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Christioan Harbulot
Intelligence économique : le passage à l'acte
la revue de défense nationale, décembre 2004
Lintelligence économique est-elle devenue enfin un concept opérationnel ? Depuis son lancement en 1992, la démarche française dintelligence économique a vécu des hauts et des bas sans pour autant suivre le cycle de vie dun effet mode. Aujourdhui, les signes dun début de passage à lacte sont perceptibles aussi bien du côté de lÉtat que dans le monde de lentreprise. Il reste encore de nombreux obstacles à franchir pour que les centres de décision publics et privés optent pour une approche globale du management de linformation et du renseignement. Cet article nest quune amorce de réflexion sur une problématique vitale pour préserver la sécurité du développement économique de notre pays.
Laffirmation dune intelligence économique (IE) « à la française » est née des mutations générées par la fin de la guerre froide et lémergence de la société de linformation. Cette discipline, dans sa perspective historique, sest développée dans des conditions particulières, tant les obstacles culturels qui prévalaient étaient élevés. Ainsi, il a dabord fallu remettre en cause les dogmes et notamment invalider les théories de la valeur de linformation. Les décideurs institutionnels et les dirigeants dentreprise français ont toujours considéré linformation « fermée » comme la plus utile car immédiatement appréhendables par les opérationnels. Cette focalisation sur laccès aux secrets industriels a longtemps bloqué le débat sur lévolution des modes de management de linformation. Ainsi, était-il nécessaire délaborer un modèle distinctif qui intègre les ruptures contextuelles et démontrant la pertinence de linformation dite « blanche » dans le développement global des organisations. Lacte fondateur de lIE (le rapport Martre) répondait moins à une volonté de redéfinir les objectifs de puissance de notre pays, quà la tentative de lutter contre lérosion de la compétitivité économique de notre pays. Nous avons donc observé laffirmation dune pédagogie par la contrainte destinée à expliciter, voire justifier les enjeux du recours généralisé aux sources ouvertes. Dès lors, un clivage naturel sest opéré entre la problématique du renseignement (le métier, ses pratiques et ses hommes) et celle de lintelligence économique.
Cet article, fondé sur lobservation de ces deux univers pendant une quinzaine dannées, propose détudier les facteurs qui explicitent le clivage qui perdure entre ces deux approches. Il milite pour une convergence théorique et de fait pour que la stratégie lemporte sur le cloisonnement et la pesanteur des procédures techniques ou administratives.
LA MUTATION DES CULTURES INFORMATIONNELLES
Le durcissement des rapports de force économiques au niveau mondial démontre chaque jour la complémentarité qui existe entre les techniques de renseignement et les méthodologies de gestion des sources ouvertes. Laccès aux secrets de lautre nest plus la condition sine qua non pour le devancer et créer un avantage concurrentiel durable. Les opérations dencerclement de marché par les normes industrielles et comptables, les stratégies dinfluence pour orienter lattribution des appels doffre, les manipulations informationnelles pour dénigrer ou protéger limage et la réputation des firmes ou des États résultent de la capacité à mettre conjointement en oeuvre les méthodes de renseignement et dintelligence économique. Cette exigence de résultats, soulignée par les impératifs concurrentiels de la mondialisation des échanges, a contribué à lélaboration des dispositifs de sécurité économique des pays post-industrialisés. Il a fallu presque dix ans au pouvoir exécutif pour admettre lutilité du concept dintelligence économique depuis son apparition en France. Édith Cresson et Édouard Balladur lorsquils étaient Premier ministre, avaient lancé des initiatives en la matière, initiatives qui furent malheureusement abandonnées par leurs successeurs. Au début de cette année, Jean-Pierre Raffarin décide de mettre en oeuvre les prémices dune politique publique dintelligence économique après la parution du rapport de Bernard Carayon. La nomination dAlain Juillet au poste de Haut responsable à lintelligence économique au Secrétariat général de la défense nationale offre des perspectives inédites pour les administrations.
Les tensions générées par la compétition économique mondiale ont focalisé dans un premier temps le débat sur les délocalisations. Aujourdhui, les dirigeants dentreprise commencent à comprendre que la loi du marché est en train dêtre perturbée, voire supplantée par dautres variables que le sacro-saint principe de la création de valeur comptable. Citons les plus marquantes : les tentatives de contrôle sur les réserves dénergie mondiales ; les stratégies de conquête commerciale des nouvelles puissances issues du monde multipolaire, comme la Chine ou lInde, et le jeu de domino quelles induisent dans les économies occidentales ; les prises de contrôle étrangères dans le secteur des technologies de pointe par lintermédiaire de fonds dinvestissement ; les actions parasitaires dacteurs financiers ou industriels échappant aux logiques nationales ; et la place des économies criminelles dans les dysfonctionnements structurels provoqués par le blanchiment de largent. Le pouvoir politique admet limpact croissant de ces nouvelles menaces sur lavenir du développement français et européen. Le Medef national néchappe pas à la mutation qui sopère. Il a pris enfin position sur lintelligence économique avec la publication du rapport de Daniel Naftalski en octobre 2004 (1).
Cette prise de conscience est encore fragile et minoritaire, car la France vit encore dans lambiguïté de la guerre froide. Durant cette période, la priorité qui dominait toutes les autres était la résistance au bloc de lEst. Le poids de léconomie américaine dans la reconstruction de notre infrastructure industrielle a conditionné lattitude des élites de notre pays aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. La solidarité de fait avec les États-Unis na guère laissé de marge de manoeuvre à ceux qui cherchaient à définir une vision autonome de la puissance dans la mesure où celle-ci dépendait principalement de la course aux armements et de la fiabilité des dispositifs militaires de lAlliance atlantique. La fin de la menace soviétique sur lOccident na pas modifié ce postulat. Lintelligence économique comme facteur déterminant de laccroissement de puissance reste pour linstant une stratégie dintention dans lhexagone. Des pays comme les États-Unis, le Japon ou la Chine (où linformation est considérée comme une matière stratégique vitale) en sont déjà au stade de la stratégie délibérée. Sans une relecture attentive des facteurs constitutifs de la puissance en temps de paix (en particulier dans les économies les plus avancées), il savère extrêmement difficile et complexe de comprendre lutilité et la pertinence de ce nouveau concept dans la maîtrise des affrontements économiques. La création à Bercy dune Délégation générale à lintelligence économique (2) nous apporte une première réponse, au moins sur le plan linguistique. La terminologie utilisée dans la directive met laccent sur une veille concurrentielle des nations intégrant à des analyses économiques et financières des remises en perspective de nature historique, sociologique et culturelle ; démarche nouvelle qui implique une lecture non évènementielle des rapports de force économiques. En prenant en compte lhistoire des peuples ainsi que leur cheminement culturel dans lanalyse des stratégies géoéconomiques, Bercy sémancipe de lordonnance de 1959 sur la défense économique. La préservation de lindépendance nationale et la protection du patrimoine ne sont plus les points de repère intangibles de la raison dÉtat.
DE LA VEILLE À LACTION
Depuis leffondrement du système communiste, les pressions concurrentielles sur notre économie saccentuent sous le double effet de la multiplication des pays industrialisés et de lémergence de nouveaux centres de « léconomie monde » (3) comme la Chine ou lInde. Elles modifient peu à peu notre perception des affrontements économiques, qui se traduit dans cette directive de Bercy par la volonté de comprendre la stratégie économique des principales nations du globe. Or, ce projet nest ni dans la culture, ni dans les usages des administrations françaises. Saffranchir des pesanteurs de la surveillance des environnements, aller au-delà de la veille stratégique et même de lanalyse du même nom est devenue une nécessité. Dans le schéma réaction, action, pro-action, nous en sommes encore aux stades élémentaires. Il importe dès lors de bouleverser nos veilles habitudes à propos de la défense économique du temps de crise face à une grève intempestive de routiers, ou en situation de guerre quand la priorité est de maintenir lacheminement des approvisionnements. Il sagit au contraire délargir le champ de vision de notre administration à létude des stratégies des puissances concurrentes. Laccent est mis désormais sur lincitation à anticiper les décisions prises par des organisations internationales, des gouvernements ou des entreprises étrangères qui auraient pour effet de nuire aux intérêts économiques et industriels de la France. Cette notion danticipation est lourde de sens. Elle oblige les membres de cette Délégation générale à lintelligence économique à fournir aux responsables politiques du pays un éventail de contre-mesures envisageables pour sopposer à des manoeuvres portant atteinte à notre intérêt national.
Ladministration française peine encore à sextraire des contraintes imposées jadis par les politiques. La réponse à la question posée dans lheure ou dans la journée conditionne depuis des décennies les réflexes de la plupart des directions dans les administrations centrales. Cette culture informationnelle ne facilite pas lapproche des innovations centrées sur lusage opérationnel du renseignement et des sources ouvertes. Il existe aujourdhui une confusion dans la manière dappréhender la fonction des différents centres informatisés de traitement de linformation qui voient le jour au sommet des organisations. Si lon souhaite à lavenir différencier la culture de linstant avec les besoins informationnels liés à lanticipation souhaitée dans la directive de Bercy, il est impératif dopérer une distinction entre les salles informatisées de gestion de crise, les war rooms, et les decisions rooms (selon la terminologie anglo-saxonne). Les centres informatisés, mis en place depuis les années 90 dans les ministères stratégiques (Défense, Affaires étrangères, Intérieur) sont des instruments de pilotage en temps réel dévènements exceptionnels (prise dotages, attentats, évacuation de ressortissants).
Les war rooms sont encore rares en France. Citons à titre dexemple le Centre opérationnel interarmées de létat-major des Armées, qui gère les opérations menées dans les théâtres extérieurs dans lesquels nos forces sont actuellement déployées. Aux États-Unis, le Pentagone na pas lexclusivité de la réflexion sur le sujet. La nature spécifique des affrontements économiques, leur durée dans le temps et lhétérogénéité des situations de terrain obligent les civils de la Maison-Blanche à réfléchir sur dautres formes de dispositif. De 1945 à la fin des années 70, les entreprises américaines avaient vécu leur développement sans craindre les effets dune concurrence étrangère de taille critique. Les délocalisations sauvages des fabricants de semi-conducteurs vers le Japon ont mis en alerte les autorités sur le risque de perte de maîtrise dans les technologies critiques de la Défense. Le champ des menaces sest élargi au cours des années 80. La pénétration du marché intérieur par les produits étrangers et la nécessité de conquérir des marchés à létranger pour les besoins de la croissance de léconomie américaine ont suscité le besoin dune nouvelle forme de pilotage stratégique du renseignement et des sources ouvertes.
Ainsi sont nées les decisions rooms, structures de coordination et de management de linformation adaptées aux besoins du monde de lentreprise. La culture de linstant et la vision à court terme ne permettaient pas de répondre à toutes les formes denjeux commerciaux, en particulier dans les économies émergentes. Les nécessaires adaptations aux conditions des pays en voie dindustrialisation, à leur législation, aux multiples obstacles générés par les barrières protectionnistes ont mis laccent sur la nécessité de combiner le pilotage de la stratégie avec la conduite et la gestion des opérations. Autrement dit, les forces classiques déployées par les grandes entreprises américaines (competitive intelligence (4), business intelligence (5), marketing, vente, après-vente) ne suffisaient plus pour maîtriser la complexité des marchés extérieurs et contrer les stratégies dinfluence des entreprises plus à lécoute des spécificités culturelles locales. Cest ce qui explique pourquoi le pouvoir exécutif américain a créé une des premières decision rooms dans le domaine de lintelligence économique. Lancée au milieu des années 90, lAdvocacy Center (6) répondait à un souci de contenir lagressivité croissante des concurrents asiatiques et européens. Cet organisme conseille aujourdhui les autorités américaines sur le suivi des projets technologiques et industriels impliquant les intérêts stratégiques des États-Unis. Il sert aussi dinstrument de stimulation des milieux daffaire américains pour les sensibiliser sur des enjeux de puissance qui échappent à une approche centrée sur lentreprise. Contrairement aux États-Unis, il nexiste pas pour linstant en France de decisions rooms.
LA TENDANCE AU MANAGEMENT GLOBAL DE LINFORMATION
Les innovations générées par les technologies de linformation et le génie logiciel renforcent les transferts de connaissances entre le renseignement et lintelligence économique. En 2002, un ancien élève de lÉcole de guerre économique a été sollicité par une grande entreprise pour élaborer un sociogramme des réseaux de décideurs dans un pays-cible. Il devait travailler depuis Paris sur les sources ouvertes écrites à partir de supports papiers ou électroniques. Lentreprise avait développé des logiciels performants quelle mit à sa disposition, tout en lui donnant accès à des bases de connaissance internes et à des banques de données payantes. Il travailla durant six mois et finalisa un document qui fut remis à la direction générale. Celle-ci compara le renseignement de terrain qui lui était remonté par ses expatriés avec le travail réalisé par létudiant. Le résultat fut concluant. Lanalyse de la composition des cercles de décision du pays-cible a été enrichie et améliorée par ce croisement de renseignements recueillis en temps réel par le réseau humain avec le sociogramme réalisé à Paris sur la base dinformations dont lantériorité est plus ou moins longue, et dont lorigine est multiforme et issue de différents pays.
Dans le même ordre didées, les expériences menées dans le milieu militaire sur les questions dintelligence économique (7) démontrent lintérêt de ladaptation et du transfert des méthodes de raisonnement développées pour les différents échelons de commandement vers les entreprises. Les officiers, et certaines catégories de sous-officiers, ont depuis longtemps intégré lapproche informationnelle de théâtres dopérations complexes à enjeux multiples. Le partage opérationnel de linformation appuyé par les technologies adéquates est désormais un des éléments majeurs de leur expertise. Ce nest pas le cas dans la majorité des entreprises où lempirisme et la culture de linstant imprègnent le processus de gestion de linformation. Ainsi des logiciels performants de management de linformation créés pour les entreprises sont ignorés ou utilisés de manière marginale. Il faut que le risque soit majeur pour que lentreprise décide dinvestir dans ces innovations. Tel est le cas de cette entreprise de réassurance qui emploie 2 000 analystes pour surveiller quotidiennement 100 000 entreprises qui sont à la merci dun éventuel dépôt de bilan. Elle a dû faire lacquisition dun logiciel de traitement des flux informationnels pour parer les dysfonctionnements humains dans le suivi des informations. Lincertitude temporelle du chiffre daffaires, la marche forcée dans la réalisation dun contrat, la polarisation sur les coûts et les marges réduisent dautant la perception globale des enjeux dun marché. Ces priorités quotidiennes ou ressenties comme telles par la grande majorité des cadres dirigeants limitent lidentification de la nature des affrontements. Ce déficit de lecture se traduit éventuellement à moyen et long terme par des pertes de marchés et parfois par la disparition de lentreprise. La prise en compte de lintelligence économique dans le pilotage stratégique dune entreprise, voire dun pays, vise à réduire lampleur de ces contradictions.
La greffe de lintelligence économique dans la pratique des entreprises et de lÉtat est un enjeu majeur pour lavenir de notre pays dans lEurope, ainsi que dans la définition obligatoire dune stratégie de repli au cas où lEurope échouerait. Cest la voie du bon sens et du pragmatisme.
(1) NDLR - Cf. article de Daniel Naftalski, p. 27.
(2) Communiqué du 19 octobre 2004 par le ministère de lÉconomie, des Finances et de lIndustrie ; ( www.finances.gouv.fr/euro/)
(3) Concept inventé par le célèbre historien français Fernand Braudel.
(4) La competitive intelligence est lensemble des méthodes de surveillance de la concurrence.
(5) La business intelligence couvre les besoins informationnels sur la clientèle, les fournisseurs et les sous-traitants.
(6) LAdvocacy Center a été chargé de coordonner les flux informationnels de 19 agences gouvernementales, rassemblées dans le Trade Promotion Coordinating Committie.
(7) Séminaires animés en 2004 par lauteur au Collège interarmées de défense et à lécole des Orsem.
Christian Harbulot
Directeur du département École de guerre économique du groupe ESLSCA et directeur du cabinet de consultants Spin partners.