progressivement à toutes les entreprises de la planète. Pas plus qu'elle n'existait autrefois pour la stratégie d'entreprise, il n'existe pas plus aujourd'hui une "one best way" de l'éthique proactive qu'il n'y a un consensus international ou même national ne serait-ce que sur les notions de bien et de mal.
L'Amérique du Nord et le "politiquement correct" ("PC")
Mais la
notion qui apparaît de ci de là, d'une façon
plutôt inquiétante, est celle de "barbare". Cette
évolution, particulièrement sensible dans les pays de
culture majoritairement monochrones (au sens de Hall, 1979)
c'est-à-dire surtout l'Amérique du Nord et l'Europe du
Nord, consiste à considérer qu'une
société et tous ses composants, doivent obligatoirement
évoluer dans une certaine direction et que tous ceux qui ne
l'ont pas compris ou n'ont pas encore entamé leur
évolution personnelle sont des "barbares" qu'il convient de
rééduquer et, si nécessaire de contraindre,
comme l'a récemment proposé publiquement un professeur
de l'Université Simon Frazer, Gloria Sampson (1994). Le mot
lui même a d'ailleurs du succès car en France, Guy
Sorman (1992) l'a utilisé à profit dans le titre de
l'un de ses livres "Le retour des barbares", mais probablement d'une
façon fort spécieuse et très "PC" sous-entendant
que les vrais barbares ne sont peut-être pas ceux que l'on
croit...
La définition du barbare varie largement
d'un pays à un autre. Le problème est que le
contrôle des idées ou des pensées ayant toujours
été problématique (toutes les grandes dictatures
en savent quelque chose), celui-ci doit se faire via les
comportements individuels. L'éthique proactive qui s'impose
ainsi progressivement sur certains campus ou certains bureaux et
ateliers de travail crée peu à peu des attitudes
physiques nouvelles, codifiées, qui risquent fort d'engendrer,
si on n'y prend garde, une stricte censure sociale. C'est ainsi qu'en
Amérique du Nord tout le monde regarde le plafond dans les
ascenseurs car baisser le regard et croiser celui de la personne
d'à coté peut être interprété comme
du harcèlement. C'est ainsi que les foulards de toute sorte,
tchador ou hidjab selon la langue utilisée, sont de plus en
plus utilisées par les femmes musulmanes alors que chacun sait
que cela ne correspond à aucun véritable
précepte religieux.
Dans les
pays anglo-saxons, les entreprises ressentent de plus en plus
fortement l'influence du "politiquement correct" (PC) et de la notion
de responsabilité sociale. Dans le schéma
ci-après, Bucholz (1989) résume l'influence de ces
notions sur une nouvelle définition de l'éthique.
Le summum de la responsabilité sociale
est atteint avec les glaces Ben & Jerry's, une entreprise du
Vermont qui vend chaque jour des millions de glaces dont les
emballages portent des slogans politiques : demande pour que 1% du
budget militaire soit versé à une fondation en faveur
de la paix, message indiquant que pendant le temps nécessaire
pour manger une glace il est né 10 enfants dans la
pauvreté, etc. Le groupement BSR "Business for Social
Responsability" regroupe maintenant des centaines d'entreprises,
très éloignées du slogan imaginé par Ivan
Boesky (aujourd'hui en prison) pendant les années 80 : "La
rapacité est une bonne chose". Sous l'influence de Stanley
Fish, professeur de littérature anglaise à
l'Université de Duke et père spirituel du PC
[7]
un certain nombre de changements sont aujourd'hui quasiment
imposés aux entreprises. (Le Point, 1992) Ainsi les
entreprises doivent pratiquer la discrimination positive pour
rechercher l'intégration des minorités dans leur
personnel (minorités ethniques, personnes handicapées,
homosexuels, femmes - majorité arithmétique
considérée comme une minorité du fait du
caractère historique de son oppression par les hommes -, etc.
"While many companies dawdle, smart ones are betting a diversified
work force will prove vital in the 21est century" (Rice, 1994)

Quand les incitations ne suffisent plus, on
passe alors à l'interdit. Ainsi, le gouvernement socialiste de
l'Ontario avait exclu tout recrutement d'hommes, blancs, anglophones
et sans handicap, jusqu'à ce que les minorités
parviennent à occuper un quota acceptable de places dans la
fonction publique de cette province canadienne. [8]
(Le Devoir, 1993) Dans ce que le philosophe français Luc Ferry
a baptisé la "novlangue" du PC, [9]
cela s'appelle le "principe d'équité en matière
d'emploi". Cela se traduit par des mesures dont, curieusement,
l'éthique commence à être fort discutable, telles
que les Programmes d'accès à l'égalité de
nombreuses universités canadiennes qui, dans leurs
publicités d'offres d'emploi indiquent : "L'Université
XXX entend consacrer la moitié de ses postes à
l'engagement de femmes". Que se passe-t-il quand il n'y a pas de
bonnes candidates ? "De grandes entreprises comme AT&T ou
Motorola ont vu leurs employés masculins blancs si
déstabilisés par le recrutement accru de femmes et de
minorités ethniques, ou par les séances
"d'entraînement à la diversité" qu'elles ont
dû organiser des séminaires pour aider les hommes
à gérer leur anxiété et leur
démontrer que, n on, ils n'ont pas perdu leur position
dominante. Chez AT&T, ce cours s`appelle "White Males : the
label, the dilemna"" (Kauffmann, 1995) [10]
Europe du Nord : L'éco-capitalisme
Certains pays d'Europe du Nord sont, eux, davantage sensibles aux problèmes de sauvegarde de l'environnement et l'éthique des affaires incitera alors les entreprises locales à modifier visiblement leur production et leur comportement en conséquence. C'est ainsi qu'est apparue la notion d'écocapitalisme. C'est Richard Heckert, ancien président de Du Pont de Nemours qui décide d'arrêter en 1988 la production des CFC (Chlorofluorocarbone) avant l'an 2000. Il entraîne dans son sillage le britannique ICI (Imperial Chemical Industries) et le français Atochem. C'est la victoire de John Elkington, qui déclarait en 1987 : "L'avantage stratégique ira aux entreprises capables d'enfourcher le cheval de l'écologie".
Le pays à l'avant-garde est aujourd'hui l'Allemagne où, selon une enquête du ministère fédéral de l'environnement, confirmée par une enquête de Touche Ross à la fin de l'année 1989 (Postel-Vinay, 1991) : 36% des entreprises avaient fait de l'écologie un axe stratégique, aussi bien pour la recherche de la réduction des coûts que pour la recherche de nouveaux marchés. 80 % des chefs d'entreprise allemands pensaient que l'écologie relève du top management. 86% des entreprises avaient ou allaient modifier tout ou partie d'un ou plusieurs produits pour mieux satisfaire aux contraintes de l'environnement. [11] Ce n'est donc pas une surprise si l'organisation Greenpeace, d'origine nord-américaine, est aujourd'hui totalement aux mains des allemands qui en assurent le contrôle effectif et une très grosse part du financement.
France : L'approche cartésienne
La France, toujours victime de son esprit cartésien et de tout ce qu'il a souvent d'excessif, a développé une éthique proactive visant, comme le disait récemment à la radio une "autorité intellectuelle" de ce pays, à renforcer "l'approche intelligente". 12 Elle le fait par exemple en proposant la pratique de l'écobilan, c'est-à-dire du bilan énergétique du cycle de vie complet d'un produit. Véritable casse-tête scientifique, il semble cependant démontrer que les bons sentiments de la préoccupation éthique sont largement renforcés par la rentabilité induite par de telles études. Ainsi celles menées par Usinor-Sacilor (Sollac) sur les contenants métalliques de 33 centilitres ont entraîné des modifications permettant les gains suivants : 30 % de la consommation énergétique, 50 % sur les polluants atmosphériques, 90 % sur les polluants aquatiques et 25 % sur les déchets solides. (Léwino, 1992) Mais elle le fait aussi en développant une éthique de l`efficacité, qui est en fait une éthique de l'ingénieur, visant à offrir une solution techniquement parfaite au moindre desiderata des clients, parfois même avant que ceux-ci ne s'expriment. La conséquence en est une automatisation dont les résultats sont en contradiction avec le premier principe éthique : ne pas faire de victimes innocentes ou inutiles. Car cette automatisation déshumanisée, qu'elle concerne les péages autoroutiers, les transports autonomes en site propre ou l'emballage des produits d'épicerie, est fondamentalement tueuse d'emplois.
Japon : Accords durables et corruption
Le Japon
cultive beaucoup plus l'ambiguïté. Il a longtemps
imposé à ses entreprises une éthique interne
très stricte qui les forçait à maintenir
indéfiniment le lien d'emploi avec leurs employés et
à maintenir de façon très stable les relations
commerciales avec des sous-traitants qui étaient quasiment
intégrés dans l'organisation interne de la production.
Seuls les quatre récentes grandes secousses subies par le pays
(éclatement de la bulle financière en 1990,
récession mondiale depuis 1992, forte hausse du yen par
rapport au dollar depuis 1993 et forte instabilité politique
née des nombreuses affaires de corruption), renforcées
par la récente catastrophe de Kobé ont remis en cause
une obligation que les entreprises ont de plus en plus de mal
à assumer. (Vernholes, 1995) Par contre, dans la guerre
commerciale, la notion d'éthique couramment admise dans les
pays occidentaux "chrétiens" n'est absolument pas de mise au
Japon. Nombreux sont les auteurs qui, au contraire soulignent que
seul gagner compte et que si la corruption le permet, il serait
incorrect de ne pas l'utiliser (Choate, 1990; Ohmae, 1990; Spero,
1990) car ce serait faire passer des considérations
personnelles avant l'intérêt collectif.
Le Japon apparaît ainsi comme l'un des
pays les plus corrompus qui soit, le samouraï n'étant
jamais très loin du yakusa. Usunier et Verna (1994) citent
ainsi le cas de Shin Kanemura, le "faiseur de rois" : "Au Japon, il
ne se passe pas de semaine sans que, depuis quelques années un
nouveau scandale de corruption n'éclate. Shin Kanemaru un des
leaders du parti libéral démocrate, au pouvoir depuis
quarante ans, est impliqué dans un scandale majeur de pots de
vin liés au bâtiment et aux travaux publics. Kanemaru,
âgé aujourd'hui de 78 ans, est un ancien ministre de
l'équipement qui aurait obtenu d'une vingtaine de grandes
compagnies de construction des dessous de table allant à 1
à 3 % du montant des contrats. Il aurait ainsi
accumulé, à titre personnel l'équivalent de 31
millions de dollars en valeurs mobilières, plus 960.000
dollars en or et 391.000 dollars en cash découverts à
son domicile lors d'une perquisition : une véritable fortune
correspondant à environ 190 millions de francs. Dans le
même temps il aurait fraudé le fisc d'au moins 8,8
millions de dollars entre 1987 et 1989. Kanemaru pose un
problème spécifique, car d'autres scandales de pots de
vin avaient déjà atteint le parti libéral
démocrate, mais jamais d'une telle ampleur. Il n'a pas
été facile de coincer Kanemaru, personnage très
puissant, longtemps considéré comme un "faiseur de roi"
dans son parti. En octobre 1992, accusé d'avoir accepté
un dessous de table de quatre millions de dollars d'une compagnie de
transport routier, il n'avait été condamné
qu'à la très modeste amende de 1.670 dollars. Par
contre l'exaspération de l'opinion publique japonaise le
força à démissionner de son siège de
député. Finalement en 1993, deux enquêteurs
opiniâtres poussèrent plus loin et découvrirent
des achats très importants d'obligations au porteur qui
permettaient à Kanemaru de frauder le fisc."
Islam : La châ'aria
Les pays musulmans tentent depuis longtemps de promouvoir une économie, et plus particulièrement une finance islamique. Du fait même de la nature ambiguë de l'Islam, à la fois religion et mode de vie, il n'est pas étonnant que l'éthique s'y confonde avec les prescriptions religieuses. Les fortes incitations à respecter les principes de la châ'aria concernent essentiellement toutes les conséquences de l'interdiction du riba, c'est-à-dire de percevoir un intérêt, fut-il légitime, sur de l`argent prêté. Nous ne pourrons pas trop nous étendre sur ce sujet complexe. Retenons simplement que les nombreuses tentatives qui sont faites pour respecter ces prescriptions, en particulier la création de banques islamiques, rencontrent de très grandes difficultés de mise en oeuvre et éloignent beaucoup ces organisations des marchés internationaux traditionnels.
Dans les rapports entre l'éthique et l'économie, les choses ne vont pas en se simplifiant. Le lecteur aura compris que l'éthique, telle qu'on en parle et qu'on la conçoit de nos jours est sensiblement différente de la morale d'autrefois. Quand Max Weber parlait de l'éthique, il ne faisait que traduire la rigueur de sa morale protestante en règles de conduite pour les affaires. Rien de plus mais cela était beaucoup ! Car il s'agissait alors de se bien conduire tout simplement parce que c'était bien et que ne pas le faire aurait été mal. Aujourd'hui, il semblerait plutôt que l'éthique "recommande" des comportements qui permettront à l'entreprise d'améliorer son image, d'obtenir l'approbation de ses "stakeholders", voire même de donner bonne conscience à ses dirigeants.
Chaque entreprise ou acteur
économique, dans l'environnement socioculturel qui lui est
propre, va se voir de plus en plus imposer une double
nécessité : ne pas faire de victimes et ne pas se
comporter en barbare ! Dans ce vieil antagonisme de l'être et
du paraître, le second a toujours eu l'avantage de la
facilité sur le premier. Il est à craindre qu'il en
soit de même en ce qui concerne l'éthique des affaires.
Il en effet bien plus facile de verser de fortes sommes aux
associations de lutte contre le SIDA, voire même d'embaucher
ostensiblement quelques handicapés, que d'entamer la
réflexion en profondeur, faire en somme "l'éthobilan"
que nécessite le souci de ne pas faire de victimes. C'est donc
curieusement l'approche qui pourrait la plus facilement être
universelle qui s'imposera le plus difficilement.
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Etchegoyen, Alain : La valse des éthiques, Éditions François Bourin, Paris, 1991
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Lewino, Frédéric : "Écobilan : L'explosion", Le Point, Paris, 1992.12.05
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Rice, Faye "How to make diversity pay", Fortune, New-York 1994.08.08
Sampson, Gloria : Barbarism in the Academy, CAUTT Bulletin, Ottawa, 94.10.11
Sorman, Guy : En attendant les barbares, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1992
Spero, Donald : "Patent Protection or Piracy - A CEO Views Japan" Harvard Business Review, set.oct. 1990
Usunier, Jean-Claude & Gérard Verna : La grande triche (Éthique, corruption et affaires internationales), La Découverte, Paris, 1994.11.
Verna, Gérard : "Légitimité : la dimension oubliée" Séminaire doctoral en rhétorique et logique de l'économie, LEREP, Université des sciences sociales, Toulouse, 1994.05
Vernholes, Alain : "L'économie japonaise émerge de quatre chocs successifs", Le Monde, Paris, 1995.04.02
Woodruff, David, Thane Peterson & Lowry Miller : "The greening of Detroit", Business Week, 1991.04.08
Notes explicatives
[2] Il n'en va pas tout à fait de même dans les sociétés judiciarisées à l'extrême, comme aux États-Unis en particulier, où cette notion est chaque jour plus floue pour le plus grand bénéfice des 700000 avocats et de leurs nombreux employés.
[3] Ce chiffre englobe les morts immédiates, les morts ultérieures, et toutes les personnes gravement blessées ou handicapées.
[4] Littéralement : tous ceux qui détiennent (holders) ou font un pari (to stake) sur l'entreprise
[5] C'est-à-dire quand la petite étiquette "Made in ..." avait encore un sens.
[6] Ce ne sont pas les exemples qui manquent : Michelin à Clermont-Ferrand (France), Schneider au Creusot (France), FIAT à Turin (Italie), Phillips à Eindhoven (Pays-Bas), Mercédes à Sindelfingen (Allemagne), Boeing à Seattle et les constructeurs automobiles américains à Detroit (USA). Toyota à Toyota-City (Japon), etc.
[7] qu'il présente d'ailleurs fort complaisamment au cours de très nombreuses conférences publiques chacune payée 10000 dollars
[8] Le gouvernement conservateur fraîchement élu début 1995 semble décider à démanteler de dispositif, tout comme les nouvelles autorités républicaines de Californie, par exemple. Mais il faudra beaucoup de temps avant que cela se fasse vraiment, le temps peut-être que reviennent au pouvoir les anciennes équipes.
[9] Après en avoir été lui-même victime à Montréal où la conférence qu'il devait prononcer à propos du bicentenaire de la "Déclaration des droits de l'Homme" était devenue, à son insu, une commémoration des "Droits de la personne"...
[10] Mâles blancs : l'étiquette, le dilemme
[11] imitées en cela par les fabricants d'automobile de Détroit qui sont en passe de bouleverser la conception de leurs automobiles (Woodruff, Peterson & Miller; 1991)
[12] C'est cette même personne qui a ainsi considéré que lutter contre le chômage en créant des emplois de pompistes était une "insulte à l'intelligence"