Le prix et la valeur : application au négoce international des bois tropicaux africains
plan :
2. Présentation de la "filière bois"
3. La formation du prix de revient
3.1. Le cas des grumes :
4. L'adaptation aux contraintes du marché
4.1 Comparaison avec les prix du marché4.2 Qui forme les prix du marché ?
5. La ntion de développement durable
5.1. L'évolution des idées et des réglementations
Cette étude traite des bois tropicaux, essentiellement africains, et des produits qui en dérivent, de leur production, de leur négoce international et des différentes problématiques qui viennent se greffer à ce qui précède.
Après une présentation de la "filière bois" et de ses différents intervenants, nous présenterons une étude économique classique qui se déroule selon une double démarche. La première consistera à définir les coûts successifs qui s'accumulent depuis la concession d'une exploitation forestière jusqu'à la vente d'un certain volume de bois à son utilisateur final dans un pays étranger. La seconde démarche, un peu moins habituelle, consistera à relativiser la première en montrant qu'en réalité c'est le marché qui fixe les prix finaux et que le calcul des intervenants doit donc se faire à rebours, en recherchant tous les frais qui peuvent et doivent être éliminés pour continuer à faire des profits.
La conclusion est que le négoce international du bois tropical, tout comme celui de bien d'autres matières premières, n'a plus pour vocation principale de vendre du bois mais utilise ce commerce pour réaliser de nombreuses prestations grâce auxquelles des intervenants "tertiaires" vont réaliser des profits, légaux ou non, légitimes ou pas. Nous montrerons ainsi que le prix du bois s'éloigne de plus en plus de sa valeur intrinsèque
De ce fait disparaît peu à peu la notion de rente, longtemps attachée à tout le négoce des produits tropicaux [1] et les "producteurs" directs sont des intervenants toujours plus marginalisés et toujours moins importants dans ce négoce.
2. PRÉSENTATION DE LA "FILIÈRE BOIS"
2.1 La nature des activités :
L'industrie du bois concerne deux grandes sortes de produits : les grumes et les sciages. Les grumes sont des troncs d'arbres, parfois ébranchés ou coupés si ils sont trop longs. Les sciages sont des produits industriels dérivés des grumes et plus ou moins élaborés selon les cas. La nature des activités est variable selon que l'on exporte des grumes ou des sciages. La tendance mondiale est à l'augmentation des exportations de sciages. D'ores et déjà l'Asie n'exporte plus de grumes alors que l'Afrique n'a pas encore les infrastructures nécessaires pour faire de même. En Afrique il y a donc beaucoup de petites exploitations forestières et les grumes sont regroupées chez de grosses entreprises de sciage situées à l'étranger. Par contre, en Asie il y a beaucoup de petites scieries qui regroupent leurs produits chez de gros exportateurs. Ainsi la valeur ajoutée est plus grande en Asie qu'en Afrique.
2.2. Les différents intervenants :
Le tableau 1 indique les principaux intervenants de la filière ainsi que leurs rôles principaux. Bien entendu, il y a de nombreuses exceptions aux profils moyens que nous définissons, mais cette remarque s'appliquera de la même façon à tout le reste de notre étude.
Les véritables producteurs sont l'exploitant forestier et l'industriel ou le transformateur[2] local. Selon le niveau de développement industriel du pays concerné, ce dernier aura une importante plus ou moins grande et une activité plus ou moins diversifiée. En effet, l'activité de l'industriel supose que celui-ci puisse atteindre une taille minimum, dite critique, en dessous de laquelle il ne peut rentabiliser certains équipements modernes à haut rendement. Cette croissance permettant de dépasser la taille critique n'est possible que si le marché local s'y prête car lui seul peut offrir des débouchés à certains sous-produits grâce auxquels la proportion de bois "utile" dans une grume peut passer de 33% à plus de 50%. C'est là qu'apparaît la différence la plus significative entre les pays asiatiques, qui n'exportent pratiquement plus de grumes, et les autres pays qui n'en sont souvent qu'à la première transformation. Cette différence est aggravée par les différences de rentabilité industrielle qui rendent possible des situations invraisemblables telles que, par exemple, le fait que des industriels de Taiwan puissent acheter des grumes en Afrique de l'Ouest, les transporter dans leur île pour les transformer et revenir vendre leur contre-plaqué dans ces mêmes pays d'Afrique de l'Ouest, et ce à des prix compétitifs.
À la fin du tableau, il convient de parler rapidement des différents intervenants périphériques, qui ne prennent pas une part directe à la filière mais peuvent en influencer indirectement le fonctionnement. Il y a d'abord, et comme toujours, les différentes institutions internationales dont les bons et mauvais côtés sont bien connus. Il y a ensuite un certain nombre d'organisations non gouvernementales, le plus souvent situées dans la mouvance écologiste et "spécialistes autoproclamées" de l'exploitation forestière. Leur rôle est important dans la lutte contre la destruction brutale et stupide de certaines forêts, en particulier en Asie ou en Amazonie. Mais il ne faudrait pas qu'elles incitent à croire qu'il en est partout ainsi. Nous verrons au chapitre 5 que la gestion durable est un concept réaliste et rentable et que les propriétaires de grandes exploitation n'ont aucun intérêt à détruire leurs sources de revenus. Notons enfin l'apparition d'un nouveau type d'activité qui vient gruger davantage les bénéfices de la filière : "l'écobusiness", c'est-à-dire des processus de contrôle permettant d'attribuer des labels dont l'utilité et l'efficacité reste à démontrer.

3. LA FORMATION DU PRIX DE REVIENT
3.1. Le cas des grumes :
Le tableau 2 décompose le prix de revient au m3 (CIF[3] port européen) d'une grume de bois tropical africain de valeur moyenne[4], selon trois hypothèses d'éloignement du chantier : 300 km, 600 km et 900 km du port. Il reprend évidemment toutes les opérations accomplies par les différents intervenants présentés dans le tableau 1.
Les principaux coûts, en pourcentage du prix CIF selon nos trois hypothèses, sont :

Commentaires sur ces coûts :
-- L'hypothèse basse de 300 km ne signifie pas qu'il soit impossible de trouver des exploitations à moins de 300 km du port le plus proche, mais que cela est de plus en plus rare car en deçà de cette distance, la trop grande proximité des centres urbains rend très difficile l'exploitation des forêts, qui sont progressivement envahies par les paysans, même quand elles ont résisté au déboisement total.
-- La production représente entre 7 et 9 % du prix de revient. Il s'agit évidemment de prix moyens. L'écart de prix de revient entre une exploitation très bien gérée et une autre mal gérée ne dépasse pas 30%, soit 2 à 2,7% du prix de vente final. Ceci n'incite évidemment pas les exploitants à faire de gros sacrifices pour améliorer leur gestion.
-- La distance de transport, ou de roulage pour reprendre le terme usité, est un élément important du prix de revient puisqu'elle représente, selon les cas de 10 à plus de 25% du prix final et entraîne un écart de 69 $US [5] entre les deux prix extrêmes.

-- Ce sont avant tout les frais commerciaux et de transport maritime qui sont véritablement les constituants du prix. Sur un total moyen de 181 $, on trouve 60 $ de transport maritime, 30 $ de taxes d'exportation, 51 $ de frais portuaires divers et 40 $ de frais commerciaux tout aussi divers, qu'il est instructif de comparer aux 26 $ que coûte l'ensemble des activités permettant de mettre une grume à disposition "en bord de route".
3.2. Le cas des sciagesTableau 3 : la formation du prix d'un sciage de 2ème transformation

Le tableau 3 est établi sur les mêmes bases que le tableau 2, avec les trois mêmes hypothèses. Le coût de la grume rendue usine se déduit du tableau précédent en cumulant le coût rendu bord de route, le chargement et le roulage intermédiaire, soit 38$, auxquels s'ajoutent une taxe moyenne de 10 $ par m3 de grume pour un nouveau total de 48$. Pour en déduire le coût de la matière première d'un sciage, il faut connaître le rendement de la grume, c'est-à-dire le pourcentage de bois utilisable. Celui-ci était jusque là en moyenne de 33% en Afrique, d'où le prix retenu de 145$ par m3 de sciage.
L'introduction d'une valeur ajoutée locale rééquilibre nettement en faveur des producteur locaux la répartition des coûts du sciage par rapport aux grumes. On peut reprendre ainsi les principaux coûts, selon nos trois hypothèses.
Ces variations considérables s'expliquent par le fait que les nombreux intervenants, tant portuaires que maritimes ou commerciaux appliquent les mêmes prix au m3 de marchandise, quelle que soit sa nature. Mais on peut déjà penser que le fait de produire localement aura une plus forte incidence sur la gestion de l'exploitation forestière car, cette fois, un écart de 30% dans les coûts de production aura une répercussion de 6 à 7% sur le prix final, ce qui devient important.

4. L'ADAPTATION AUX CONTRAINTES DU MARCHÉ
Nous savons maintenant comment se forment les prix de revient des grumes et des sciages. Mais sont-ils adaptés aux contraintes du marché ?
4.1 Comparaison avec les prix du marché4.1.1. Le cas des grumes :
Le tableau 4 représente l'évolution du prix des bois ronds de mars 1991 à 1995. Les trois lignes horizontales unies représentent les trois différents prix de revient, soit de haut en bas 191$ pour une distance de 300 km, 221 pour 600 km et 251$ pour 900 km. En principe, il faut que les prix de vente soient au moins supérieur aux prix de revient. Cela n'est cependant pas toujours le cas. Les deux seuls produits qui satisfont toujours à cette contrainte sont le sapelli (carré noir) et le sipo (carré blanc). Le prix d'un produit comme le DRM (Dark Red Meranti) (losange noir), dont le prix connaît de fortes fluctuations, est ainsi passé en dessous de la barre des 251 $ en dec. 91, est remonté, puis a plongé en dessous de la part des 251, puis des 221$ depuis octobre 94 jusqu'à début octobre 1995 Mais il y a pire : l'ayous (losange blanc) était au dessous de la barre des 191$ en mars 1991 et n'a jamais dépassé celle des 221 jusqu'à ce jour. L'okoumé n'est pas dans une meilleure situation.

4.1.2. Le cas des sciages :
Le tableau 5 représente l'évolution des prix du marché pour les sciages. Il montre une situation beaucoup plus inquiétante encore que celle des grumes. Ainsi, le prix d'achat de l'ayous (losange blanc) se maintient entre un minimum de 235 $ en mai 94 et un maximum de 389 $ en sept. 92, lequel est très largement en dessous du prix de revient le plus favorable de 527 $ ! Le sapelli (carré noir) n'a atteint le premier seuil qu'en nov. 93, le troisième en mars 94 pour recommencer à plonger en août 95. Ce n'est que fin 93 que le sipo (carré blanc) et le DRM (losange noir) ont franchement dépassé le troisième seuil de rentabilité.

4.2 Qui forme les prix du marché ?
Face à une situation qui parait économiquement aberrante, il se pose plusieurs questions. La première évidente consiste à savoir qui détermine les prix du marché. Il n'y a pas de réponse tranchée à cette question car le marché n'est pas dirigé par un groupe de décideurs clairement identifiables. Il semble que ce soit un ensemble de facteurs qui fait et défait les prix.
En ce qui concerne les grumes, tout d'abord, il y a incontestablement et classiquement une influence directe de la demande extérieure sur les prix. Mais en l'absence d'un marché à terme dont les fluctuations pourraient donner des indications, comme cela est le cas pour le café, le cacao ou d'autres matières premières, il est peu à peu apparu des points de rencontre qui sont devenus autant de bourses informelles. Il en est ainsi de la terrasse de l'hôtel Méridien de Douala ou d'autres lieux similaires où se rencontrent importateurs, exportateurs, courtiers et autres intermédiaires. Les négociations sont permanentes, facilitées par le développement récent de moyens de communications sophistiqués qui ont, par ailleurs, permis l'harmonisation presque complète des prix fixés dans ces différents endroits. Mais l'offre et la demande ne régissent pas tout car le bois offrent de nombreuses possibilités de substituabilité. Celle-ci s'applique aussi bien aux essences qu'à leur provenance géographique. Elle joue alternativement en faveur du vendeur et de l'acheteur, mais toujours de façon provisoire et limitée car de nombreux usagers finaux ont des exigences très précises sur le produit qu'ils souhaitent utiliser.
En ce qui concerne les sciages, un autre joueur intervient : les organisations professionnelles de producteurs qui commencent à être assez importantes pour imposer des conditions minima. Ceci est surtout vrai en Asie (exemple du contreplaqué d'Indonésie) et tarde à le devenir en Afrique. Mais les intervenants du marché savent jusqu'où ils peuvent aller dans la détermination des prix. Ils en connaissent l'élasticité et en jouent.
4.3. Adéquation de l'offre et de la demandeTableau 6 : Composition du prix d'une grume

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La question suivante est donc de savoir comment les producteurs peuvent satisfaire à des exigences apparemment inacceptables. En d'autres termes, comment peuvent-ils abaisser leurs prix de revient, provisoirement ou définitivement ? Pour tenter de le savoir, il faut étudier la nature des différentes composantes du prix de revient moyen que nous avons établi précédemment. C'est l'objet des tableaux 6 et 6bis qui nous fournissent de nombreuses informations.
Chaque constituant du prix est décomposé par nature de dépenses. Les principales catégories que nous avons retenues sont :

Il y a évidemment de très nombreux moyens d'obtenir de petites économies directes dont l'ensemble finit par être significatif. Ils diffèrent selon la nature de dépense.
- les prestations de services peuvent être sous-traitées à plus bas prix, parfois même à des entreprises informelles avec toutes les incertitudes que cela comporte;
- la fiscalité n'offre guère de possibilités légales de réduction car elle relève du domaine politique dans des pays qui manquent cruellement de ressources. La seule possibilité que peuvent utiliser certaines entreprises marginales est de faire en sorte, par des voies que l'éthique réprouve, que cette fiscalité s'applique à des quantités plus faibles qu'elles ne le sont en réalité.
- les différentes servitudes sont souvent des conséquences de l'esprit de rente qui a longtemps caractérisé l'industrie forestière et qui font croire à de nombreuses personnes que la forêt continue à constiture une source de revenus inépuisable. Nombre de ces servitudes sont discutables, et d'ailleurs de plus en plus discutées.
- les dépenses d'équipement sont souvent les premières touchées, avec des reports d'amortissement ou des réductions de frais de maintenance qui se font souvent au détriment de la sécurité tant publique que du personnel. Chez les petits sous-traitants (les transporteurs en particulier), cela peut se traduire par des comportements de survie qui mettent en péril l'entreprise puisque celle-ci peut aller jusqu'à renoncer à l'entretien minimum du matériel, surcharger les camions, rouler à des vitesses excessives pour l'état des pistes, etc.
- les trois derniers postes sont constitués de coûts directs et sont donc peu compressibles.
Il apparaît donc que les économies possibles sont faibles en ce qui concerne les grumes et que les plus importantes (négociations illégales et sacrifice du matériel) sont exclues par les entreprises importantes, locales ou multinationales. Les gains de productivité possibles ont déjà été réalisés par les grands chantiers. La solution semble donc passer par un renoncement progressif au négoce des grumes pour développer la production locale de sciage qui offre de meilleures opportunités. Il est certain que des décisions politiques locales (surtaxation des grumes, par exemple) pourraient accélérer cette évolution. Mais il est tout aussi certain que le lobby des industriels étrangers, qui ont besoin de ces grumes pour alimenter leurs usines, européennes mais aussi asiatiques, fera tout pour l'empécher.
En effet, l'industrie de transformation bénéficie de deux éléments positifs : le progrès technique et l'augmentation du rendement en sciage. Ainsi, on arrive peu à peu à obtenir des rendements de 50% alors que les calculs présentés le sont sur la base de 33%. Cela représente une économie moyenne de plus de 55 $ par m3 de sciages. Le progrès technique, après les investissements nécessaire, peut permettre un abaissement sensible des coûts de production, soit un autre gain de plusieurs dizaines de dollars.
Il y a également le fait, tant pour les grumes que pour les sciages, que les chantiers éloignés sont pénalisés et que leur production ne peut parfois tout simplement pas être écoulée. Ainsi, les petits chantiers isolés autonomes semblent condamnés car seule une entreprise ayant plusieurs chantiers bien répartis géographiquement peut lutter en déterminant des prix moyens pondérés de l'ensemble de sa production.
Il semble enfin y avoir des entreprises qui semblent structurellement déficitaires et on peut s'interroger sur les raisons de cet état de fait : mauvais choix stratégiques, erreurs dans la gestion quotidienne, difficultés de recrutement de bons chefs d'exploitation ? Le fait est que nombreuses sont les exploitations perdant des sommes considérables et l'entêtement désastreux de dirigeants incompétents ne constitue certainement pas la seule explication. Il y en a une autre, d'une toute autre nature. En effet, si une organisation mafieuse parvient à prendre le contrôle d'une exploitation forestière, puis à en assurer les coûts locaux de fonctionnement grâce à une importation physique d'argent sale, tout le produit de ses ventes sur le marché international constituera de l'argent blanchi. La valeur de la marge bénéficiaire réelle n'a plus alors la même importance puisque l'objectif est d'abord la croissance du chiffre d'affaires qui permet la croissance des montants recyclés !
4.4. Évolution de la demande
Il est intéressant de s'attarder un instant sur l'évolution de la demande mondiale pour voir si certaines tendances se dégagent. Le marché des bois tropicaux occupe une part relativement modeste dans le marché mondial du bois. La plus grande partie des flux de bois tropicaux est orientée vers le Japon dont la demande ne cesse de croître. Ceci est à l'origine de la montée en puissance successive de pays producteurs comme les Philippines, l'Indonésie, la Malaisie, la Papouasie-Nouvelle Guinée. Mais l'Afrique, trop éloignée du bassin du Pacifique, n'a pas profité de cet "appel d'air" et ne peut donc guère compter que sur le seul marché européen. Par ailleurs son moindre développement économique ne lui permet pas de bénéficier d'un marché intérieur aussi actif que celui de ses concurrents, ce qui pénalise son industrie du sciage et la fait privilégier l'exportation de grumes. Mais nous avons bien vu que cela va à contre courant de l'évolution mondiale.
Ainsi la part de l'Afrique ne cesse de diminuer dans le commerce mondial des bois tropicaux. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas d'avenir. Les producteurs asiatiques qui rasent actuellement la Birmanie, la Chine ou Bornéo, commencent à s'inquiéter pour le futur et regardent avec un intérêt grandissant les dernières grandes réserves situées en Afique centrale. Bientôt ils commenceraont à racheter des entreprises. Il faudra alors que la législation soit en place pour préserver les ressources. C'est l'objet du chapitre suivant.
5. LA NOTION DE DÉVELOPPEMENT DURABLE
Les calculs de prix de revient des grumes ou des sciages que nous venons de présenter ne prennent pas en compte l'incidence des mesures découlant de la nouvelle notion de développement durable. Dans le cas particulier de la forêt, il convient de préciser cette notion davantage et de voir quelle est sa réelle influence potentielle.
5.1. L'évolution des idées et des réglementations
Des 1905, selon le botaniste Auguste Chevallier : "il n'est pas exagéré d'affirmer que l'acajou exporté depuis une douzaine d'années (...) représente à peine l'équivalent de ce qui a été abandonné après avoir été abattu en pure perte"
En 1912, le gouverneur Angoulvant déclare devant la chambre de commerce de Grand Bassam, en Côte d'Ivoire : "J'entrevois, pour notre domaine forestier, de grosses entreprises délivrées de l'exploitation des intermédiaires, pourvues de scieries puissantes, exportant toutes les espèces et reconstituant les peuplements au fur et à mesure de leur coupe" [6]
Dans ces deux citations prémonitoires se retrouvent toutes les bases des politiques forestières que l'on envisage de mettre en oeuvre aujourd'hui :
- l'exploitation rationnelle par de grands groupes- l'industrialisation sur place
- la recherche de valeur ajoutée
- la valorisation de toutes les essences commercialisables
- le souci de préserver l'avenir
Mais il faudra cependant attendre encore quelques années avant qu'un consensus opérationnel se dégage entre les différentes parties concernées à l'échelle mondiale. Cependant, il se dégage peu à peu l'idée que l'exploitation contrôlée des bois d'oeuvre est une des voies de protection de la forêt, ce qui assure en même temps le développement économique des pays concernés en y créant des emplois et des recettes en devises.
"Si la forêt devient une valeur économique, elle est automatiquement entretenue". Mais il faut aller au delà de la logique de l'exploitation "minière" traditionnelle en s'imposant davantage de contraintes. C'est pourquoi on estime qu'actuellement un pour cent (1%) seulement des forêts tropicale est géré de façon "durable"
5.2. Les coûts d'aménagement durable
Selon un communiqué de l'OAB (Organisation des Africaine des bois, avril 1994 ), les contraintes principales qu'il faudrait respecter sont :
- la constitution d'un domaine forestier permanent- la réalisation d'inventaires d'aménagement
- l'existence d'un plan d'aménagement
- une démarcation physique de la forêt affectée à des fins de production de celle laissée aux usages traditionnels. Ce dernier point est très important car l'expérience démontre clairement l'impossibilité d'une exploitation rationalisée sous la pression de populations voisines cherchant à résoudre des problèmes impérieux de manque de terres cultivables et de bois de chauffe.
Les coûts associés à ces contraintes sont regroupés dans le tableau 7 qui donne des coûts estimés en $US/ hectare, selon trois hypothèses : 1. favorable, 2. moyenne, 3. défavorable.
Cette estimation, réalisée par un bureau d'études spécialisé belge, Environmental Strategies Europe, date de mai 1995. Les coûts mentionnés ne comprennent pas les dépenses de régénération qui sont encore en cours d'estimation. Le coût d'aménagement des forêts d'Afrique Centrale et de l'Ouest semble donc compris, selon les cas, entre 10 et 40 dollars à l'hectare. Ramené au volume de bois commercialisable, il ne représente qu'une légère augmentation de 1 à 4 dollars au m3 de grume extraite.
Ce coût est infiniment moins élevé que le coût d'installation d'une plantation estimé entre 3000 et 5000 $US en Côte d'Ivoire. Notons également qu'une nouvelle réglementation européenne prévoit des montants forfaitaires d'aide aux aménagements forestiers de 4000 écus/ha., soit environ 5200 $US. L'aménagement des forêts tropicales peut donc être considéré comme "bon marché" quand on le compare, soit aux coût des plantations dans la même région, soit à ce que l'Europe est prête à dépenser pour convertir ses terres agricoles excédentaires en plantations forestières.

Dans le négoce international des bois tropicaux africains, le prix et la valeur apparaissent comme deux notions de plus en plus distinctes, et cette distinction ne joue qu'en faveur des plus forts. C'est la logique de la mondialisation mais c'est aussi une conséquence du sous-développement. Le cas des sciages de bois tropicaux montre la difficulté que rencontre un secteur industriel qui ne peut bénéficier ni de la dynamique de son marché intérieur, ni de celle du marché international. Les lieux de la production sont distincts de ceux de la concurrence. Ceci entraîne une marginalisation des "producteurs", acteurs secondaires dans le processus de commercialisation, et ce d'autant plus que celui-ci comporte un pourcentage toujours plus fort de valeur ajoutée d'origine tertiaire, principalement étrangère.
Paradoxalement, la disparition de l'ancienne rente différentielle a provoqué des changements salutaires dans l'industrie forestière. À cela s'ajoute le fait que la "gestion durable" présente des avantages indéniables sur la création de plantations, en particulier celui du coût et que ses règles devraient donc s'imposer progressivement. Ces deux facteurs combinés peuvent donc laisser espérer une réhabilitation future des forêts et une amélioration sensible de la compétitivité globale de l'industrie forestière.
Cela supposera quelques investissements et ce dernier point soulève un problème inattendu et susceptible de modifier à nouveau les règles du marché : celui du recyclage de l'argent sale. La SFI, à l'échelle mondiale, la BEI à l'échelle européenne ou la CFD en France sont conscientes du problème et commencent à renforcer leur vigilance sur l'origine des fonds qui cherchent à s'investir dans des créations d'entreprises dans le Tiers-Monde. Ce nouveau problème risque fort d'être bientôt à l'ordre du jour, l'industrie forestière n'en étant qu'une toute petite partie.
Roland Finifter,
consultant international, Paris
Gérard Verna,
Département de management, Université Laval,
Québec
"Actes du 10ème congrès forestier mondial", Revue forestière française, Paris, 1991
"Numéro spécial : La forêt", Le Courrier de l'UNESCO, Paris, janvier 1989
Auteur inconnu : Sustainable Forests Management Planning, Royal Veterinary and Agricultural University, Copenhague, 1993
Branegan Jay : "Saving Borneo's Forests", Time, Toronto, 1990.10.15
Buttoud G. : Les bois africains à l'épreuve des marchés, ENGREF, Nancy, 1991
Cans Roger : "Les arbres des forêts grossissent plus vite qu'autrefois", Le Monde, 95.09.22
Catinot R. : Perspective d'aménagement des forêts denses humides, ATIBT, Paris, 1995
Chirac Bruno : Étude stratégique du secteur des bois tropicaux, Mémoire, École supérieure du bois, Paris, 1992
Environmental Strategies Europe : Aménagement forestier durable, enregistrement des forêts et eco-certification, Bruxelles, 1995
FAO : Annuaire des productions forestières, Rome, 1995
Febvre François : Importations et utilisations des bois tropicaux en France' Thèse de doctorat, Université de Montpellier, 1988
Market News Service : Timber Report, centre du commerce international, Genève, 1994
Mémento du forestier, Centre technique des forêts tropicales CFTC, Paris, 1989
Ministère de la Coopération : La compétitivité des bois d'oeuvre africains, Paris, 1993
Postel, Sandra et John C. Ryan : "Réformer l'économie forestière", in Lester Brown : L'état de la planète, Économica, Paris, 1992
Verna, Gérard & Hubert Drouvot : Réaliser des projets dans le Tiers-Monde, Éditions L'Harmattan, Paris, 1993
Verna Gérard : "Croissance ou survie ? Quelle sera l'attitude la plus probable pour une petite entreprise légale du Tiers-Monde ?", Gestion 2000, No 94-4, Louvain, 1994
World Resources Institute : Ressources mondiales 1992-1993 : vers un développement durable, Éditions sciences et culture, Montréal, 1992
notes explicatives
[1] La rente est la différence entre le coût de production (majoré d'une marge bénéficiaire normale) d'une matière première et son prix de vente sur les marchés internationaux. La Côte d'Ivoire a ainsi bénéficié d'une rente lors de ses toutes premières années d'exploitation, quand sa forêt était pratiquement au bord de la mer. Dans un autre domaine, l'Arabie saoudite bénéficie toujours d'une forte rente par rapport aux pays qui exploitent les gisements de pétrole de la Mer du Nord. La rente différentielle correspond donc à une rémunération en excès des facteurs de production (capital et travail) De ce fait, elle induit souvent des comportements préjudiciables qui tendent ensuite à perdurer même si la rente disparaît.
[2] Le mot industriel semble en effet très pompeux pour s'appliquer à certaines petites scieries presque artisanales.
[4] Ce qui exclue des bois de faible valeur comme le fromager ou l'aiele que l'on peut trouver à 200 $ CIF.
[5] soit 60$ x 1,15 pour tenir compte du coefficient de marge brute
[6] Cité par F. Verdeaux, Colloque du GIDIS-CI, Abidjan, novembre 1994