Résumé de “Negociation: the Chinese style” de Tony Fang.
Le
travail de Tony Fang permet de lister les points clés entrant en jeu lors d’une
négociation importante entre des entreprises occidentales et des entreprises
chinoises. Les chinois ont en effet une culture qui façonne leur approche du
processus de négociation, et ne pas en tenir compte conduit très souvent à un
échec lors de déplacements en République Populaire de Chine. L’auteur dresse
donc auparavant le portrait du négociateur chinois, qui peut paraître paradoxal
à première vue.
Mais
tout d’abord, Tony Fang insiste sur la nécessité de comprendre la culture
chinoise. Celle-ci se définit comme le mélange de trois courants philosophiques
que sont le Confucianisme, le Taoïsme et le Bouddhisme, référant respectivement
aux relations entre les hommes, à la vie en harmonie avec la nature, et à la
réincarnation. Les deux premiers ont
façonné la pensée chinoise. Le Bouddhisme, venu d’Inde, explique la notion de
la pugnacité face à la vie, forte aux
chinois. Le principe philosophique du Yin et du Yang l’explique également. Ce
principe dualiste Taoïste pose qu’en chaque élément réside le début de son
contraire, le tout se complétant harmonieusement. Il aide à saisir le paradoxe
existant dans les négociations chinoises. Le principe du Wu-Wei
explicite quant à lui le fait de pouvoir
tourner une situation en son avantage sans pour autant être proactif,
mais en sachant plutôt tirer parti au mieux, avec sagesse et habileté, des
opportunités et de l’environnement qui s’offre à nous.
L’auteur
insiste par la suite sur la culture chinoise des affaires grâce à trois
éléments clés : l’Etat, le Confucianisme et le stratagème chinois (Ji), ou la ruse. L’Etat chinois continue de peser lourdement par de nombreux
aspects sur la culture, même s’il faut considérer certains changements, comme
l’émergence de secteurs privés et d’une nouvelle génération de gestionnaires.
Les
six fondamentaux du Confucianisme sont le développement de la morale,
l’importance des relations entre les hommes, la place de la famille, le respect
des aînés et des hiérarchies, le rejet des conflits, le besoin d’harmonie et le
concept d’honneur. La ruse chinoise dans les affaires trouve sa source dans les
récits de stratégie militaire comme l’Art
de la Guerre de Sun Tzu ou les Trente-six ruses. Il est préférable
d’utiliser la sagesse humaine et des moyens indirects pour amener son opposant
dans une situation moins favorable. Les négociateurs chinois vous amèneront indirectement
à accepter leurs conditions, du fait d’un contexte fortement concurrentiel par
exemple.
L’auteur
explicite les 36 ruses révélatrices de la culture chinoise, parmi lesquelles, « kill with a borrowed
knife», utiliser des moyens externes pour son propre
intérêt ; « hide a knife in a smile », travailler l’apparence pour gagner la
confiance avant de frapper quand la garde de l’adversaire se relâchera ; «let
the plum tree wither in place of the peach tree »,
obtenir beaucoup en sachant faire un sacrifice ; « lure the tiger
to leave the mountains », affaiblir son adversaire en l’attirant
hors de son environnement ; « in order to
capture, first let it
go », laisser un terrain de retrait à son opposant pour ne pas le forcer à
agir par désespoir ; « to capture bandits, first
capture the ringleader »,
s’attaquer d’abord aux problèmes majeurs ; « remove
the firewood from under the
cooking pot », ne pas affronter directement les forces de l’adversaire
mais en enlever les sources ; « befriend the distant states while attacking the nearby
ones », traiter ses adversaires un par un ;
« flowers bloom in the
tree », utiliser des moyens externes qui
masqueront le manque de forces internes ; « the
beautifull human stratagem » utiliser des forces indirectes comme les
renseignements ; « the empty
city stratagem » faire douter notre adversaire
sur nos possibilités de ripostes en exposant nos faiblesses ; et
« running away is the best stratagem » se
retirer pour mieux revenir.
Tony
Fang définit dès lors trois traits caractéristiques du négociateur chinois qui
s’entremêlent étroitement. C’est un bureaucrate maoïste – primauté de l’intérêt
national, absence de prise d’initiative, lien étroit de la politique et des
affaires, peur des responsabilités et
des critiques. C’est également un confucéen courtois qui peut sembler
intimidant et qui n’aime pas le mot « négociation », qui signifie en
chinois discussions et jugements – importance de la confiance, de l’amitié, de
la famille, de la sincérité, de la collaboration, de l’honneur, de la
hiérarchie, du rapport de coopération gagnant-gagnant.
C’est enfin un stratège à la Sun Tzu – positionnement
gagnant-perdant, importance de la négociation, de ses
ruses et de la compétition.
A
la différence des deux théories sur la stratégie de négociation – l’esprit de
coopération et l’esprit de compétition – considérées comme non complémentaires
en Occident, la stratégie chinoise
repose sur le mélange des deux, expliquant le paradoxe parfois évoqué.
Les chinois utiliseront l’une ou l’autre des deux méthodes selon le degré de confiance
(guanxi )
qui se sera établi dans la relation avec leurs partenaires occidentaux.
L’auteur
termine en dégageant de son étude culturelle, treize conseils à prendre en
compte pour réussir ses négociations professionnelles avec des partenaires chinois :
1- envoyez
l’équipe appropriée en Chine : la posture des chinois
dépendra de votre première approche. Par exemple, ils peuvent se sentir insulté
si vous envoyez un jeune cadre pour
négocier, sauf si vous précisez qu’il occupe une position très importante et
cruciale dans l’entreprise. Le chef d’équipe doit être charismatique, patient,
crédible, et autoritaire pour prendre les décisions qui s’imposeront. L’équipe
comportera des financiers et des experts en technologies, et si des avocats sont obligés d’assister aux
réunions, ils maîtriseront aussi bien les pratiques internationales que celles
du « livre politique » chinois.
2- affichez
vos soutiens politiques : il est extrêmement
important de montrer que votre entreprise dispose des appuis politiques du gouvernement
de votre pays, au regard de la place et du rôle de l’Etat en Chine.
3- identifiez
les vrais négociateurs chinois : assurez vous de bien
savoir qui est le réel négociateur. En effet,
il se peut qu’il soit absent des réunions. Il ne faut donc pas hésiter à
obtenir un entretien en face à face avec les autorités compétentes du
gouvernement notamment.
4- adoptez
une approche personnelle : évitez les avocats,
car ils sont associés au règlement des différents entre les parties et les
chinois n’aiment pas cela. La confiance sera mieux récompensée, en n’oubliant
pas que les chinois font affaire avec vous, la personne, et non l’entreprise
elle-même.
5- appuyez-vous
sur des associés chinois locaux : la confiance entre
chinois s’accorde beaucoup plus aisément lorsqu’il s’agit de négociations
intrafamiliales. Travaillez avec des collaborateurs chinois aidera donc à
gagner cette confiance. Il est important de vous entourer de locaux compétents
qui aideront à inscrire la relation dans confiance sur le long terme, « pour
vous aider à traverser la Grande Muraille invisible », en leur faisant
confiance, en les motivant, et en les formant.
6- gardez
la même équipe : la confiance des chinois est d’autant plus
difficile à gagner qu’il ne faut pas changer périodiquement les têtes de
l’équipe qui a négocié avec les chinois. Il faut donc éviter de renouveler les
membres de votre équipe afin de continuer la construction de la relation de
confiance.
7- annoncez
un prix au regard de la culture : ayant pris
connaissance du fait qu’il ne faille surtout pas déshonorer les chinois en leur
faisant « perde la face » devant leurs supérieurs et leurs
responsables politiques, attendez vous à baisser vos prix pendant les
négociations.
8- aidez
vos homologues chinois : soyez attentif aux
problèmes administratifs que pourraient rencontrer vos homologues chinois. Rien
ne les rassurerait mieux que de savoir que d’autres chinois aient pu auparavant
accepter des conditions semblables. Les chinois craignent de faire des erreurs.
9- invitez
à négocier dans votre pays : le retour sur
investissement de l’organisation du déplacement de vos homologues chinois dans
votre pays peut très vite se voir. Les chinois apprendront très vite les codes
occidentaux du monde des affaires. Ils apprécieront également durant leur
séjour de rencontrer les très hauts fonctionnaires chinois de votre pays.
10- assimilez
les codes chinois : le chiffre huit a une connotation
très fortement positive en Chine, à
l’inverse du chiffre quatre. Il est donc très important de connaître les codes
chinois afin de proposer des produits « en huit », c'est-à-dire en
concordance avec les caractéristiques socioculturelles du pays.
11- soyez
patient : la complexité et la lenteur de la bureaucratie
chinoise vous permettront de développer votre patience. Calme, tolérance,
honnêteté, ténacité, et patience seront vos atouts pour établir une relation de
confiance forte avec vos partenaires chinois.
12- méfiez
vous du mythe de l’honneur : vous savez que les
chinois ne veulent pas perdre la face par peur du déshonneur. Ils savent donc,
eux, que vous oserez difficilement dire « non » et pourront dès lors
tirer profit en leur faveur de certaines situations en résultant. Il ne faut
donc pas hésiter à briser le mythe de l’honneur chinois.
13- considérez
la Chine comme hétérogène : la République
Populaire de Chine, de part sa superficie de 9,6 millions de kilomètres carrés,
et sa population supérieur au milliard trois cent millions d’habitants, ne doit pas être considérée comme un pays et un marché homogène. L’auteur site pour
exemple la «façon de faire des affaires à Beijing (Pékin), Shanghai, et
Guangdong peuvent être respectivement qualifié de régionale, professionnelle et
entrepreunariale ».
Cette
étude de Tony Fang vise donc à exposer le poids des différents héritages
culturels de la Chine qui façonne aujourd’hui le visage des négociateurs
chinois. Son étude a pris en compte les
trois grands courants philosophiques pour expliquer les caractéristiques de la
culture chinoise dans son ensemble dans un premier temps. Il poursuit en
explicitant les traits culturels du monde des affaires en Chine, autour du
poids de l’Etat, et de la
complémentarité entre le Confucianisme – esprit coopération forte – et la
stratégie militaire de Sun Tzu – esprit de
compétition. Ayant identifié ces trois spécificités culturelles, Tony Fang met
ensuite en évidence chacune d’elles chez le négociateur chinois. Il conclut
avec une liste de treize conseils destinés aux négociateurs d’entreprises occidentales
qui seront amenés à négocier avec leurs homologues chinois dans le cadre de
projets de tailles importantes, afin que ces processus, parfois longs, puissent
être le début de relations d’affaires solides et durables.
Ce
texte présente donc de nombreux intérêts comme celui de rappeler qu’il est
nécessaire d’appréhender pleinement les différents aspects de la culture
chinoise – et de celle, propre au milieu des affaires – pour mieux comprendre
et interagir avec les codes de négociation des chinois. Le concept philosophique chinois du Yin et du Yang permet dans cette
étude d’expliquer très habilement le mélange des caractéristiques contradictoires
du négociateur chinois, en composant avec deux notions qui peuvent apparaître complètement
contradictoire : la compétition et la coopération. Mais expliquer que le
négociateur chinois est le produit de ce mélange complexe, et qu’il agira au
regard de la relation de confiance établie avec ses homologues occidentaux, ne
permet pas de franchir l’obstacle culturel si aisément. Ce même paradoxe qui
sème le trouble chez les gestionnaires internationaux, à juste titre, est donc
expliqué par la présente étude. Les treize conseils destinés aux
gestionnaires internationaux sont donc d’autant plus enrichissants qu’ils
permettent d’y répondre, en un sens, en proposant d’adopter une approche en négociation qui rentrera dans le
cadre chinois même, faute de pouvoir fournir une solution absolue. Cette étude
souligne, indirectement, l’obligation de devoir prendre en compte la
spécificité de la culture du pays dans lequel les gestionnaires sont amenés à
venir négocier. Ne pas en tenir compte réduit considérablement les chances de
succès. Mais une fois ces codes culturels appréhendés, décryptés, puis assimilés,
le monde même des négociations, qui comporte ses codes de conduite, ses
protocoles, ses stratégies, va ressurgir auprès des négociateurs occidentaux.
C’est précisément ce qui pourrait faire l’objet d’une autre étude, s’inscrivant
dans la continuité de celle-ci, afin de la compléter : comment éviter de
simplement juxtaposer deux styles de négociation différents, occidental et
chinois – au-delà même du fait que le premier ne soit pas de façon évidente
homogène – rendu possible grâce au travail d’analyse des spécificités du style
chinois par Tony Fang, mais plutôt, comment essayer de lier, de faire concilier,
les deux. Car si l’étude s’adresse aux gestionnaires occidentaux en leur
donnant une liste de conseils, au regard des caractéristiques socioculturelles
chinoises, elle ne présente pas pleinement la prise en compte du référentiel
occidental pour assimiler, et intégrer entièrement ces différences dans
l’approche stratégique de la négociation dans son ensemble. Il est également à noter, que d’une part,
cette étude de Tony Fang ne portait que sur des négociations opérées par de
grandes entreprises suédoises en Chine depuis 1994, et que d’autre part, sur
les quatre-vingt-trois (83) entretiens individuels ainsi réalisés, seulement
vingt-deux (22) ont impliqué des négociateurs chinois.
Étude réalisée par Charles-Eric Villain
dans le cadre du cours GIE 64375 « Relations
humaines dans les affaires internationales », programme de MBA en gestion
internationale de l’Université Laval, professeur Gérard Verna.