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Alain Juillet *
Du renseignement à l'intelligence économique
Revue Défense Nationale, décembre 2004
Dans un constat lucide, le Haut responsable chargé de lintelligence économique rappelle que linformation nest plus constitutive du pouvoir, mais créatrice de valeur à partager. Aussi les entreprises et lÉtat doivent-ils sadapter et mettre en place les organisations pour recueillir et partager linformation ; cela passe par lorientation de la recherche, la synthèse et la diffusion de linformation. La compétition économique conduit à la fois à mettre en place des actions offensives, et symétriquement à défendre son patrimoine. La France étant en retard, il sagit de passer de la défense économique active ; doctrine pouvant sétendre progressivement à lUnion européenne.
LE CONSTAT
Nous sommes dans un monde complexe et contradictoire, en évolution de plus en plus rapide, dans lequel le volume et la multiplicité de linformation transforment chaque individu, chaque entreprise, et chaque État, en acteur et arbitre dun jeu qui souvent le dépasse. On sait plus, plus vite, et sur plus de choses tout en sachant que la vulnérabilité est en relation directe avec le volume du flux dinformations recueilli et que la réalité virtuelle prend parfois le pas sur la vraie. Face à la volonté de puissance dentreprises ou dÉtats, nous trouvons dautres États, des multinationales, et des organisations mafieuses ou terroristes. Il faut se souvenir que parmi les cent puissances mondiales les plus riches il y a plus dentreprises multinationales que dÉtats. Il faut garder à lesprit que les mafias et les organisations terroristes blanchissent leurs capitaux dans les entreprises et les organisations humanitaires ou charitables. Sous lemprise des alliances politiques ou des accords commerciaux, des intérêts publics ou privés, de la pression internationale et des mouvements de capitaux, des approches philosophiques ou religieuses, du développement des organisations criminelles, lami peut être aussi lennemi, et le concurrent souvent partenaire.
Par ailleurs, comme le faisait remarquer récemment Jean-Marc de Leersnyder, la mondialisation et la dérégulation ont fondamentalement reconfiguré lespace de la géopolitique en ajoutant les entreprises et autres acteurs de la société civile aux traditionnels acteurs publics et représentants du secteur non marchand. Pour exister comme acteur dans cet environnement instable, lentreprise utilise lanticipation par la pratique de lintelligence économique et la diplomatie dentreprise, qui inclut le lobbying, le développement durable et la citoyenneté dentreprise. Cest à la suite de ce constat que les anglo-saxons, considérant que la sphère du commercial nétait plus distincte de la sphère du politique, ont fait rentrer la défense des intérêts économiques au coeur de la politique étrangère en application du concept de sécurité économique.
Enfin la capacité de travail des logiciels de traitement nous amène à devoir intégrer un changement de relation au temps et découvrir les contraintes de linstantanéité. De même, le volume de données traitées nous fait découvrir que linformation nest plus constitutive du pouvoir mais créatrice de valeur à partager.
LACQUISITION ET LA PROTECTION DES DONNÉES
À laube du XXIe siècle les États, comme les entreprises, ont pris conscience du bouleversement apporté par lutilisation des nouvelles technologies de linformation. Ils ont besoin de trouver de nouveaux repères, définir de nouvelles méthodes, et utiliser des moyens modernes et adaptés pour faire face aux conséquences de la mondialisation. Pour ne pas subir, il faut maîtriser linformation utile permettant dagir dans la conquête des parts de marché, la protection du patrimoine et des savoir-faire, la détection des concurrents de tous ordres car la concurrence est multiforme.
Apprendre à anticiper
Cela est particulièrement vrai pour tout ce qui touche à la collecte des données, à lanalyse des informations, et à lutilisation des renseignements nécessaires au responsable soumis à laccélération du processus de décision.
La construction de la réussite et le niveau de performance reposent désormais sur la capacité dextraction, de sélection, de traduction, danalyse des données pertinentes, et de réalisation de synthèses partielles.
Il faut savoir chercher à lautre bout du monde le renseignement qui donnera la clé dune opportunité ou dune menace non identifiée. Le responsable politique ou économique doit apprendre à anticiper pour répondre très vite aux manoeuvres de déstabilisation par limage, la rumeur, ou la désinformation. Il faut devenir réactif pour être capable, dans un délai de plus en plus réduit, de construire, mettre en oeuvre, adapter ou modifier sa stratégie. Il faut être conscient que cest la détection des signaux faibles qui donnent lavantage sur ladversaire. Or, tout cela nest possible que par un recours aux nouvelles technologies de traitement avancé de linformation dont la qualité, les potentialités, et lefficacité progressent sans cesse. Pour gagner il faut inventer les circuits du futur dans un monde où le trafic Internet double tous les cent jours.
Protéger les données
Dun autre côté le stockage, le flux exponentiel des données échangées, et la pratique croissante de lexternalisation offrent aux agresseurs des possibilités dactions en détournement, transformation ou destruction dinformations qui atteignent rapidement linsupportable par leffet dévastateur de leurs conséquences. Parallèlement au développement des moyens de recherche et danalyse, la protection et la sécurisation des données technologiques et informationnelles deviennent essentielles et exigent un travail de contre-mesures permanent, ne serait-ce que pour répondre à la mise sur le marché de virus et logiciels espions en tout genre, chaque jour plus sophistiqués et moins détectables.
et notre patrimoine
En se gardant bien de tomber dans un protectionnisme rétrograde, car il faut se réjouir de larrivée dentreprises étrangères créatrices de richesse et d emploi dans notre pays, nous devons nous organiser pour mieux protéger notre patrimoine matériel et immatériel comme le font au demeurant tous les grands pays industrialisés. Face à lampleur dune menace aux formes multiples, et de plus en plus complexes, chacun doit connaître les techniques qui évitent la perte de savoir-faire ou de données essentielles, et prendre conscience que les concurrents, ou les stagiaires, ne vous veulent pas toujours que du bien.
LADAPTATION DES ORGANISATIONS ÉTATIQUES
Lévolution en cours des grands services de renseignement étrangers, en réponse aux crises existentielles quils traversent, montre quau niveau des États la réponse intègre lensemble de ces constats et développe un véritable partenariat avec le secteur marchand, fondé sur la fertilisation croisée et lexploitation des synergies entre le public, lacadémique et le privé. Lattentat du 11 septembre 2001 et la lutte contre le terrorisme ont servi de révélateur à une dégradation de lefficacité des services qui avaient insuffisamment pris en compte lévolution de leur environnement durant la décennie précédente.
La démarche américaine
Dans une remise en cause fondamentale visant à se mettre en ordre de bataille pour ce début du XXIe siècle, selon Emily Goldman, le renseignement devient un moyen essentiel dans la mise en oeuvre des stratégies politico-militaires possibles : le façonnage de lenvironnement, ladaptabilité et la reconstitution des forces. Pour gérer lincertitude, les Américains, sinspirant du monde des affaires, ont choisi celle du façonnage de lenvironnement qui consiste à le modifier et à conduire le système vers une nouvelle configuration au travers de linnovation technologique. Le but est de changer le jeu, den édicter de nouvelles règles, puis de prendre la tête de la compétition.
Cette démarche, comme celles pratiquées par les principaux pays occidentaux, amène à une redistribution des rôles et des moyens à plusieurs niveaux :
Une organisation de recueil et danalyse séparée en quatre entités distinctes bénéficiant de moyens techniques et humains spécialisés : la géopolitique, léconomie et les flux financiers, la défense et les armes de destruction massive, et la sécurité incluant la lutte contre les mafias et le terrorisme. Dans un monde où lefficacité passe par lexpertise il est plus facile de former un ingénieur, un physicien, ou un financier aux techniques de la veille, de la recherche, et de lanalyse que le contraire.
Une ouverture de chaque entité au travail en réseau et un partage de linformation avec les autres services et organisations intérieures et extérieures du pays, publiques ou privées, travaillant sur la même thématique afin daffiner ses analyses et éviter le syndrome du vase clos, défini par le professeur Leavitt comme celui de la baie des Cochons lors de la tentative ratée dinvasion de Cuba.
Un organisme de coordination au niveau national ayant la charge de lorientation, de la synthèse et de la diffusion. Face à labondance de linformation il faut savoir ce que lon cherche pour avoir une chance de le trouver, doù la nécessité de construire des plans de renseignement à partir des orientations stratégiques fixées par le décideur. Par ailleurs, les créations récentes de Joint Intelligence Comitee en Angleterre et aux États-Unis démontrent lutilité de séparer la recherche et lanalyse de la synthèse et de la coordination.
Une utilisation croissante des nouvelles technologies de linformation pour rechercher dans les sources ouvertes les données blanches ou grises permettant à lanalyste de détecter les signaux faibles ou forts. Comme la montré Robert David Steele cette évolution est révolutionnaire pour les services habitués à ne travailler quavec leurs propres sources dinformation. Laction menée par des fonds dinvestissements comme In Q Tel montre quelle implique davoir des industriels capables de fournir les logiciels sécurisés de recherche, danalyse sémantique ou vocale, de synthèse, et daide à la décision permettant le recueil et lutilisation optimale de toutes les données utiles.
Un recentrage des services de recherche opérationnelle de lÉtat sur leur domaine régalien : lacquisition des données en zones noires, des données complémentaires permettant déclairer les zones grises, le recoupement de certaines informations trouvées en zone blanche, et la mise en oeuvre de stratégies dinfluence.
Un investissement lourd, parfois partagé avec dautres pays, dans le développement de services spécialisés dans lacquisition de données par des moyens techniques. Il faut noter quils consacrent une partie importante de leur activité à la lutte contre les intrusions du même ordre, et fournissent leurs résultats à toutes les entités concernées.
LA COMPÉTITION ÉCONOMIQUE
Chaque jour apporte la preuve que la compétition économique est devenue planétaire. Cest en exportant plus de produits, de services, de savoir-faire, partout dans le monde que chaque nation essaie de gagner cette guerre dun nouveau genre, où les victimes sont les entreprises, avec des conséquences directes sur lemploi et le produit national brut. Comme le disait E. Luttwak, « cest la continuation des stratégies diplomatiques et militaires par des stratégies commerciales et économiques ».
Au-delà de limpact direct de la mondialisation, qui encourage chacun à développer sa capacité exportatrice, la montée de la pression concurrentielle tient à deux facteurs essentiels : la perte de la capacité de différenciation et lavènement du marché de la connaissance.
Le marché de la connaissance
Dans un marché mondial, où le concurrent est partout, chacun, formé par les mêmes professeurs, sait utiliser les meilleures méthodes et optimiser lexistant. Cest pourquoi il ny a presque plus de ruptures, la progression ne se faisant généralement quà la marge sur un rapport qualité prix : la pratique de lacquisition de nouvelles technologies, de la délocalisation et de la création de valeur remplace laventure de la recherche, de linnovation et des relais de croissance. Dans cet environnement, la construction classique dun avantage concurrentiel selon des méthodes connues de tous devient insuffisante. La différence se crée sur la capacité danticipation pour agir et réagir avec un temps davance : la connaissance est la clé du succès.
Après avoir connu le marché de loffre pendant des siècles, puis le marché de la demande pendant un demi-siècle, nous rentrons dans celui de la connaissance qui implique de posséder le savoir, cest-à-dire linformation.
Cette dernière étape est particulièrement difficile puisquelle suppose coordination et travail en réseau des différents acteurs, à partir dune prise de conscience générale, et diffusion dune culture de partage de linformation en communauté dintérêts. Elle se complique par les manipulations de linformation qui sont devenues une méthode courante de concurrence déloyale, tant au niveau des États que des entreprises.
La compétition économique suppose la prise de risque par lentrepreneur, sachant que sa réalité est proportionnelle au montant que lon perd. Face à lobligation de résultats et au refus de leur volatilité qui caractérisent les actionnaires actuels, le renseignement permettant dévaluer la réalité du risque devient la clé dune gouvernance réussie.
LINTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
Cest dans ce cadre que sinscrit lintelligence économique définie, par les experts, comme la maîtrise et la protection de linformation stratégique pertinente pour tous les acteurs économiques. À la fois offensif et défensif, cest un concept global qui ajoute à la pratique du cycle du renseignement, son utilisation dans laide à la décision et la mise en oeuvre de certains types dactions. Il ne simprovise pas car cest un métier avec un savoir-faire ayant pour finalité la compétitivité et la sécurité de lÉtat et des entreprises. Il est en train de simposer pour tous les acteurs voulant améliorer leur niveau de performance sur léchiquier international.
Orientation
Il implique des orientations initiales claires car le secret de la réussite est de savoir précisément ce que lon cherche et dans quel secteur, car sans cadre précis on se disperse et lon perd de son efficacité. Aujourdhui la technique permet de retrouver une aiguille dans un champ de foin mais pas encore dans lensemble de la Beauce. Cest pourquoi tout doit commencer par la prospective. Quand un État nest pas satisfait de la qualité des résultats de ses services de renseignements, ou quune entreprise se plaint de son service dintelligence économique, cest généralement quon ne lui a pas défini précisément les orientations sur lesquelles il devait travailler et, plus rarement, quon ne lui a pas donné les moyens pour le faire.
Relisons Sénèque, « il ny a pas de vent favorable pour ceux qui ne savent pas où aller ».
Capacités
Impossible à mettre en oeuvre sans utilisation des nouvelles technologies de linformation, la pratique de lintelligence économique est devenue une obligation pour se défendre comme pour attaquer, car elle apporte des éléments dappréciation qui vont orienter, faciliter ou rendre plus efficace laction engagée. Sans aller jusquà la déclaration de Warren Christopher demandant autant de moyens que pour la guerre froide, elle exige le minimum nécessaire pour maîtriser réellement linformation. Elle donne aux sociétés, aux collectivités publiques ou à lÉtat qui la pratiquent, la possibilité danticiper, de se protéger, et davoir un avantage concurrentiel défendable et durable par la maîtrise de quatre capacités complémentaires au moment de la décision et de laction :
- la veille permanente de chacun des acteurs de la vie économique ;
- la gestion de linformation qui suppose de savoir recueillir les données, trier, analyser, évaluer et diffuser les informations de tous ordres permettant de détecter les opportunités et les menaces ;
- la protection de son patrimoine immatériel qui inclût le savoir-faire, la défense de limage, la sécurité des flux, et les informations stratégiques ;
- laction sur les organisations et les acteurs pouvant avoir un impact sur son activité par la communication, linfluence et les relations publiques.
Son utilisation donne raison à ladage de Napoléon : « se faire battre est excusable, se faire surprendre est impardonnable ».
LE CHAMP DE LINTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
Il est donc erroné de réduire lintelligence économique à la veille, au renseignement, à un nouveau mode de gestion ou à un avatar stratégique. Son champ recouvre lensemble de linformation accessible par des moyens légaux, soit 90 % de la totalité des informations existant dans le monde. Avec 6 milliards de données disponibles sur le web visible et invisible le problème nest plus de trouver linformation mais bien de lauthentifier, de la valider et de la traiter par la mise en oeuvre de moyens et de méthodes de recherche, de traitement et danalyse de linformation, daide à la décision tout en la préservant par des systèmes de protection. Sintéressant à tout ce qui peut avoir une influence sur lentreprise dans chacun de ses domaines dactivités, lintelligence économique vise également à analyser et à décoder les actions des différents acteurs.
Sa pratique est devenue une obligation pour se défendre comme pour attaquer car elle apporte des éléments dappréciation, qui vont orienter, permettre d anticiper un changement de règles du jeu, et rendre plus efficace la prise de décision ou laction envisagée. Il sagit de faire mieux en faisant autrement sachant quen stratégie dinfluence lavantage est toujours à lattaquant.
LES OUTILS DE LINTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
Toute personne intéressée par le renseignement économique, politique, ou militaire connaît limportance davoir des outils de recherche et danalyse à la pointe de lefficacité. Dans ce domaine en évolution permanente, la concurrence est sévère et les États ont tendance à vouloir se réserver les plus performants. Cest pourquoi se mettent en place les moyens nécessaires au développement de notre industrie nationale, considérée par beaucoup comme performante, et quil faut protéger des tentatives de prises de contrôles et des incitations financières ou techniques à la délocalisation.
Quelques précautions
Peu dopérateurs publics ou privés ont conscience du risque apporté par les outils eux-mêmes. Quelle que soit la qualité des fabricants, lexistence éventuelle de back doors, les possibilités ouvertes par le téléchargement et lexternalisation des données, la possibilité didentification des sites que vous consultez par le moyen des moteurs de recherche, le piratage ou le détournement de données dans le cadre de linfogérance, les techniques sans cesse améliorées des hackers, doivent encourager lÉtat et les entreprises à appliquer le principe de précaution. Le cryptage des données sensibles nest pas la seule réponse. Il faut également être plus vigilant quant au choix des fournisseurs, aux garanties données par ceux-ci, et au respect des règles élémentaires de sécurité. Noublions pas que dans le domaine des technologies de linformation et de la communication lépée et le bouclier prennent le pas lun sur lautre à cadence très rapide.
LHISTOIRE DE LINTELLIGENCE ÉCONOMIQUE
Pratiqué par les Anglais depuis toujours, et par les Japonais depuis le milieu du siècle dernier, évoqué par Maurice Duverger il y a quarante ans, explicité par Stepan Dedijer au début des années 80, le concept a été formulé et publié pour la première fois en 1986 à Harvard par Michael Porter. Il sest rapidement implanté aux États-Unis avec deux années-clés :
- 1992, où Robert Gates, directeur de la CIA, a annoncé quil avait décidé, sur instructions du président Bush, de consacrer les deux tiers de son budget à la recherche dinformations économiques,
- 1996, où le président Clinton, dont la priorité déclarée était la défense des intérêts économiques des États-Unis, a créé lAdvocacy Center pour mobiliser toutes les ressources de la nation autour des grands contrats internationaux auxquels participait lAmérique.
Depuis lors, lintelligence économique progresse dans tous les pays et les entreprises ayant lambition de développer leur position concurrentielle et dassurer leur avenir. Comme lavait dit Jack Nye, président du National Security Council, dans la revue Foreign Affairs en 1996, celui qui fait la course en tête dans le développement et lutilisation des NTIC prend une longueur davance pour les vingt-cinq prochaines années.
Lintelligence économique a été longtemps méconnue en France, en dépit des efforts de pionniers comme Robert Guillaumot, Philippe Clerc, Christian Harbulot, lamiral Lacoste, où le préfet Pautrat. Cela est probablement dû, sous couvert de libéralisme mâtiné de tradition judéo-chrétienne, à la difficulté mutuelle de collaboration entre la plupart des administrations concernées et la grande majorité des entreprises pour mieux affronter la concurrence internationale, à lintérieur et à lextérieur de nos frontières. Les grandes étapes de son implantation ont été le rapport Martre en 1994, qui fut le promoteur du concept dans notre pays, la création dun conseil dorientation présidé par Bernard Esambert en 1995, puis la publication du rapport fait, à la demande du Premier ministre, par le député Bernard Carayon en 2003, dont une des conséquences a été la création de la mission du Haut responsable chargé de lintelligence économique, et enfin le rapport du Medef de 2004 qui amorce la participation des entreprises.
La vague médiatique actuelle montre que le travail réalisé pendant toutes ces années ne la pas été en vain. Bien que lintelligence économique ne soit pas encore considérée comme une science, les chercheurs et les universitaires ont mis à profit cette période pour en approfondir lidée, et formuler des bases doctrinales. Les chambres de commerce ont mis en place des réseaux de veille, et plusieurs préfets ont jeté les fondements de ce qui est devenu lintelligence territoriale. Par ailleurs il est intéressant de constater combien les administrations ont développé, à partir dinitiatives internes, des bases de données propres, malheureusement méconnues et insuffisamment mises en réseau. Aujourdhui, grâce à laction résolue initiée par le gouvernement, les décideurs politiques, économiques, universitaires, et administratifs de notre pays, ayant pris pleinement conscience de la situation, commencent à sapproprier le concept et se mobilisent pour limplanter.
LA MISE EN PLACE DUNE POLITIQUE PUBLIQUE
Loin dêtre arrivés au bout de la démarche, nous sommes même en retard par rapport à dautres pays. Cest pourquoi lÉtat, conscient de limportance de lintelligence économique dans la compétition mondiale, simplique directement pour ouvrir la voie, orienter nos concitoyens, les aider dans la découverte de la méthode, et accélérer la mise en oeuvre. Par la volonté du chef de lÉtat et du Premier ministre, cest dorénavant une politique publique visant à accélérer le processus pour que la France acquière la capacité danticipation et atteigne le niveau de performance requis par la compétition internationale. Cette volonté repose sur la conviction que lÉtat doit créer les conditions du développement économique, et que les entreprises doivent participer aux actions dintérêt général en sappuyant sur une mobilisation et une coordination accrues des énergies et des ressources de ladministration.
Paraphrasant le président Kennedy nous pourrions dire : « Ne nous demandons pas ce quils peuvent faire pour nous mais ce quon peut faire pour eux »(1) .
Vers la sécurité économique active
Il sagit dans une approche française de lintelligence économique qui prenne en compte nos particularités culturelles de passer de la défense économique traditionnelle à la sécurité économique active. Il sagit de donner aux entreprises les moyens complémentaires nécessaires pour quelles se battent à armes égales dans cette grande confrontation économique mondiale sur la base de règles claires et connues de tous.
Dans ce cadre, afin de mieux concentrer les efforts sur les entreprises et les technologies essentielles, lÉtat a été amené à sélectionner des secteurs stratégiques, et les sociétés qui en font partie vont être intégrées dans un dispositif de veille et dalerte. Il travaille également sur ladaptation des lois dans le cadre communautaire et les modes de financements requis pour le lancement, le développement, et le soutien des entreprises de pointe.
En ce qui concerne la veille - qui comporte de nombreuses facettes (technologique, concurrentielle, commerciale, réglementaire, médias, financière, stratégique) - elle se fait de plus en plus par moyens techniques, et de moins en moins par moyens humains. Cela pose un problème majeur pour les 2 300 000 PME-PMI qui ne disposent pas des outils requis, ce qui accroît le risque de leur désinformation. Cest pourquoi lÉtat et les collectivités locales vont se mobiliser dans le cadre de lintelligence territoriale pour répondre à leurs besoins légitimes.
Au niveau de lanalyse et de lidentification des points-clés, la démarche la plus efficace reste le partenariat public-privé comme nous lont montré les Américains avec lAdvocacy Center. À la veille faite par les entreprises et les collectivités, lÉtat ajoute le rôle de réducteur dincertitude car ses moyens de collecte et danalyse dinformations prennent en compte un horizon temporel bien plus lointain que celui du marché. Il peut donc donner non seulement des signaux mais aussi une relative sécurité à moyen terme, tant juridique quéconomique. Fournisseur dinformations à travers ses banques de données, il a aussi la possibilité dinfluencer lévolution des normes et des règles locales et internationales.
Tout cela ne sera rendu possible quaccompagné par une campagne de sensibilisation pédagogique de lensemble des Français pouvant y être confrontés dans le cadre de leurs activités professionnelles, et la mise en place dune formation technique qualifiante à tous niveaux pour ceux qui décideront den faire leur métier.
LA COOPÉRATION EUROPÉENNE ET INTERNATIONALE
Pour enclencher un processus dintelligence économique entre les entreprises comme avec lÉtat, il faut disposer dinformations et être prêt à organiser des échanges. Au niveau européen, cela va se faire peu à peu à travers les coopérations bilatérales organisées autour dentreprises ayant des intérêts importants dans deux ou plusieurs pays dEurope. Il est logique que les États soient solidaires et partagent leur capacité dintelligence économique quand cela peut leur apporter conjointement une activité industrielle ou commerciale.
Aujourdhui, aucun État européen ne peut fonder dans la durée sa stratégie de sécurité économique sur ses seules ressources propres et une action solitaire. La défense de nos intérêts économiques passera sans nul doute, progressivement, par un partage des ressources et une coopération accrue en intelligence économique dans les domaines sensibles sinon au niveau de lunion européenne, du moins au niveau dun noyau dur dÉtats européens possédant des entreprises en commun ou partageant la même vision et les mêmes ambitions.
Au niveau international dautres pays ont pris de lavance dans lappréhension et lutilisation de ces nouvelles techniques de renseignement appliquées à lintelligence économique. Ce nest pas une raison pour attaquer sans nuance ceux qui sont meilleurs que nous parce quils ont compris plus vite ce quil fallait pratiquer. En évitant le double écueil de la naïveté et de la paranoïa, fixons nous comme objectif de les rattraper en mobilisant nos capacités pour apprendre à maîtriser les outils, les procédures et ces méthodes davant-garde.
CONCLUSION
Faire la course dans le groupe de tête des nations est le meilleur moyen de préserver lindépendance de lÉtat et des entreprises. Ce qui implique de sengager résolument dans une démarche volontariste sappuyant sur une utilisation dun cycle du renseignement complètement reformaté pour intégrer lutilisation de technologies de pointe permettant louverture au monde extérieur, la capacité dacquisition des données détenues par les sources ouvertes, et pour permettre le montage de stratégies évolutives intégrant la maîtrise des techniques de linfluence.
Chacun doit être conscient que nous ne sommes quau début du processus, car cela exige une véritable révolution culturelle des esprits basée sur la confiance réciproque à laquelle la majorité de nos concitoyens, en particulier les professionnels du renseignement dÉtat, ont beaucoup de mal à sadapter. Plus quun ensemble de méthodes et de techniques, lintelligence économique est avant tout un état desprit fait douverture sur le monde, de goût de lanalyse, de volonté de ne pas subir, et de mutualisation de lexpérience et des connaissances.
Il reste encore beaucoup à faire pour que les forces vives de notre pays sapproprient réellement le concept, car il sappuie sur quatre impératifs bien éloignés de la culture française : le partage des informations, la pratique des réseaux, le partenariat public-privé, et la reconnaissance de l utilité du renseignement. Contrairement au monde anglo-saxon ou asiatique, où la pratique de lintelligence économique est naturelle, ce sera une évolution culturelle majeure qui prendra du temps car elle implique lappropriation réelle du concept.
Elle sera en bonne voie le jour où chacun sera convaincu que cest une opportunité pour notre pays et aura compris que léconomie nest pas plus laffaire exclusive du privé que lintérêt général nest exclusivement laffaire du public.
*Haut responsable chargé de lintelligence économique au SGDN
(1) NDLR. En évoquant le devoir du citoyen J.-F. Kennedy a bien dit Ask not what you country can do for you, but ask you what can you do for your country.
http://www.defnat.com/detail/detail4.asp