Intelligence économique :
de la gesticulation à la déception

 

Gérard Verna, Université Laval, Québec

&

Nicolas Durst, A.T. Kearney, Paris

 

Plan :

Introduction

1. De la veille technologique à l'intelligence économique

1.1 La veille technologique et l’information

            1.2 De la réactivité à la proactivité

            1.3 La notion d'intelligence économique

2. Un nouveau concept : la "déception économique"

            2.1 Définitions

            2.2 Méthodes et outils

            2.3 Techniques

Conclusion

 

Document de travail no 98.037, Faculté des sciences de l'administration,
 Université Laval, novembre 1998

 

Première présentation en atelier en décembre 1997 à l'université de Lille II

 

Première présentation publique le 30 octobre 1998 au premier colloque d'intelligence économique de l'École supérieure des affaires de Lille, France

 


 

Introduction

Pour définir en termes simples - et désormais obsolètes - ce que l'on appelait la veille technologique, il y a peu de temps encore, relisons l'histoire de Blanche Neige.

En effet, sa belle-mère possédait l'arme absolue en terme d'information : un miroir magique. Ce dernier lui offrait une surveillance continue de sa propre image en l'opposant à la concurrence à travers LA question : " Suis-je toujours la plus belle ? ". On pourrait appliquer cette métaphore aux entreprises, mais il semble que ce soit dépassé. Selon le très influent Michael E. Porter (1986), une entreprise doit constamment se soucier de cinq éléments : ses clients, ses concurrents, les nouveaux venus dans le marché, les produits de substitution et son organisation interne. Manifestement, le miroir, même s’il est en mesure de refléter l'image de son utilisateur et, dans ce cas précis, de juger la concurrence, ne peut le faire qu'au vu des apparences, sans tenir compte d'autres paramètres. C'est sans doute sur ce point précis qu'il convient aujourd'hui de s'attarder.

En effet, le concept de veille technologique[1] a longtemps représenté l'idée d'observation et d'analyse, pour deux ensembles donnés : l'entreprise et son environnement. Cette veille s'exerçait avec une focalisation particulière sur les domaines scientifiques, techniques et technologiques, et rarement au-delà, probablement parce que ces trois domaines étaient ceux de la rationalité et, permettant plus facilement que d'autres l'obtention d'informations "objectives" et de données "mesurables", donnaient à leurs commanditaires une impression d'efficacité qui aurait été plus difficile à obtenir dans d'autres secteurs tout aussi sensibles mais beaucoup plus "flous".

Mais revenons à contre Blanche Neige. Tout comme la méchante reine a échoué dans ses tentatives malveillantes contre elle, pour s'être obstinée à ne considérer qu'une seule forme de danger, la veille technologique traditionnelle se trouve également bien souvent dépassée. Pour ne pas connaître le triste sort de la reine de notre histoire, les entreprises doivent donc se doter de nouveaux outils que nous tenterons de présenter et de conceptualiser ci-après.

Sous l'influence de Porter et dans le contexte incontournable de la mondialisation, la veille technologique s'est progressivement sophistiquée et s'est vue attribuer de nouvelles compétences spécialisées. On trouve désormais des veilles axées exclusivement sur la concurrence, sur l'évolution des sociétés, sur les nouveaux courants en marketing, en pratique commerciale ou en stratégie. Cet élargissement des préoccupations correspond à ce que l'on nomme aujourd'hui l'intelligence économique. Celle-ci sera la toile de fond et l'un des objets de la présente étude. Il conviendra d'en comprendre les rouages, les enjeux tout comme les limites.

Toutefois, pour atteindre cet objectif, notre problématique prendra un chemin détourné : plutôt que de proposer une étude frontale de l'intelligence économique, nous préférerons appréhender cette notion en réfléchissant à l'ensemble des mesures qu'une entreprise peut prendre afin de protéger son information de systèmes d'intelligence économique mis en place par des tiers.

Selon Pierre Lacoste (1995, p. 68), ancien directeur de la DGSE en France : " ... 95% des informations utiles à des entreprises ou à des États sont accessibles et appartiennent au domaine public. C'est-à-dire qu'elles ne demandent pas, pour être collectées, de faire appel à des méthodes clandestines ou illégales. Les informations " protégées ", peut-être de l'ordre de 5% de la collecte potentielle, sont beaucoup plus difficiles à obtenir. ".

Il s'agira donc pour notre étude de définir le concept d'intelligence économique en appuyant sur les mesures défensives qui permettent de protéger efficacement ces 5% d'informations confidentielles mais, également, sur des mesures qui visent à utiliser les 95% restant comme outil de désinformation. Force est de constater que la protection de l'information doit être aussi intense que l'obsession du savoir développée par les entreprises. Ainsi en développant et conceptualisant les contre-mesures que les entreprises mettent en place pour se protéger des différentes veilles, nous créerons le concept de " déception économique ".

La veille technologique s'inscrit dans une démarche éminemment stratégique, puisque la recherche d'information doit déboucher sur une prise de décision. Pour H. Dou (1995), "la méthodologie, les outils qui sont développés, donneront certainement un avantage décisif à ceux qui les utiliseront. A notre avis, la veille technologique  ne peut, à un certain niveau, être dissociée des évolutions socio-techniques de la société. Elle implique une approche globale, caractérisée par un fondement théorique et par des réalisations pratiques, puisqu'elle est directement en prise avec les objectifs des entreprises ". On voit bien ici que l'ensemble de la démarche axée uniquement sur la technique ou la technologique ne peut plus suffire et que les besoins auxquels doit faire face la société d'information et de communication trouvent désormais leur cadre à travers un concept plus large : l'intelligence économique.

 

1. De la veille technologique à l'intelligence économique

Nous allons donc dans un premier temps approfondir la notion de veille technologique et tenterons de comprendre comment cette discipline a émergé pour finalement devenir le quotidien de l’entreprise.

            1.1 La veille technologique et l’information

Si la veille technologique est aujourd'hui devenue une véritable nécessité pour les entreprises, il a toutefois fallu du temps pour que de tels automatismes s'installent parmi les habitudes des gestionnaires contemporains. Afin de comprendre l'évolution et les enjeux de cette réalité, remontons à ces prémices, à la genèse de ce concept.

                        1.1.1 La veille technologique

Chaque année traîne son fardeau de faillites. Il s'agit pour la plupart de conséquences d'une mauvaise gestion, d'un retournement du marché ou bien encore d'un environnement économique morose. Mais, ne s'est-on jamais demandé combien d'entre elles avaient périclité simplement à cause d'une résistance aux changements, d'un manque de vision à moyen ou long terme ou d'une insouciance face aux marchés, aux concurrents ou aux produits de substitution ? Avaient-elles réellement apprécié les causes du succès d'un nouveau concurrent, la menace technologique d'un nouveau procédé ou produit ? S'étaient-elles données les moyens de reconquérir un niveau minimum de compétitivité ?

L'ouverture de plus en plus obligatoire des entreprises vers le monde extérieur ne souffre aucune faiblesse. Bon gré, mal gré, les entreprises doivent s'y soumettre, avec tous les risques que cela comporte. D'ailleurs, la menace sera d'autant plus grande que l'entreprise dispose d'atouts réels : avance technologique, grand savoir-faire, créativité en R&D, etc. Cette menace peut devenir sournoise lorsque ces atouts réels de l'entreprise ne lui servent pas à se protéger. Bien souvent, confiantes en leurs capacités mais surtout trop préoccupées par leur développement à court terme, les entreprises peuvent se retrouver un jour confrontées à une menace incontournable et parfois fatale. Ce fut, par exemple, le cas de l'horlogerie franco-suisse, qui était certes la meilleure, mais qui n'a pas compris l'avènement inéluctable des montres à quartz. Savoir appréhender les changements, les passages d'une ère à une autre sont autant des petits signaux qui constituent les enjeux véritables d'une veille intelligente

                        1.1.2 La stratégie

Il serait toutefois invraisemblable de mettre en place des actions de veille technologique sans qu'une réflexion stratégique n'ait été effectuée auparavant, que ce soit à partir de l'analyse du marché pour déterminer de nouveaux produits, de nouvelles attentes et des améliorations à réaliser, ou encore par une analyse des évolutions technologiques afin de déterminer de nouvelles possibilités de production.

Le schéma suivant (Verna, 1993) est  adapté de Michael E. Porter. Il fait apparaître clairement cinq paramètres stratégiques pour l'entreprise. L'entreprise doit surveiller de manière attentive tout ce qui se passe sur la planète, au niveau de ses fournisseurs, clients et concurrents mais également tous les produits de substitution. Cette vision globale remet en cause la passivité bien souvent trop grande de nombreuses entreprises.

 

 

 

                        1.1.3 L’ère de l’information

L'ensemble des changements techniques, sociaux ou culturels dont nous sommes témoins laissent à penser que ces modifications contemporaines pourraient être profondes.

          L’avènement et les caractéristiques de cette ère.

En effet, l'évolution de nombreux référentiels ainsi que de la pensée économique stigmatisent un véritable changement d'époque. H. Dou (1995) présente à travers les tableaux suivants, les différences existant entre ces deux époques, entre l'ère industrielle et l'ère de l'information à venir. La différence fondamentale, selon lui, réside dans la conception même des ressources de l'entreprise. Depuis la révolution industrielle, on dénombrait essentiellement quatre ressources : les hommes, les machines, les matériaux et le capital. Il faut désormais en ajouter une cinquième : l'information. Ainsi, l'entreprise contemporaine fonctionne désormais par réseaux et se tourne résolument vers les services et le marché. Quatre composantes fondamentales de l'environnement ont également été fortement modifiées ainsi que la manière dont elles sont appréhendées; il s'agit de la technologie, les institutions, les modes de production et l'économie, véritables clefs de voûte de la veille.

 

Ere industrielle

Ere de l’information

Hiérarchique

En réseau

Bureaucratique

Tournée vers le marché

Autocratique

Démocratique

Etablie (dogmes)

Evolutive

Figée

Mobile et flexible

Orientée vers le produit

Orientée service

Concentrée

Spatialement répartie

 

 

 

Ere industrielle

Ere de l’information

Technologie

technologies mécaniques

technologies mécatroniques

 

production de masse

production à la carte

 

pollution induite

recyclage, production de savoir

Institutions

propriété comme fondement

appropriation par les acteurs

 

forte influence des Etats

 

Modes de production

segmentation du marché

globalisation et intégration, mixité

 

concentration des lieux

éclatement et coproduction

Economie

capitalisme

partage de l’information

 

bien-être économique

auto-management

 

planification étatique

développement soutenable

 

 

          L'information, nerf de la guerre, une typologie.

L'information est devenue une véritable arme et les dirigeants doivent désormais la considérer comme telle. L'information devient un actif mis à profit pour le développement de l'entreprise mais aussi pour la gestion de son activité. Ressource clé de l'ère nouvelle, l'information est capable de générer de nouveaux produits, de nouveaux services et de nouvelles orientations. Une question fondamentale intervient pourtant à ce stade de notre réflexion : comment définir l'information ? Il est intéressant de voir comment chaque tentative de réponse est marquée par les différences approches de cette question.

Ainsi les scientifiques et techniciens envisagent généralement l'information en terme de signal et s'interrogent essentiellement en termes de code, de transmission et de réception. Pour les sociologues et les psychologues, l'information, c'est souvent la communication et ils préfèrent l'aborder en termes de cognition, d'interprétation et de signification.  Les politologues, quant à eux, associent souvent l'information et le pouvoir et s'attachent à déterminer sa répartition et sa manipulation. Pour les théoriciens de la gestion de l'information, il convient de distinguer les données, l'information et la connaissance tout en établissant un lien entre valeur de l'information et prise de décision. Finalement, ce sont peut-être les économistes qui semblent avoir éprouvé le plus de difficultés à appréhender cette notion, tant elle diffère des autres ressources classiques. Ainsi, sachant que nous ne pourrons jamais connaître l'ensemble des informations disponibles, que telle donnée ou tel message constituera une information pour une personne et pas pour une autre et qu'il existe des formes d'informations latentes comme la mémoire collective, la culture ou notre propre esprit, la gestion de cette notion va essentiellement dépendre de la perception que l'on s'en fait.

De toutes ses tentatives visant à cadrer la notion d'information, retenons qu'on ne la définit pas seulement en terme de nature et de volume, mais également en terme d'utilisation. Ainsi, nous nous attacherons à déterminer quelles informations trouveront une "bonne" ou une "mauvaise" utilisation pour les entreprises, étant donné que la gestion de l'information est devenue une composante à part entière de leur fonctionnement.

- Propositions d'une typologie des informations

Daniel Rouach (1996, p. 12) distingue  quatre différents types d'information et attribue à chacune d'entre eux, leur part dans la masse totale d'information.

* Les informations de types "texte", qui comptent pour 40%.

* Les informations de type "firme", qui comptent pour 40%.

* Les informations de type "expertise", qui comptent pour 10%.

* Les informations de type "foires et expositions", qui comptent pour 10%.

- Le volume d'information à maîtriser

Le fait de proposer une typologie de l'information clarifie, sans aucun doute, toute recherche, toutefois il faut pas oublier que cet effort doit s'intégrer dans un processus décisionnel au sein de l'entreprise. Henri Dou (1995, p. 45) nous soumet une classification des résultats des recherches en utilisant une analogie avec les services militaires ;

                                                                       STRATEGIQUES, plusieurs milliers                                       Informations                        TACTIQUES, d’une centaine à 2000                                                                         OPERATIONNELLES, environ 20 références

 

            1.2 De la réactivité à la proactivité

Selon C. Wheelwright (1986) "la veille technologique est constituée par l'ensemble des techniques visant à organiser de façon systématique, la collecte, l'analyse, la diffusion de l'exploitation des informations techniques utiles à la sauvegarde et à la croissance des entreprises."

Si l'entreprise veut s'adapter aux changements d'ères et d'enjeux, la veille technologique est devenue une nécessité absolue. Nous le verrons, les technologies, les produits et entreprises suivent des évolutions. Avec des informations pertinentes et exhaustives, il est possible de voir se dessiner, a priori, les évolutions futures d'un produit ou d'une technologie. Les services de recherche et de développement étaient ceux qui s'occupaient jusqu'à présent de trouver de nouvelles applications à la technologie mais ils ne suffisent plus à la tâche aujourd'hui

Notons  toutefois qu'au même titre que la météorologie n'est pas une science exacte et toujours fiable, la veille technologique ne l'est d'avantage mais elle tend, grâce à des méthodes très strictes, à s'en rapprocher au maximum. Comme la météorologie, la veille technologique, à l'aide des signaux qu'elle détecte, va essayer de prévoir les évolutions à venir. Dans ce cas, les signaux prennent la forme de produits, de technologies ou de marchés. C’est ce passage de la réactivité à la proactivité à travers l’avènement de l’ère de l’information, qui rend le passage de la veille technologique à l’intelligence économique obligatoire.

           

            1.3 La notion d'intelligence économique (ou la saga des espions reconvertis)

"Se faire battre est excusable, se faire surprendre, impardonnable." (Napoléon) 

À la fin des années 80, de nombreux espions ou spécialistes du renseignement, désormais au chômage technique avec la fin de la guerre froide et l'effondrement du bloc soviétique, se sont reconvertis  dans le secteur privé en cherchant à monnayer leurs précieuses compétences et en faisant prendre conscience aux entreprises d'opportunités nouvelles. Face à cette offre, de nombreuses entreprises ont alors commencé à développer en interne leur propre cellule d'intelligence économique.

 

Pays leaders et majors de la veille: actions et comportements différents (Rouach, 1996)

 

 

Expérience IE

Image IE

Efficacité IE

Pratique IE

Pays

Novice

Croissant

Mature

Moyen

Positif

Bon

Correct

Avancé

P.M.I.

Ent>50p 

MNC

Japon

 

 

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USA

 

 

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Allemagne

 

 

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France

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GB

 

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Suède

 

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Israël

 

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Corée

 

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                        1.3.1 Définition

"L’intelligence économique peut-être définie comme l’ensemble des actions de recherche, de traitement, de diffusion et de protection de l’information utile aux différents acteurs économiques. Ces acteurs sont conçus comme un système global destiné à inspirer la stratégie de la direction générale de l’entreprise, tout comme à informer en continu et innerver ses différents niveaux d’exécution afin de créer une gestion offensive et collective de l’information, qui devient une richesse principale." (Martre, 1994)

Nous retiendrons toutefois que ce concept, dont le nom est adapté de l’anglais "business intelligence" (on traduirait plutôt connaissance qu’intelligence ),  fait écho à celui de veille, puisqu’il inclut toutes les formes de veille : technologique, concurrentielle, stratégique et commerciale.

                                   1.3.2. Mécanismes de l'intelligence économique

L’objectif premier de l'intelligence économique est de transformer toutes les données en informations stratégiques pour l’entreprise en transcendant les différences culturelles face à l'information et les logiques hiérarchiques. Ses mécanismes reposent essentiellement sur des réseaux (humains et virtuels), sur des acteurs spécifiques et sur des capacités d’analyse et de "mémoire".

• Les réseaux:

Puisque le passage de la veille technologique à l'intelligence économique implique une réelle proactivité, comment imaginer face à une telle diversité et étendue d’information, qu’un veilleur soit isolé. L’approche réseau s’inscrit également à travers la nouvelle donne internationale, qui impose aux organisations de se situer non plus au plan interne, local, régional ou national, mais bien mondial. Ainsi la prise en compte des menaces géopolitiques, l’analyse des forces internes doivent être menées à grande échelle. De même, sur le plan des technologies ou de la recherche, la notion de verticalité sera abandonnée au profit d’une analyse horizontale, transdisciplinaire, où des champs très différents seront scrupuleusement observés (mouvements sociaux, économiques, scientifiques, politiques...). Notons également que les réseaux constituent le moyen le moins onéreux pour permettre à des PME-PMI d’accéder à l'intelligence économique. Soulignons également que ces réseaux peuvent être internes ou externes à l’entreprise, humains ou informatiques, spécifiques ou partagés et qu’ils  interagissent entre eux de manière continuelle.

          Les réseaux internes à l’entreprise, et ce quelle que soit leur taille, résultent du maillage entre les compétences et les connaissances  professionnelles ou extra-professionnelles des employés. Il convient d’en dresser une carte précise qui dépasse la simple notion d’organigramme et qui intègre l’ensemble des réseaux verticaux et horizontaux, formels et informels de l’entreprise. Selon Bernard Besson (1996), entre l'ensemble des personnes retraitées et celui des stagiaires, une entreprise de 1000 salariés possède en terme de d'intelligence économique un réseau interne de 4 à 5000 personnes.

* Les réseaux externes sont constitués par l’ensemble de certains membres de l’environnement direct de l’entreprise. Ils englobent les clients, les fournisseurs, les banquiers, les médias et tous les partenaires de l’entreprise. On les crée le plus souvent par identification aux réseaux internes, d’où une interaction nécessaire entre ces deux types de réseau.

L’approche réseau s’avère donc fondamentale afin d’assurer un passage efficace vers l'intelligence économique.


• Les acteurs :

Répondant à la loi du marché, le monde du renseignement, jusqu’alors l’apanage des Etats, s’est réellement "privatisé". Les professionnels se groupent sous le label du SCIP[2] (Society of  Competitive Intelligence Professionals) créé aux USA en 1986. Certains agissent toutefois de manière indépendante, il s’agit de sociétés privées d'intelligence économique. Deux types d’acteur cohabitent donc sur ce marché: les acteurs publics (aux circuits prédéfinis et chargés d’histoire) et les acteurs privés (agents reconvertis).

- la mémoire et l’analyse:

"Qui a oublié son passé, est condamné à le revivre." (Miguel de Unamuno)

Pièce angulaire de l'intelligence économique, la mémoire de l’entreprise est un ensemble de dossiers d’envergure globale : dossiers thématiques, géographiques, concurrentiels et historiques, individuels (compétences et talents des employés). Chacun d’entre eux porte une idée, un projet mais qui n’a pas toujours de liens avec l’activité principale de l’entreprise. Nourrie par de l’information ouverte, la mémoire n’est pas un musée, mais un lieu vivant et sollicité, composé d’adresses, de coupures de journaux, de courrier, de lettres d’embauche...

Dans les mécanismes de l'intelligence économique, l’analyse vient après la collecte des données. L’analyse est un cheminement complexe au terme duquel on aura évalué la crédibilité des informations puis effectué une synthèse avec un ensemble d’informations. Il convient donc de posséder un certain recul par rapport aux sources ou réseaux d’information et de pouvoir agir de manière autonome et indépendante. Les analystes doivent donc être à la fois des généralistes et des spécialistes qui vont chercher au-delà des réseaux, dans la mémoire de l’entreprise et dans leurs connaissances. Entre réseau et mémoire, l’analyse doit donner des conclusions différentes de ces derniers. C’est sa raison d’être. Elle fabrique des questions, valide des solutions, combat la désinformation ou la rétention d'information, plus encore elle crée l’information. En effet, elle doit être capable en recoupant différents signaux issus de ces réseaux et de sa mémoire, de devancer l’information avant que celle-ci ne devienne une évidence pour tous.


                                   1.3.3. L’exemple de L’Oréal

L’organisation des cellules d'intelligence économique de L’Oréal remonte à 1990, quand le président du groupe, Linsay Owen-Jones, demanda à son directeur opérationnel de la division Parfums & Beauté de créer un département chargé de la collecte de toutes les informations utiles au groupe. Cette démarche est devenue systématique et s’articule autour de sept veilles différentes que le schéma[3] présenté ci-dessous illustre bien.

 

 

La nouvelle donne mondiale sous-entend des règles particulières auxquelles une entreprise peut difficilement déroger. La veille technologique en fait partie intégrante mais ces limites sont parfois rapidement atteintes. L'ère de l'information et le souci de compétitivité implique une proactivité des entreprises encore plus forte, encore plus étendue, un véritable processus systématique, que l'on va retrouver à travers l'intelligence économique. Face à ce constat, un nouveau concept, issu de la pratique et du quotidien des entreprise se dessine en filigrane, celui de la "déception économique".

 

2. Un nouveau concept : la "déception économique"

 

"Dans la guerre, ce qui est de la plus haute importance, c’est de s’attaquer à la stratégie de l’ennemi." Sun TSE ( IV av JC ).

            2.1 Définitions

Notre étude nous a amené, dans un premier temps, à comprendre les enjeux de la veille technologique puis ceux de l'intelligence économique, il reste désormais à introduire un nouveau concept : celui de "la déception économique". Cette notion est une nouvelle manière d’approcher l'intelligence économique. Ainsi avoir déterminé quels en étaient les acteurs, les moyens et les mécanismes, nous allons tenter de conceptualiser comment les entreprises peuvent les utiliser à leurs propres fins. Concept emprunté au monde militaire, il s’inspire de la désinformation. Revenons tout d’abord sur cette notion.

Pour Vladimir Volkoff (1992) la désinformation se situe à mi-chemin entre l’intoxication et l’influence. En effet selon lui "Là où l’intoxication (...) est ponctuelle, tolère un certain amateurisme, utilise n’importe quel truchement à sa disposition, s’applique à faire croire certaines choses précises à certaines personnes données, la désinformation est systématique, professionnelle (...). Parallèlement, là où l’influence exerce une action apparemment désordonnée, opportuniste, essentiellement quantitative, la désinformation propose un programme visant à substituer dans la conscience et surtout dans l’inconscient des populations cibles telles images considérées comme bonnes pour la puissance désinformante, à certaines autres tenues pour mauvaises.".

Il nous soumet également une précision d’ordre étymologique en affirmant que le préfixe des- indique l’éloignement, la séparation, la privation. Or dans le cas de désinformation, c’est précisément le contraire, car si désarmer c’est priver d’une arme, désinformer, ne consiste pas en la suppression d’information, mais bien fournir une information biaisée. Volkoff propose donc le préfixe dys- ( du grec dus en mauvais état ) et forme la dysinformation. Il rajoute que l’américain parle de "disinformation" et le russe de "dezinformatsia". La désinformation consiste à fournir une information modifiée à une caisse de résonance.

Forts de ces précisions, tentons de préciser le concept de déception économique.

Il s’agit de l’ensemble des mesures prises par une entreprise pour protéger son information stratégique (qu’elle soit interne ou externe), ce qui inclue toutes les manœuvres mises en place pour désinformer un tiers. Ces techniques, qui s’intègrent dans un processus à moyen ou long terme, s’appuient sur la connaissance et la maîtrise des moyens que possède un tiers pour recueillir l’information nous concernant, c’est-à-dire la compréhension de la façon dont ce tiers pratique l’intelligence économique à nos dépends.

Il faut, dans un premier temps, identifier les personnes qui sont des sources d’information, puis ensuite repérer les réseaux par lesquels l'information est distribuée et analysée pour, enfin, utiliser le tout pour désinformer leurs utilisateurs.

Il semble également vital à la réussite du projet de placer l’information de manière telle qu’elle soit accessible à sa source, qu’elle puisse être traitée et transmise.  Tout dépend alors de la relation que la personne-source entretient avec l’information (est-elle synonyme de pouvoir, sera-t-elle diffusée rapidement...).  Nous inclurons également dans ce concept un ensemble de techniques - qui pour l’essentiel proviennent du monde militaire - allant de l’intoxication à l’influence en passant par l’agitation ou la logomachie.

Qu’il s’agisse de la veille technologique, de l’intelligence économique ou encore de la déception, précisons que la paternité de ces concepts revient en grande partie au monde militaire. Il va là d’une contribution supplémentaire des militaires à l’univers de la gestion, tout comme le furent la gestion des ressources humaines, la logistique ou le développement de l’informatique... Les premières traces de "l'intelligence" se trouvent chez Sun Tzu puis s’égrènent aux fils des conflits pour prendre une place prépondérante dans nos services secrets actuels. La guerre froide terminée, les spécialistes du renseignement du monde entier se trouvèrent désœuvrés. Ils proposèrent alors leurs compétences aux plus offrants et leur expliquèrent les rouages et les techniques de l'intelligence économique.

            2.2 Méthodes et outils de la déception économique

                        2.2.1 Principes et procédés

Roger Mucchielli nous rappelle quelques principes généraux de l’information tendancieuse. "L’information tendancieuse doit être "crédible", ce que l’on assure soit par des caractéristiques personnelles de l’informateur (brouillage des mobiles), soit par l’information elle-même qui doit se couler et se mouler dans les habitudes, soit se situer en dehors de tout repérage a priori de la part des récepteurs, soit enfin remplir un besoin d’explication logique. Le danger n°1 est l’effet "boomerang" qui consiste en ce qu’une accentuation trop perceptible de l’intention tendancieuse produit un effet contraire chez l’auditeur.". L’auteur décrit ensuite quelques procédés en matière de désinformation. Il précise quelle information donner en chaque circonstance ;

- La nouvelle absolument fausse s’utilise lorsque la cible n’a aucun moyen ni repère pour la vérifier. Un démenti peut par ailleurs être donné ultérieurement sans dommage pour l’effet premier.

- La sélection d’information, une à une vraies, mais choisies dans une même intention lorsqu’elles sont aisément vérifiables.

- Le mélange d’informations vérifiables et d’informations subversives.

- Le commentaire "orienté" suivant une information vraie.

- La mise en place d’une information vraie à preuve concrète  dans un contexte qui en change le sens.

- L’information incidente tendancieuse, donnée sans sembler y attacher d’importance, dans le cadre d’une information générale ayant un tout autre objet.

- Le grossissement ou la déformation d’une information vraie de façon à susciter de fortes réactions "émotionnelles" chez le lecteur-auditeur.

- La répartition inégale de la longueur et de la qualité des informations pour ou contre un thème, au bénéfice de l’aspect choisi pour orienter la cible.

- L'habillage d’une information subversive par un fait réel

- L'information sans conclusion mais présentée de telle sorte que la cible tire elle-même la conclusion qui s’impose.

"Des informations soigneusement choisies et adroitement présentées constituent l’arme de propagande subversive la plus puissante qui soit." (Sefton Delmer).

                        2.2.2. Mise en oeuvre de la déception

Rappelons-nous que l'intelligence économique va permettre de transformer la perception d’un signal de l’environnement en une décision de réaction de l’organisation. Il s’agit alors pour celui qui pratique la déception économique d’orienter, de modifier ou d’adapter le signal perçu en fonction des réactions escomptées. Cela revient à utiliser une dynamique, une ouverture d’esprit d’une entreprise face à son environnement pour en tirer profit, puisque l’on sait qu’une information pertinente, une fois captée, va être traitée puis intégrée au processus décisionnel. Les principaux outils de la déception sont une affaire de dosage et de finesse couplée à des réponses précises aux questions suivantes :

- Quelle sorte d’information recherche la cible ?

- Fonctionne-t-elle en réseau pour sa recherche d’information ?

- Fait-elle appel à un tiers ?

- Où la trouve-t-elle ?

- Comment la valorise-t-elle ?

- Sous quelle forme la communique-t-elle ?

- Qui est impliqué dans la recherche d’information ?

Pour pasticher Michael E. Porter, on pourrait dire que "la déception économique consiste à donner la mauvaise information, à la bonne personne, au bon moment, pour qu’elle prenne la mauvaise décision".

            2.3. Techniques de déception économique

                        2.3.1 Les manœuvres possibles

Il s’agit de trouver le pendant à chacune des actions offensives qu’un tiers peut tenter contre nous. On peut toutefois également en inventer d’autres. Le cadre conceptuel étant défini, il laisse le champ libre à toute nouvelle action de désinformation. Rappelons qu’il correspond une ou plusieurs actions possibles pour chaque cible visée, mais que toutes les manœuvres ne peuvent pas s’appliquer systématiquement. Tout dépend également de la nature des informations récoltées sur les méthodes utilisées par le tiers, si elles sont exhaustives, la désinformation devrait fonctionner efficacement.

Il ne s’agit pas ici de proposer une liste des actions à mener, mais de partir du postulat que toute entreprise entend défendre ses intérêts et qu’a priori tout semble possible. Nous envisagerons donc des actions que nous encadrerons dans un concept précis. Nous ne les jugerons pas, mais proposerons toutefois des contours à des actions qui, bien menées, devraient rester inconnues. A partir de principes militaires transposés à la gestion, nous "civilisons" une pratique.

Dans les listes des sources présentées par Jakobiak, il convient de trouver celles sur lesquelles l’entreprise possède un pouvoir dans la limite d’un cadre légal. Ainsi, si l’entreprise dispose à souhait du contenu de prospectus ou de publicité, elle ne peut toutefois s’orienter vers la publicité mensongère. Idem en ce qui concerne les rapports annuels des sociétés, le législateur a posé des limites à la désinformation, la marge de ce côté est donc faible même si le potentiel existe. De même, les journaux ou périodiques, sous couvert de corruption ou de manque de professionnalisme ne retranscriront pas d’information erronée, les manœuvres dans cette direction s’avéreront donc difficiles. Restent tout de même d’autres moyens d’actions très efficaces, nous présenterons tout d’abord quelques concepts et techniques puis quelques actions possibles.

         La logomachie

Pour Volkoff, la logomachie est la forme la plus insidieuse de la désinformation. Elle consiste à inventer des formules qui, ayant d’abord séduit les professionnels de la communication se répandent ensuite dans le public et sont acceptées comme véridiques alors qu’elles ne sont que pittoresques. C’est le pouvoir des mots, la force de l’allégorie ou de la métaphore. Volkoff cite "la chasse aux sorcières", le "fasciste", ou encore "les staliniens de droite" néologisme ou expression toutes faits censées renvoyer dos à dos plusieurs cibles. Appliquée au concept de déception, la logomachie peut se révéler très percutante.

          L’influence

L’influence s’exerce sur une entité au volume suffisant. Ainsi le joueur de flûte d’Hamelin entraîne tous les rats à la noyade et non un seul. L’influence ne peut se pratiquer à contre-courant. Il convient de tenir étroitement compte de l’état des connaissances et de la psychologie de la cible. Encore que l’influence puisse, dans certains cas, encourager des tendances aberrantes pour attiser les discordes qui couvent chez la cible, elle n’atteindra son plein rendement qu’en exploitant des modes, des lubies, qui sont déjà dans l’air. Ainsi pour Volkoff "on n'utilisera les gaz de combat que si le vent est favorable", il en va de même pour l’influence. Notons que contrairement aux autres techniques l’influence n’attire pas forcément l’attention et peut rester discrète.

          L’intoxication

Si la désinformation est un concept, l’intoxication en est une technique. Les bases de l’intoxication se retrouvent dans l’Art de la guerre de Sun Tzu, en effet "l’art suprême de la guerre, c’est soumettre l’ennemi sans combat". S’il est vrai que l’auteur n’avait pas à sa disposition la panoplie actuelle qui va de la psychologie expérimentale aux mass média, tous les moyens peuvent être mis en œuvre pour détruire dans l’adversaire le désir de combattre et la foi de dans la victoire. "Dans la guerre, la meilleure politique, c’est de prendre l’État intact." Sans aller jusqu’au "viol des foules" que décrit Tchakhotine (1952) dans la Russie soviétique, il s’agit d’aiguiller la cible dans une direction qui lui sourit déjà, et de transcender la propagande par la contagion organisée des images et des schémas de pensée.[4]

          L’agitation et la gesticulation

Loin des actions obscures, aléatoires, sur des organisations spécialisées, ces techniques se pratiquent au grand jour et peuvent commencer par l’homme de la rue pour remonter jusqu’à la cible. Ces actions délibérées se veulent être de fausses initiatives. Il s’agit plus simplement d’attirer l’attention de manière ostentatoire sur un leurre par exemple. De ce point de vue, la gesticulation peut constituer un excellent camouflage à la déception, étant en somme une "déception qui n'a notoirement pas marché".

                        2.3.2 Des exemples de déception

         Les faux brevets

Les brevets constituent une source extrêmement riche de renseignements pour un tiers. La norme ST.16 du "Code normalisé pour l’identification des différents types de documents de brevets" de l’OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle) précise que l’expression "documents de brevet" désigne :

- les brevets d’invention ;

- les certificats d’auteur d’invention ;

- les modèles d’utilité ;

- les brevets d’addition ;

- les certificats d’auteur d’invention additionnels et les demandes publiées correspondantes.

L’exploitation d’un brevet comme source d’information est déjà intéressant dans l’exploitation des seules références (classification, nom de la société, nom de l’inventeur, pays d’origine et de dépôt, date de priorité...). Plus encore, le contenu du brevet sert à surveiller les domaines d’activité qui bougent ou bougeront, l’avancement technique d’un concurrent,  les dépenses faites en recherche et développement. Il s’agit d’autant de domaines sur lesquels un entreprise peut aisément désinformer un tiers par l’émission de faux brevets, simulant de l’activité dans des domaines où, en fait, il ne se passe rien. Notons également qu’Henri Dou dans son chapitre sur l’analyse des brevets présente les classifications des brevets. Ainsi s’ils sont classés la plupart du temps grâce une classification internationale (les codes Derwent), il en existe d’autres, l'européenne, l'américaine ou la japonaise par exemple. Ces dernières peuvent revêtir une dimension internationale  par transcodage, mais Dou souligne qu’à ce niveau les erreurs existent. Il y a peut être encore là une brèche dans laquelle les spécialistes de la déception peuvent s’engouffrer.

          Internet, sûrement une grande source de déception

Internet est sans conteste un véritable outil d’intelligence, donc il est également un grande source de "déception".  Le schéma[5] suivant nous montre en 1997, l’étendue du réseau par pays. Les exemples de piratage de sites sont nombreux et toujours possibles. Les sites Internet  peuvent être de formidables outils de déception, en gérant de manière optimale leur contenu : il est possible de connaître les visiteurs d’un site, la fréquence de leurs visites... On peut alors orienter une déception très personnalisée en prenant bien soin de n’atteindre que la cible. Le contenu d’un site se modifie de manière presque instantanée et ne sont transmises que les informations que l’on souhaite.

          Les publications officielles

Les rapports annuels, lettres aux actionnaires ou documents officiels constituent pour les tiers une mine de renseignements. Il convient de détailler ces sources d’information et de voir comment elles peuvent également servir de vecteur de désinformation. En effet si les spécialistes ou les financiers savent depuis longtemps tirer d’un rapport annuel des renseignements précieux, notamment sur des aspects volontairement dissimulés des résultats (effets "Président" intégrant des reprises de provisions...) et de la stratégie d’une entreprise, certains logiciels d’analyse lexicale proposent aujourd’hui de compléter cette approche.

                        2.3.3 Le volet défensif et les risques inhérents 

D’avantage que le chapitre obligatoire et consensuel proposé, la plupart du temps, en conclusion de la présentation d’un nouveau concept, il convient de s’interroger sur la perception éthique qui apparaît en filigrane à la déception économique. En effet, ce terme emprunté au vocable militaire, s’inscrit dans une tradition guerrière, sinon un certain art de la guerre. Transposé au contexte des affaires, il conserve irrémédiablement ce caractère belliqueux. Dans quelle mesure la guerre économique justifie-t-elle l’utilisation de tels moyens ? Une réflexion éthique, intégrant la culture d’entreprise doit donc obligatoirement s’effectuer en amont. En effet, par souci de bien faire et pour que l’illusion soit totale, il est probable que des employés de l’entreprise, et ce à tous les niveaux, soient également pris au piège de la désinformation et en soient des complices passifs.

          Les risques de contamination

La puissance désinformante, même si elle s’est donnée une cible précise, court toujours le risque de désinformer d’autres personnes ou organisations. La source peut également se désinformer elle-même. Il s’agit donc de prendre d’infinies précautions et d’avoir mûrement pensé cette décision, ce qui ne peut se faire sans l’accord de la direction. Une question intervient également à ce stade de la réflexion : quelle partie du personnel doit-on ou peut-on mettre au courant ? Sans apporter de réponse définitive, il paraît inopportun de prendre des risques trop nombreux si l’on veut obtenir de bons résultats. Le secret et le silence semblent être de mise dans le cadre de la déception économique et donc le risque de conflit ultérieur avec ceux qui penseront peut-être avoir été floués en étant laissés dans l'ignorance.

          Le débat légalité-légitimité

Le débat sur la légalité doit également être pris en considération, car si a priori ces actions n’ont rien de franchement illégal, la frontière va rapidement devenir bien mince. On dira finalement que ce n’est que l’arroseur arrosé, un tiers recherchait notre information stratégique, et on s'est arrangé pour lui en communiquer une biaisée. Or ce concept ne s’applique pas uniquement comme mesure de représailles, mais peut s’étendre à la vie quotidienne des entreprises. C’est alors que les réflexions sur la problématique "légalité-légitimité" (Verna, 1991) et l’éthique prendront toute leur pertinence.

 

conclusion

Nous sommes entrés sans conteste dans une nouvelle ère, celle de l’information. Les modifications structurelles, économiques ou culturelles qu’elle entraîne sont profondes et définitives. La veille technologique puis l'intelligence économique, qui tentent d'appréhender les changements présents ou futurs, sont devenues une nécessité tant pour toutes les entreprises que pour les États. Replacé dans le contexte actuel de mondialisation et influencé par la désormais classique analyse de Porter, ce constat  nous a amené à introduire le nouveau concept de "déception économique".

En effet, si l’information est un droit pour tous et que chacun est à même de pratiquer les principes de l'intelligence économique, autant que l’entreprise choisisse l’information qu’elle souhaite transmettre. La déception économique va dans ce sens et même encore plus loin.

L’entreprise est auscultée, traquée. Alors, identifions ses observateurs, leurs sources, leurs méthodes d’analyse, leurs mécanismes et transmettons-leur l'information que nous aurons choisie ou fabriquée pour eux. La déception économique consistera à transmettre la mauvaise information à la bonne personne, au bon moment pour qu’elle prenne la mauvaise décision.

La déception économique est une arme de pointe. Rater la cible peut avoir de fâcheuses conséquences. Il convient donc de l’utiliser avec une précaution extrême d’autant qu’elle suppose une réflexion éthique impérieuse.

L'information est partout. Elle est un véritable enjeu, mais à l’avenir le pouvoir n’appartiendra pas seulement à ceux qui détiendront l'information mais surtout à ceux qui sauront la traiter.

 

 


Bibliographie

Besson, B. et J.C Possin : Du renseignement à l'intelligence économique. Paris, Dunod (1996)

Dou, H. :
- La veille technologique, Paris, Dunod (1992).

- Veille technologique et compétitivité, Paris, Dunod (1995)

Hunt, C. : Renseignement stratégique, Paris, First (1990).

Jakobiak, F. :
- Exemples commentées de veille , Paris, Les Éditions d’organisation (1992).

- Information scientifique et technique, Paris, P.U.F (1995).

- Maîtriser l’information critique, Paris, Les Éditions d’organisation (1988).

Martinet, B : La veille technologique concurrentielle et commerciale, Paris, Les Éditions d’organisation (1989).

Martre, H. (Dir.) : Rapport du groupe  "Intelligence économique  et stratégies industrielles", Paris, Documentation française (1994)

Morin, J. : L’excellence technologique. Paris, Édition Jean Picollec (1985).

Porter, M, : Choix stratégique et concurrence, Paris, Économica, 1986

Rouach, J. : La veille technologique et l’intelligence économique, Paris, P.U.F (1996).

Sallenave, C. : Trompe-l’oeil de l’information et de la désinformation, Paris, Editions Frison-Roche (1996).

Solbès, J. : Media Business, Paris, Éditions sociales (1988).

Tchakhotine, S. Le viol des foules par la propagande soviétique, Paris, Gallimard, 1952

Verna, G. :

- “Légalité ou légitimité : les pièges du Tiers-Monde” dans "Management interculturel : modes et modèles", Paris, Économica (1991)
- “La veille technologique : une «ardente nécessité»” Document de travail nº 93-89, Faculté des sciences de l'administration, Université Laval, Québec (1993)

Volkoff, V : La désinformation arme de guerre, Paris, L'âge d’homme (1992).

 



[1]           Par le choix même des mots utilisés : on pense à la vigie en haut de son mat ou au veilleur de nuit, etc.

[2]           Site internet : http://www.scip.org/homepage.html

[3]           Technologies internationales n°2.  Mars 1994  Titre et auteur de l'article

[4]           On peut également référer le lecteur intéressé aux pratiques de l'ancien 5eme bureau de l'état-major général de l'Armée française pendant la guerre d'Algérie, dit également "Bureau d'action psychologique" et dissout en 1962.

[5]           Actuelles. 22 février 1997