Ils font, tant que la Bourse monte, le bonheur des retraités
de l'Iowa ou du Minnesota. Mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'ils
dictent aussi leurs lois à nos entreprises. Leurs milliards,
en effet, ne sont pas tous restés aux Etats-Unis. Ils se
répandent partout dans le monde et, depuis l'éclatement
de la crise en Asie, surtout en Europe et notamment en France. Selon
la balance des paiements, le solde net des investissements financiers
venus de l'étranger a été l'an dernier de 266
milliards de francs. Cet afflux d'argent a fait exploser la Bourse de
Paris au cours des derniers mois ! Selon les
évaluations, entre 35 et 45% du capital boursier
français sont aujourd'hui dans les mains des fonds
d'investissement étrangers. Et cette proportion est encore
plus élevée dans les blue chips, les grandes
entreprises vedettes du CAC 40.
Pechiney, Rhône-Poulenc, Usinor..., toutes ces stars de
l'industrie française sont aujourd'hui contrôlées
par les fonds américains. En douceur, bien sûr, parce
que leurs représentants n'interviennent pas directement dans
la gestion des entreprises. Mais en profondeur parce que leur
influence a déjà bouleversé totalement le
capitalisme à la française.
Ces fonds de pension ont en effet des exigences. Ou plutôt, une
exigence : de la valeur, encore de la valeur, toujours de la
valeur. C'est-à-dire, plus d'argent pour les actionnaires,
donc plus de rentabilité pour les capitaux investis dans
l'entreprise. Cela peut sembler évident, mais jusqu'à
maintenant le capitalisme européen - et notamment le
capitalisme français - avait vécu à l'abri de
cette contrainte.
Dans son stade d'après-guerre, le capitalisme français
était resté fortement familial et faiblement
capitalisé. En 1981, affaibli par les crises
pétrolières, il entrait avec les nationalisations dans
l'ère du capitalisme d'Etat. Là non plus, le but
premier n'était pas la rentabilité. Il s'agissait de
sauver des emplois, de faire croître le chiffre d'affaires, de
servir de vitrine sociale ou politique... Puis est arrivée
l'époque balladurienne des privatisations. Ce fut le temps des
noyaux durs et des prises de participation croisées, que l'on
a surnommées depuis les « barbichettes ».
La BNP achetait un morceau de l'UAP, qui prenait un bout de Suez, qui
entrait à la Lyonnaise, qui allait chez Saint-Gobain, etc. Au
bout de cette farandole, des milliards de capitaux étaient
immobilisés, peu rentables et servaient uniquement à
assurer la tranquillité des barons de l'establishment
français.Tout cela est fini ! Terminé.
Aujourd'hui, même le plus puissant des PDG tremble sur son
fauteuil. « Le pouvoir économique a changé de
mains », confirme Colette Neuville, la présidente de
l'Adam, Association de Défense des Actionnaires minoritaires.
Même les investisseurs français s'y mettent.
L'Association des Gérants de sicav, sous la houlette de
Jean-Pierre Hellebuyck, du groupe Axa (numéro deux mondial de
la spécialité), forte de ses 2 000 milliards de francs
gérés, vient de s'aligner sur les positions
américaines.
Ce nouveau capitalisme a de beaux jours devant lui. Question de
démographie : plus il y aura de vieux, plus les
entreprises devront être rentables ! « Un
retraité est obligé de placer son épargne dans
une action qui va lui assurer ses vieux jours », rappelle
Colette Neuville. Autant savoir alors ce qui nous attend et
connaître les nouvelles lois du capitalisme. Voici ses dix
commandements.
2. -
Dans tes métiers tu te
spécialiseras.
C'est la conséquence de la loi
précédente : pour être rentable, et
convenablement apprécié par les analystes boursiers, il
faut se consacrer à quelques métiers bien
précis. Du coup, Pernod-Ricard a vendu Orangina à
Coca-Cola : les experts estiment que le marché des sodas
n'est pas le même que celui de l'alcool. Et Rhône-Poulenc
s'est séparé de son activité de chimie pour se
consacrer à la pharmacie.
3. -
Toute la planète de tes produits tu
inonderas. Il
faut être le plus gros possible, pour abaisser au maximum ses
coûts fixes. D'où la multiplication des fusions, qui
aboutissent à créer des entreprises de plus en plus
grosses et de plus en plus mondiales. Dernier exemple en date :
les groupes pétroliers BP et Amoco. Les deux
sociétés supprimeront 6 000 emplois sur 100 000 et
dégageront ainsi 2 milliards de dollars de profits
supplémentaires par an, à partir de l'an 2000. On
attend maintenant l'inévitable réplique des
pétroliers français ; certains parient
déjà sur une fusion entre Elf et l'américain
Conoco.
4. -
Les rémunérations en actions tu développeras.
Comment
pousser un PDG à faire grimper son action en Bourse,
plutôt qu'il n'investisse dans des projets qui flattent son
ego ? En lui permettant d'acheter des actions à un prix
privilégié (stock options). Aux Etats-Unis, tous les
cadres dirigeants sont multimillionnaires grâce à cette
pratique. On peut l'étendre aussi à tous les
salariés, grâce à des plans
d'intéressement. Avantage pour l'actionnaire : moins
d'augmentations de salaire à distribuer. Avantage pour le
salarié : si la Bourse ne craque pas, il peut lui aussi
empocher des plus-values, bien supérieures à la valeur
de son salaire.
5. -
La flexibilité tu
maximiseras. Les
chefs d'entreprise ne rêvent que de flexibilité.
Licencier quand ils veulent, modifier les horaires et le temps de
travail, transférer les usines dans les pays à bas
salaires...Avec toujours le même objectif :maximiser les
profits pour faire le bonheur de ses actionnaires, qui souvent sont
aussi - en tout cas aux Etats-Unis - ses... salariés (voir
commandement ci-dessus).
6. -
Tous tes actionnaires, tu respecteras également.
Cela s'appelle en
jargon de PDG la corporate governance, ou, en français,
gouvernement d'entreprise. C'est le nouveau thème à la
mode des colloques. Il s'agit d'apprendre aux dirigeants à
respecter les droits de tous leurs actionnaires et pas seulement ceux
des plus gros. Pour éviter que les patrons n'agissent comme si
l'entreprise leur appartenait, des comités constitués
par des administrateurs indépendants sont mis en place. Ils
surveillent le PDG, donnent leur feu vert aux investissements en
fonction de leur rentabilité estimée et décident
des rémunérations de l'équipe dirigeante en
fonction de ses performances. C'est ainsi que Canal+, frappé
du soupçon de privilégier les intérêts de
son actionnaire principal Vivendi, a été obligé
de créer quatre comités (finances, investissements,
conventions et rémunérations) censés faire
respecter l'équilibre. Tractebel, la filiale belge de
Lyonnaise-Suez a même obtenu des garanties particulières
pour assurer son indépendance en cas de conflits
d'intérêts avec sa maison mère. Une
première en Europe qui devrait faire école.
7. -
La transparence tu développeras.
Aux
Etats-Unis, les rémunérations de tous les dirigeants
sont publiées chaque année dans les rapports annuels
tandis qu'en France on en reste toujours au secret le plus absolu. En
Allemagne, c'est encore pire et en Italie pas mieux...
« Les Européens ne sont pas encore prêts
à accepter les publications des hauts salaires »,
estime Jean-Pierre Hellebuyck, qui dirige la gestion collective du
groupe AXA. Mais le développement d'une véritable
démocratie économique passe inévitablement par
plus de transparence.
8. -
Tes propres actions tu
rachèteras.
C'est le commandement le plus contesté. Plutôt que
d'investir dans des machines, de nouvelles activités ou de
racheter leurs concurrents, les entreprises utilisent leur
trésorerie pour racheter leurs propres actions. Moins
d'actions, c'est plus de dividende versé à chacun, donc
des actionnaires plus heureux. Cela coûte très
cher : Total a dépensé 7 milliards de francs pour
racheter (et détruire !) 6,2% de son capital. Danone, le
BHV ou Elf sont en train d'appliquer le même programme. Au
début les boursiers ont plébiscité
l'idée, mais ils y regardent maintenant à deux
fois : à long terme, ces rachats d'actions sont
préjudiciables à la valeur de l'entreprise,
puisqu'elles brident sa capacité à se
développer.
9. -
Des administrateurs indépendants tu
choisiras. Dans la
tradition française, le PDG est tout-puissant et le conseil
d'administration n'est encore souvent qu'une chambre
d'enregistrement. Cela va changer. Les conseils d'administration vont
devenir des organes responsables, demandant des comptes au PDG et
veillant aux intérêts de tous les actionnaires. En
conséquence, les administrateurs doivent se professionnaliser,
et n'accepter que trois, quatre ou cinq postes, au maximum. Un drame
pour certains patrons français qui collectionnent les conseils
et les... jetons de présence.
10. -
Dans le hit-parade boursier tu
grimperas. C'est la
récompense de tous ceux qui respectent les neuf premiers
commandements. C'est aussi une motivation : avec l'euro, il n'y
aura plus qu'une seule Bourse à l'échelle du continent.
Seules les meilleures entreprises seront retenues pour entrer dans
l'indice de cette euro-Bourse. Elles savent que, si elles en font
partie, leurs actions entreront dans le portefeuille de tous les
retraités de la terre. Un Graal. « La
compétition entre elles est très forte. Toutes veulent
y être. Mais il y aura peu d'élues », constate
Monique Bourven, présidente de State Street Banque.
Sachez donc que, pour décrocher des médailles à
ces jeux Olympiques du capitalisme mondial, les entreprises feront
tout pour appliquer ces nouveaux commandements. Qui gagnera? On le
sait dejà. Ce sont les pays, les entreprises, les hommes
susceptibles de faire fructifier au mieux les capitaux. Ceux qui
perdront? Tous ceux qui n'arriveront pas à séduire ces
investisseurs, les nouveaux maîtres du monde.
Gérer de l'épargne, c'est un métier que toutes
les banques et toutes les compagnies d'assurances du monde entier
savent faire. Et notamment les françaises, puisque AXA-UAP est
le numéro deux mondial de la profession. Toutefois, Fidelity
est un de ceux qui a le mieux imposé mondialement la notion de
shareholder value : autrement dit, les entreprises doivent
être gérées dans l'intérêt de leurs
actionnaires. Avant d'investir dans une société, ses
analystes et ses gérants font un travail minutieux : ils
rencontrent longuement le PDG en tête-à-tête,
alors que les analystes traditionnels se contentent d'un compte-rendu
annuel et de quelques questions à l'assemblée
générale. Ils visitent les usines du groupe pour
vérifier leur état. Ils discutent avec les
salariés... C'est un vrai travail d'enquête qui peut
prendre plusieurs mois. Au bout du compte, les 400 gérants et
analystes connaissent dans chaque secteur les plus belles entreprises
de la planète. Ils déterminent ensuite celles qui
deviendront les plus performantes. « Leurs questions sont
infiniment plus pointues que celles des analystes
français », reconnaît-on chez Usinor. C'est
peut-être cette connaissance en profondeur qui autorise les
gérants à ne pas forcément acheter les
entreprises les plus profitables : « Nous faisons plus
confiance à des hommes et à une stratégie
qu'à des bilans financiers », explique un des
dirigeants de Fidelity. C'est une philosophie qui évite donc
la courte vue : les entreprises peuvent avoir de pires
actionnaires.